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Michel Baglin

Mes lectures de 2018

Je reçois en moyenne deux livres par jour. On me pardonnera sans doute de ne pouvoir parler de tous : mes journées et mes nuits n’y suffiraient pas ! J’en suis désolé car beaucoup de ces ouvrages méritent article et soutien. Comment faire ? Je n’ai pas la réponse. Mais je rappelle que Texture bénéficie de la collaboration de critiques qui élargissent le champ des lectures en sympathie, avec Françoise Siri, Jacqueline Saint-Jean, Marilyse Leroux, Max Alhau, Patrice Angibaud, Georges Cathalo, Jacques Morin, Abdelkader Djémaï, Lucien Wasselin, Philippe Leuckx, Jacques Ibanès et d’autres contributeurs plus occasionnels… Rendez-vous sur leurs pages en cliquant sur leur nom dans l’onglet « auteurs ».



Claude Raucy : « Sans équipage »



Les mots sont simples, mais l’émotion est forte. Elle est celle d’un enfant, puis d’un homme, qui a jadis perdu son frère, je suppose en mer, et qui se souvient de leurs rêves de large et d’embruns. Sans fioriture ni effets de langue : « on ne joue pas avec les mots / toujours ils se vengent », affirme l’auteur, qui s’en tient à l’authenticité de ses sentiments pour offrir un son juste. « Frère tu étais mon capitaine / le savais-tu ? ». « Frère mon ami / je poursuis sans toi l’aventure / étonné d’être seul ».
« Tu aimais les mots de l’océan / à t’en jeter par dessus bord ».
« tu connaissais les mots magiques / ceux qui offrent les îles / tu disais les focs les beauprés / les tourmentins / et souvent pour me faire rire tu hurlais / les trinquettes ».
Hélas, « la mer toujours démâte » et le petit bateau s’est perdu en mer, le frère est parti dans ses « planches de chêne jeune », laissant en suspend la question : « dit-on bon vent aux frères naufragés ? »
Ces poèmes courts, en vers libres, sont ponctués de quatre « chansons pour la mer », en vers rimés qui mériteraient musique.
Claude Raucy, né le 15 mai 1939 à Vieux-Virton en Lorraine belge, fut enseignant et est l’auteur de nombreux romans, recueils de poèmes, essais, pièces de théâtre et de chansons. J’avoue le découvrir avec cette plaquette, et le personnage, si j’en juge par son site, à l’air bien sympathique (voir ici https://raucy.wordpress.com/biographie/). En tout cas, ses poèmes me touchent et je tenais à les signaler, d’autant qu’ils sont accompagnés de dessins également convaincants de Jean Morette.

(54 pages, 12 euros. Ed. Bleu d’encre, Rue Alexandre Daoust, n°46. 5500 Dinant. Belgique)



Jacques Morin : « Trois saisons et demie »



Jacques Morin pratique la course à pied, il nous l’avait déjà raconté dans ses « Poèmes sportifs en Puisaye-Forterre » et dans « Le bord du paysage » (lire) . Cette fois encore, son « cœur bat la campagne » et c’est en une poignée de poèmes brefs, au pas de course, qu’il célèbre les saisons, « à deux doigts de s’envoler ».
L’effort – la lutte contre soi-même - permet de « vivre aigu l’instant », d’être plus intensément présent dans ce paysage brumeux ou lumineux, et permet de saisir des bribes qui sont autant de notations pour ouvrir la voie au poème : « chaque brin d’herbe tend sa goutte de rosée vers le soleil ». On « lit le silence » à travers les arbres dépouillés de l’hiver, on se tient aussi à distance de soi pour « relativiser / sa part de vie / déjà faite » (au point de disparaître « au coin de la toile »), on reçoit « l’appel de la vie » avec le printemps revenu. Ce qui n’est pas le moins ardu à rendre : « Moins facile d’écrire sur la magnificence / que sur le désarroi / la nature rieuse que le ciel plombé », s’exclame le poète, toujours porté à dire et, ici, à célébrer « un miracle au niveau de l’herbe et des branches ». Le footing est donc aussi une médiation poétique...
La plaquette est imprimée en typo au plomb par Jacques Renou et ornée de linogravures de Pascal Juhel.

(Atelier de Groutel. 25, Groutel. 72610 Champfleur.)



