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Patrice Delbourg

« Longtemps j’ai cru mon père immortel »

UNE LECTURE DE FRANÇOISE SIRI

On connaît le poète des « Papous », qui ne rate jamais l’occasion d’un calembour. On connaît le journaliste qui n’a de cesse de faire découvrir, à la radio ou dans ses livres, les grands auteurs, humoristes et dessinateurs de presse du XXe siècle oubliés du public. Patrice Delbourg, qui se moque de la mise en bocaux et autres compartimentations, aime autant la chanson que le poème, le jeu de mots que le trait incisif du crayon. Il vient de publier « Longtemps j’ai cru mon père immortel » (Le Castor Astral, 2012), un long poème d’amour pudique et bouleversant sur les derniers instants de la vie de son père.



L’homme a la blague au coin des lèvres ; le poète a le vertige au bord de la tristesse. Celui qui arpente, mélancolique, les rues de la vie en prenant « le pouls du néant au boulevard de la déglingue » affronte ici le néant glaçant de la lente disparition du père, qui devient le voisin d’Henri Calet et de Witold Grombrowicz, au cimetière de Vence, en août 2010.
On n’est plus rien quand on est malade, allongé sur le « lit de métal » de l’hôpital. Qui d’autre, sinon le poète à qui le dérisoire de la vie saute aux yeux, pouvait dire ce rien en deux cents poèmes ? Il y a du Kafka et du Houellebecq dans cette descente lucide aux enfers, et puis il y a l’amour fou, la sensation à fleur de peau qui balance dans le rythme.

Le père, le dabe, le daron

Le poème s’ouvre sur le Paris d’après-guerre et les souvenirs d’enfance, comme un film en noir et blanc, revu par séquences. Peu à peu, il se resserre autour de l’hôpital et de la villa paternelle, sur la Côte d’Azur. Le père est un dabe à l’ancienne, un vétéran de l’existence. On le voit dans ses coups de gueule, ses foudres, son fonds inébranlable de machisme viril, les verres qu’il avale au comptoir, sa vie de couple merdique, son amour des mots transmis à son fils. Une langue libre mais de haute tenue, qui ne supporte pas les fautes grammaticales. Le père perd pied. Les sarcasmes se font rares. Son ultime soutien moral, la bicyclette, restera, un été, adossée au prunier.
« Les vieux ne bougent plus/ Leurs gestes ont trop de rides/ Leur monde est trop petit / Du lit à la fenêtre/ Puis du lit au fauteuil / Et puis du lit au lit… », comme le chantait Brel. C’est la maladie, l’hospitalisation, le corps immobile, le bloc de glace sur les chevilles inertes, le corps placé sur la chaise percée, l’ultime sursaut d’honneur, la dernière algarade contre les blouses blanches, et puis l’échine qui retombe. C’était l’homme libre ; c’est la liberté perdue ; c’est la verve haute qui tombe en déshérence, le chêne qui se fracture, abattu de l’intérieur. On va de l’hôpital au « long séjour », du « long séjour » aux « soins palliatifs », où tout est aseptisé, jusqu’aux patins de feutre pour glisser silencieusement « afin de ne pas nuire / à la sérénité de l’agonie collective ».
Le rythme marque la distance – on tient à distance l’angoisse, l’émotion et la douleur, pour ne pas être anéanti. Les mots, sobres, sont débités comme une voix off, ou une litanie d’un vieux entré en prière. Les poèmes sont brefs, la pulsation régulière. Pas d’hypertrophie de l’écriture qui traduirait une crise d’angoisse sur les boulevards ; pas de souffle coupé dans la forme, mais un souffle long qui continue. On gratte jusqu’à l’essentiel. Des blancs typographiques ponctuent le poème, comme toujours : ce sont ici des silences, l’exhalaison du dernier mot prononcé, la tête qui recherche le souvenir, l’instant qu’on voudrait immobiliser. L’émotion distanciée se faufile pourtant dans les vers, elle s’infiltre, s’insinue, de l’intérieur, sans larmes, en prenant dans le ventre l’uppercut de la réalité, en lui faisant un ultime pied de nez avec de brusques galéjades – legs paternel. Le paysage de la Côte d’Azur, très savoureux, contraste avec la chambre javellisée. On s’accroche aux branches des oliviers, aux magnolias et aux palmiers, à la « douceur démesurée des cyprès ».

