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Patrice Delbourg et Gérard Pussey

« Maux d’excuse
(Les mots de l’hypocondrie) »

L’humour ici est de tous les instants. Ce que je retiens de la lecture de ces « Maux d’excuse », c’est que se moquer ainsi de la mort et de l’hypocondrie généralisée due à un marketing bien pensé est salutaire.



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(Patrice Delbourg et Gérard Pussey : « Maux d’excuse (Les mots de l’hypocondrie) ». Le Cherche Midi éditeur, 168 pages, 14,50 €. En librairie.)

J’ai reçu « Maux d’excuse » de Patrice Delbourg et Gérard Pussey le 10 octobre 2014 et je l’ai lu à partir du 10 janvier 2015. Le hasard a donc voulu que je lise ce livre après les attentats qui firent descendre près de quatre millions de personnes dans les rues du pays : avez-vous remarqué que, pour une fois, cette donnée chiffrée n’est remise en cause ni par le pouvoir, ni par la préfecture de police, ni par les organisateurs (?), ni par les partis politiques… Un tel œcuménisme a de quoi surprendre ! Mais ce que je retiens de la lecture de ces « Maux d’excuse », c’est que se moquer ainsi de la mort et de l’hypocondrie généralisée due à un marketing bien pensé est salutaire.

Je connais Patrice Delbourg pour avoir lu plusieurs de ses romans mais aussi depuis 1978 où je découvris le poète avec « Cadastres » (et ensuite en 1986 avec « Embargo sur tendresse » ) ; je sais donc que derrière l’humour et la dérision se cachent le désarroi et le désespoir… Mais je n’ai jamais lu la moindre ligne de Gérard Pussey qui est donc un parfait inconnu pour moi. Aussi est-ce avec curiosité que j’ai découvert cette collaboration inattendue. Je ne me suis pas intéressé à la quatrième de couverture abondamment reproduite sur les divers sites de vente par correspondance et, peut-être, par quelques pigistes en mal de copie, pour me laisser prendre à ce qui ressemble à une conversation. Je ne sais pas si les deux auteurs sont hypocondriaques (j’en doute même) mais ce dont je suis sûr, c’est que l’hypocondrie leur est l’occasion rêvée de tirer à boulets rouges sur tout ce qui bouge dans les "soucis" fantasmés de santé de nos semblables (y compris dans leur fréquentation de certains médecins peu scrupuleux ou des sites marchands vendant de la santé en pilules).

Peut-on imaginer comment les deux complices ont écrit ce pamphlet jubilatoire ? Peut-être ont-ils conçu un plan au départ et ensuite se sont-ils répondu réciproquement ? Et avec quelle aisance, avec quelle surenchère dans l’humour ! Car l’humour est la caractéristique de ce livre par ailleurs sérieux… Un humour qui prend différentes formes : calembours douteux (comme il est de bon ton…) dûs à Gérard Pussey « Parkinson le glas » (p 116) ou à Patrice Delbourg : « La maldonne des feelings » (p 115), pastiche de Gérard de Nerval écrit par Delbourg : « Je suis le catarrheux, le torve, le mal soigné, le prince freluquet aux espoirs abolis, mon seul médoc est placebo et mon drap constellé porte les miasmes noirs des grandes pandémies » (p 120), l’irrespect réjouissant du même Delbourg quand il caricature Louis XIV : « On songe à l’hygiène sous le Roi-Soleil, quand le monarque emperruqué recevait la cour derrière un paravent, les nougats (Les nougats, en argot, désignent les pieds...) dans une bassine vinaigrée » (pp 115-116)… Ces quelques exemples sont pris dans un passage très court : ils sont révélateurs du ton général car très nombreux…

Mais l’humour est de tous les instants, il n’a que faire des procédés. Le chapitre XII (Le scanner de la peur) est un bel exemple du dialogue entre les deux compères : à Gérard Pussey qui disserte avec sensibilité (mais avec un humour au troisième degré qui semble attendre la réplique !) sur le Stabat Mater de Pergolèse et la Sarabande de Haendel qui accompagneraient ses funérailles, Patrice Delbourg répond du tac au tac avec l’humour noir qui le singularise « que le défunt perd beaucoup de son acuité auditive à la mise en bière » (p 106). Jamais en reste d’ailleurs, Delbourg a énuméré comme suit le classement des célébrités : « C’est vrai qu’une comédienne verticalement défavorisée a longtemps été la personnalité préférée des Français. Ce grand peuple qui a vu naître Lavoisier, Gambetta, le Douanier Rousseau, Henri Calet et Michel Jazy lorgne désormais vers les célébrités à talonnettes dans l’étroitesse de leur bulbe. Je ne parle même pas de quelques cornacs de la République » (pp 66-67). On est loin du politiquement correct qui fait tant de ravages…

L’auto-dérision est aussi présente dans cet humour : « Il me pousse des seins ! Avec l’andropause, je deviens comme mon grand-père le fut : un vieillard à mamelles ! Il doit bien exister des médicaments pour empêcher ce grotesque outrage du temps » affirme Gérard Pussey (p 49). À quoi répond, quelques pages plus loin, Patrice Delbourg : « C’est vrai que je ne fornique plus guère… mais j’éternue davantage, ça n’est pas désagréable, ça ne remplace pas le radada mais ça peut faire diversion » (p 97).