Bruno Doucey : « Lounès Matoub, non aux fous de dieu »



Poète, éditeur de poètes, Bruno Doucey est aussi romancier. Il s’est notamment penché sur le sort d’écrivain en butte à divers fascismes. Ainsi a-t-il consacré un livre à la jeune résistante juive Marianne Cohn, assassinée par les nazis (« Si tu parles, Marianne », éd.Elytis) (voir ici), ou à Max Jacob (« Le Carnet retrouvé de monsieur Max », Éd. B. Doucey). Il est également un familier de la collection « Ceux qui ont dit non » des éditions Acte Sud. C’est ainsi qu’on a pu lire des romans consacrés au chanteur chilien tué par les sbires de Pinochet (« Victor Jara : Non à la dictature »), puis à Lorca, tombé sous les balles franquistes (« Federico García Lorca : Non au franquisme »). Son dernier ouvrage dans cette collection, un court roman, une novela si l’on préfère, a pour héros Lounès Matoub, chanteur Kabyle, dont la voix s’est élevée contre le fanatisme islamiste durant les années 1990 et dans l’Algérie terrorisée par le GIA.
Le roman s’ouvre sur l’assassinat d’un autre résistant, le journaliste Tahar Djout, tué par un abruti de Dieu, à bout portant, devant sa femme et ses filles, le 26 mai 1993. Lounès Matoub voyait en lui « un combattant de l’intelligence », « un chantre de la laïcité » et n’hésita pas à lui emboiter le pas. Son combat fut aussi linguistique : « Nous somme des Kabyles, pas des Arabes, Notre langue, c’est la tamazight » lui fait dire l’auteur en rappelant qu’il a refusé très jeune l’arabisation de sa région.
Bruno Doucey nous le dépeint en gamin un peu frondeur se bricolant une guitare avec un vieux bidon d’huile et du fil de pêche. Sa carrière débutait, qui allait le mener jusqu’à Paris et à l’Olympia. Mais sa joie de vivre et sa liberté de penser, comme ses chansons célébrant la libération des femmes, déplaisent fort aux islamistes qui l’enlèvent dans un café et le séquestrent en 1994. Une vague d’indignation et de protestations s’élève, d’autant que dans la même période, d’autres journalistes, intellectuels et artistes sont exécutés par les fous de dieu, notamment le chanteur de raï Cheb Hasni. Lounès Matoub est relâché, mais plus que jamais déterminé à combattre l’intégrisme.
La célébrité croissante du chanteur qui se produit notamment en France n’empêche pas la menace de peser sur cet homme incarnant la liberté pour lui-même et pour autrui. Plus que jamais il chante pour les siens, « la fierté d’être kabyle, le droit d’être laïc dans un pays mulsulman, son amour de la liberté, l’égalité entre hommes et femmes ». Il est finalement assassiné au volant de sa voiture le 25 juin 1998 sur une route de Kabylie.
Le roman est complété par quelques pages de rappels des massacres liés au fanatisme religieux qui ont ensanglanté le monde, de l’Inquisition aux derniers attentats islamistes et de la courageuse résistance des artistes et des intellectuels. Bien utile pour les juniors auxquels s’adresse en priorité cette collection.

(96 pages, 9 euros)



Michèle Finck : « Connaissance par les larmes »