La peur de la nuit

Les instants à vivre sont les derniers ; les moindres faits sont consignés. Rien n’est caché : on voit le tuyau de la poche de plasma, le coton humide sur la gorge, l’infirmière surveillant le bon débit du « goutte-à-goutte à la potence »…
Le fils démuni se sent lui-même dans un état entre deux, ni mort ni vivant, comme entraîné par la mort qui approche :

« l’adieu du soir reste le pire
avec le pâle sourire de ceux qui savent
– sans doute aurait-il eu besoin de vrais vivants
pour continuer à exister
encore un peu »


Étape par étape, sous le regard du fils impuissant, le père s’enfonce dans le néant, avec les mots d’une chanson qui swingue doucement, un tombeau qui s’exile le long de la Seine et de la corniche d’Antibes, en partage avec le lecteur.

En refermant le recueil, je pensais au livre que Christian Bobin a écrit sur son père, « La Présence pure » (Gallimard, 2008). À chacun sa religion, celle de Dieu ou celle du clown. Les moyens de lutte des deux fils sont fort différents ; mais leur témoignage est empreint de la même délicatesse. Pour ma part, je le savais déjà : les grands humoristes sont ceux qui savent aimer.

Françoise Siri



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jeudi 1er novembre 2012, par Françoise Siri

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Patrice Delbourg
« Longtemps j’ai cru mon père immortel »


Le Castor Astral, 2012
192 p., 15 euros.



Patrice Delbourg,


« C’est le 7 octobre 1949, au petit matin, à l’hôpital de la Pitié, Paris treizième, qu’il émigra pour la première fois de lui-même. Péridurale, forceps, double cordon ombilical autour du cou et tout le tintouin. Trois semaines de controverses autour d’une couveuse. On le donna longtemps pour mort. La suite ne fut qu’un long répit » , précise sa biographie autorisée.

Patrice Delbourg, poète, romancier et chroniqueur, animateur d’ateliers d’écriture, membre de l’Académie Alphonse Allais et du Grand Prix de l’Humour Noir, est lauréat des prix Guillaume-Apollinaire et Max-Jacob.
Il a publié plus d’une trentaine d’ouvrages sur des sujets aussi variés que l’humour noir, la poésie contemporaine, le journal intime, le sport ou les jeux télévisés.

Bibliographie

« Toboggans » (L’Athanor)
« Absence de pedigree » (Le Castor Astral)
« Ciné X » (Lattès)
« Cadastres » (Le Castor Astral)
« Embargo sur tendresse » (Le Castor Astral)
« Génériques » (Belfond)
« Un certain Blatte » (Le Seuil)
« Chassez le naturiste, il reviendra au bungalow » (Les Belles Lettres)
« Mélodies chroniques » (Le Castor Astral)
« Vivre surprend toujours » , journal d’un hypocondriaque (Le Seuil)
« Demandez nos calembours, demandez nos exquis mots » (Le Cherche midi éditeur)
« Les désemparés » - 53 portraits d’écrivains (Le Castor Astral)
« Zatopek et ses ombres » (Le Castor Astral)
« L’ampleur du désastre » (Le Cherche midi éditeur)
« Papier mâché » (le Rocher)
« Cœur raccord » (Le Cherche midi éditeur)
« Le Bateau livre » (Le Castor Astral)
« Lanterne rouge » (le Cherche Midi éditeur)
« Ecchymoses et caetera » (le Castor Astral)
« Comme disait Alphonse Allais » (Écriture)
« Bureau des latitudes » (Le serpent à plumes)
« Toujours une femme de retard » (Le Cherche Midi éditeur)
« La martingale de d’Alembert »
« L’écorché veuf » (L’horizontale)
« En vamp libre » (Art in progress)
« Plumes et crampons, football et littérature » (La Table Ronde)
« La mélancolie du Malecon » (le Castor Astral)
« Signe particulier endurance » (Le Castor Astral)
« Le petit livre des exquis mots » (Le cherche midi éditeur)
« Les Jongleurs de mots » (L’Archipel/Écriture)
« L’homme aux lacets défaits » (Le cherche midi éditeur)
« L’Odysée Cendrars » (L’Archipel/Écriture)
« Le Dictionnaire des Papous dans la tête », dir. Françoise Treussard, Gallimard
« Un soir d’aquarium » (Le cherche midi éditeur)
« Les Chagrins de l’Arsenal » (Le cherche midi éditeur)



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