L’humour ne masque pas le sérieux de l’entreprise. D’ailleurs l’appendice où s’effacent Delbourg et Pussey fait le point sur ce nouveau mal du siècle qu’est devenue l’hypocondrie. Là encore, au risque de lasser le lecteur, il faut citer à nouveau : « À l’heure d’Internet, sous le règne de « Supercondriaque », les sites médicaux et forums en tous genres alimentent les tourments des gibiers les plus vulnérables plus qu’ils ne les rassurent » (p 154), ou encore « Hypos plumitifs, frères de sang caillé, camarades de guérilla intestine, ne respirez plus : dans chaque mètre cube d’air, il y a environ 40 millions de virus et 12 millions de bactéries ! » (p 159). Mais les enjeux financiers sont énormes…

Après avoir dénoncé l’époque (la peur de la mort, le refus du risque, l’obsession de la forme, la tyrannie de la performance, etc…), Delbourg et Pussey assènent le mot de la fin : « Attention, sucrer tue. Attention, saler tue. Attention, vivre tue. Entre Dieu et rien, il reste à accepter de jouer les bipèdes biodégradables lors de l’inéluctable passage terrestre » (p 161). Oserai-je ajouter : entre rien et rien ?

Lucien Wasselin



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jeudi 5 mars 2015, par Lucien Wasselin

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Patrice Delbourg,

« C’est le 7 octobre 1949, au petit matin, à l’hôpital de la Pitié, Paris treizième, qu’il émigra pour la première fois de lui-même. Péridurale, forceps, double cordon ombilical autour du cou et tout le tintouin. Trois semaines de controverses autour d’une couveuse. On le donna longtemps pour mort. La suite ne fut qu’un long répit » , précise sa biographie autorisée.

Patrice Delbourg, poète, romancier et chroniqueur, animateur d’ateliers d’écriture, membre de l’Académie Alphonse Allais et du Grand Prix de l’Humour Noir, est lauréat des prix Guillaume-Apollinaire et Max-Jacob.
Il a publié plus d’une trentaine d’ouvrages sur des sujets aussi variés que l’humour noir, la poésie contemporaine, le journal intime, le sport ou les jeux télévisés.



Bibliographie

« Toboggans » (L’Athanor)
« Absence de pedigree » (Le Castor Astral)
« Ciné X » (Lattès)
« Cadastres » (Le Castor Astral)
« Embargo sur tendresse » (Le Castor Astral)
« Génériques » (Belfond)
« Un certain Blatte » (Le Seuil)
« Chassez le naturiste, il reviendra au bungalow » (Les Belles Lettres)
« Mélodies chroniques » (Le Castor Astral)
« Vivre surprend toujours » , journal d’un hypocondriaque (Le Seuil)
« Demandez nos calembours, demandez nos exquis mots » (Le Cherche midi éditeur)
« Les désemparés » - 53 portraits d’écrivains (Le Castor Astral)
« Zatopek et ses ombres » (Le Castor Astral)
« L’ampleur du désastre » (Le Cherche midi éditeur)
« Papier mâché » (le Rocher)
« Cœur raccord » (Le Cherche midi éditeur)
« Le Bateau livre » (Le Castor Astral)
« Lanterne rouge » (le Cherche Midi éditeur)
« Ecchymoses et caetera » (le Castor Astral)
« Comme disait Alphonse Allais » (Écriture)
« Bureau des latitudes » (Le serpent à plumes)
« Toujours une femme de retard » (Le Cherche Midi éditeur)
« La martingale de d’Alembert »
« L’écorché veuf » (L’horizontale)
« En vamp libre » (Art in progress)
« Plumes et crampons, football et littérature » (La Table Ronde)
« La mélancolie du Malecon » (le Castor Astral)
« Signe particulier endurance » (Le Castor Astral)
« Le petit livre des exquis mots » (Le cherche midi éditeur)
« Les Jongleurs de mots » (L’Archipel/Écriture)
« L’homme aux lacets défaits » (Le cherche midi éditeur)
« L’Odysée Cendrars » (L’Archipel/Écriture)
« Le Dictionnaire des Papous dans la tête », dir. Françoise Treussard, Gallimard
« Un soir d’aquarium » (Le cherche midi éditeur)
« Les Chagrins de l’Arsenal » (Le cherche midi éditeur)



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