« Les larmes non pleurées sont celles qui font écrire ». Et en effet, les sept parties qui composent ce recueil - Court-circuit / Les Larmes du Large / Musique des Larmes / Musée des larmes / Cinémathèque des Larmes / Êtrécrire / Celle qui neige - ont toutes une étroite relation aux larmes et à la douleur, celle-ci blessant mais, dit l’auteure, « je chéris cette blessure car elle me relie / à la douleur du monde ».
« Poète et pleureuse sont de même chair » parce qu’elles découlent également de la faille et du manque et surtout parce qu’elles procèdent de la même empathie, qui relie. Pas de pathos ici, la langue est concise, le vers peut se résumer à une seule syllabe, il n’empêche, le propos est lyrique : c’est bien par le partage de la fragilité, de la souffrance que l’on communique avec les autres. Les larmes sont moyen de connaissance d’autrui, et du monde. Et c’est logiquement à travers les arts – la musique, la peinture, le cinéma, l’écriture – qu’elles opèrent et donnent accès à « l’intime obscur » de chacun et de tous.
C’est aussi naturellement qu’elles ouvrent sur l’espace infini, celui de l’aspiration mystique (« Même / Si / Dieu / N’ / Existe / pas / Les / Larmes / Sont / La / Trace / De / Dieu / En / Nous ») ou celui de la mer : « il faut chercher les larmes au large ».
Le poème se nourrit de « l’engrais de la douleur ». Il console aussi, sauve peut-être. Mélomane, Michèle Finck travaille les rythmes, les variations, du poème en prose au quasi haïku, ménage ruptures, blancs et syncopes. Également passionnée de cinéma, elle décline les larmes en gros plans sur des visages d’acteurs dans la tourmente, comme elle a décliné les larmes dans les musiques – ces « prières » - des grands compositeurs ou les tableaux des maîtres des musées. Mais pour finir, c’est à la poésie qu’elle donne le dernier mot. Être et écrire ne font plus qu’un : « Êtrécrire ». Les « mots-larmes » aident à « étreindre » et sont « partageables ». Le salut est dans l’acceptation d’« être traversé ». Ce que Michèle Finck propose comme définition même de la poésie.
(Michèle Finck, « Connaissance par les larmes », Arfuyen, 2017, 208 p., 17€.)



Patrick Modiano : « Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier »



Roman très modianesque en ce que la narration mêle toujours les époques, le « réel » et l’imaginaire, la fiction et les références géographiques ou historiques, et les références implicites à des romans précédents.
Jean Daragane, écrivain qu’on suppose âgé, reçoit un coup de fil de ce qu’il croit d’abord être un maître-chanteur et qui tient à le rencontrer pour lui rapporter le carnet d’adresse qu’il a perdu. Le personnage, Gilles Ottolini, est mystérieux et le demeurera, comme sa compagne, Chantal Grippay, possible réplique d’une femme que Daragane a connu jadis. Leur intervention, et leurs questions sur un nom relevé dans le carnet, ouvrent alors la boîte à malices, ou à fantômes – métaphoriquement, cette valise dont le héros a perdu la clef depuis des décennies et qui figure la perte de mémoire, ou l’amnésie volontaire...
Une brèche est alors ouverte dans le mille-feuille d’une existence et des visages remontent du passé (de l’enfance du héros, mais aussi du jeune homme), celui de cette Annie Astrand, une femme qui a « fait de la prison » on ne sait pourquoi, qui a été danseuse et, pour le jeune Daragane, enfant qui ignore tout de ses parents, une mère de substitution, avant de l’abandonner dans une villa à la frontière italienne. Des personnages plus ou moins louches, des épisodes fantasmés, des souvenirs douloureux de solitude, des amoureuses peut-être... Tout cela reste flou mais obsédant comme le sont les lieux dont la signification est en grande partie perdue, l’hippodrome du Tremblay, la maison de Saint-Leu-la-Forêt, des adresses dans Paris. Pris dans cette enquête incertaine et presque flâneuse, on ne sait bientôt plus si les souvenirs renvoient au passé de Daragane, à son imaginaire, à ses romans et l’on se retrouve presque dans une construction en abîme qui ouvre et ressasse les vertiges du temps, le vrai sujet de ce livre et des autres de Modiano.
Et les mystères bien sûr demeurent entiers – ce qui ne manque pas d’être quand même frustrant pour le lecteur qui se demande parfois si l’on ne frôle pas l’imposture ! En exergue, une phrase de Stendhal - « Je ne puis pas donner la réalité des faits, je n’en puis présenter que l’ombre » - fournit la morale de l’histoire : l’écrivain n’offre aucune vérité mais ressuscite en chacun de nous les fantômes qui nous peuplent.

(Gallimard, 146 pages, 16,90 euros)



Patrick Modiano : « Accident nocturne »



Ce roman paru en 2003 me paraît être pratiquement le même (mais Modiano n’écrit-il pas toujours le même livre ?), en mieux élaboré cependant, que « Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier » édité plus de dix ans plus tard. Même narration allusive, même flou modianesque, même manière obsédante d’illustrer « l’éternel retour » à travers des personnages qui ne sont que des ectoplasmes et se superposent à travers deux époques... « des gens dont on aurait du mal plus tard à prouver l’existence ».
Le prétexte en est mince, un accident de la circulation précisément situé – place des Pyramides à Paris – mais évoqué sans aucun réalisme, comme une très vague réminiscence, par la victime, un jeune homme pas encore majeur en 1965. Peu à peu, des êtres et des événements mineurs mais lourds de significations possibles, s’y greffent, au fil d’une quête de soi où le narrateur tente de retrouver la conductrice d’une « Fiat vert d’eau » et, du même coup, de renouer les fils de son passé. Quête du père qui, dans les deux romans, demeure un homme fuyant et assez louche, de la mère aussi qui se dissimule peut-être derrière les deux héroïnes protectrices et mystérieuses de ces livres, Jacqueline Beausergent ici, Annie Astrand là.
Carnets d’adresses, quartiers de Paris traversés, villas et cafés tristes et pavillons de banlieues jalonnent des enquêtes qui n’aboutissent qu’à des questions. « Mon entreprise m’avait paru aussi vaine que celle d’une géomètre qui aurait voulu établir un cadastre sur du vide », avoue le narrateur. Ce vide, une petite phrase le traduit parfaitement : « Les dimanches soir laissent de drôles de souvenirs, comme de petites parenthèses de néant dans votre vie ». Tout Modiano est là, sans doute : la parenthèse de temps arrêté, le néant que révèle toute introspection, la tristesse intime et cette nostalgie taraudante qui donne le vertige.
Sans oublier le rejet implicite de la modernité, d’une époque où « il n’y a plus que les perroquets qui restent fidèles au passé ».

Michel Baglin



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mardi 2 janvier 2018, par Michel Baglin

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Actualités de Michel Baglin

Jacques Ibanès & Michel Baglin : Salut à Rochefort


Ce poème, "Salut à Rochefort", hommage aux poètes de "l’Ecole" de Rochefort, est extrait de mon recueil L’Obscur Vertige des vivants paru au dé bleu en 1994.
Jacques Ibanès, poète, chanteur et ami le récite sur une musique de Christiane Barthès interprétée à l’accordéon. J’ai réalisé la vidéo à partir d’un enregistrement de le lecture et des photos prises à Rochefort où j’étais invité pour des lectures. Voir Ici



En vidéo : « Les entretiens d’Orphée »


Luc Vidal et ses éditions du Petit Véhicule, outre les livres qu’ils publient, ont lancé une collection d’entretiens avec des poètes sous forme de vidéos accessibles sur youtube, « Les entretiens d’Orphée ».
L’une m’est consacrée.
L’enregistrement a été réalisé en juillet dernier à Sète, lors du Festival des Voix Vives, par Thibault Grasset. D’autres sont en préparation.
Rappelons que le Petit Véhicule édite les Cahiers Léo Ferré et les Cahiers des poètes de l’École de Rochefort. Luc Vidal a par ailleurs réalisé un film sur René-Cadou et plusieurs expositions. Il est lui-même poète.

L’entretien avec Michel Baglin.


Michel Baglin : « Entre les lignes »


Les éditions Le Bruit des autres ont décidé de rééditer ce récit, publié initialement à La Table Ronde (2002), qui avait valu de nombreuses critiques favorables à son auteur et qui était depuis longtemps épuisé. La nouvelle édition bénéficie d’une préface de Didier Pobel.
Jacques Ibanès l’a (re)lu, il en parle ici.


Roger Vailland : « Le Regard froid »


Au fil des pages et des réflexions de ce livre au style sec et concis, l’auteur des « Mauvais coups » revient en moraliste sur ses thèmes favoris : le plaisir, l’érotisme, le libertinage, la poursuite du bonheur, l’engagement. Et évoque les écrivains et les personnages qui lui sont chers : Laclos, Casanova, Diderot, Sade, Don Juan, Valmont et la Merteuil...

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Jean Giono : « Le Hussard sur le toit »

Un jeune carbonaro en exil, colonel de hussards plein de noblesse, traverse l’épidémie de cholera qui sévit en Provence et révèle les bassesses humaines. Il rencontre et accompagne un temps son alter ego féminin, Pauline de Théus. Sur les toits ou à cheval, il incarne la résistance à la veulerie.

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