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Michel Baglin

Mes lectures de 2018

Je reçois en moyenne deux livres par jour. On me pardonnera sans doute de ne pouvoir parler de tous : mes journées et mes nuits n’y suffiraient pas ! J’en suis désolé car beaucoup de ces ouvrages méritent article et soutien. Comment faire ? Je n’ai pas la réponse. Mais je rappelle que Texture bénéficie de la collaboration de critiques qui élargissent le champ des lectures en sympathie, avec Françoise Siri, Jacqueline Saint-Jean, Marilyse Leroux, Max Alhau, Patrice Angibaud, Georges Cathalo, Jacques Morin, Abdelkader Djémaï, Lucien Wasselin, Philippe Leuckx, Jacques Ibanès et d’autres contributeurs plus occasionnels… Rendez-vous sur leurs pages en cliquant sur leur nom dans l’onglet « auteurs ».



Max Alhau : « Les yeux bleuis de rêves »



Impossible en lisant ce beau et sombre recueil d’oublier que Max Alhau a perdu il y a quelques années sa compagne. Un des poèmes y fait d’ailleurs une référence directe : « Pour Annie toujours présente ». Elle est « l’en-allée sans retour / la soyeuse aux yeux toujours ouverts ». Elle est « cet éclair figé dans un ciel / à portée de main / avec la douleur qui prend racine / à tout jamais. »
Immanquablement, l’écriture, comme la souffrance, interroge le mystère de toute vie et de sa disparition, d’un infini peut-être, ou d’un au-delà incertain, et des accents métaphysiques s’insinuent entre les lignes, ouvrant l’espace des questions : « Passé de l’autre côté / sans tourner la tête / sans un regard pour l’horizon, découvre-t-on ainsi / une voie jusqu’alors inconnue ? ».
Mais c’est aussi le passé, comme souvent dans la poésie de Max, qui devient prégnant. En dépit d’un leitmotiv - « ne te retourne pas » - le poète revient sur ses pas, au risque de « se perdre au croisement des sentiers ». Comment faire autrement ? Et qu’opposer au malheur, à la douleur, « sinon quelques images / extraites d’une vie qui s’émiette / parmi les vents et la pluie » ?
La mémoire sauve ce qu’elle peut : « tu n’es certain que de ces jours effilochés / derrière toi à l’abri dans tes souvenirs », se dit l’auteur. Pourtant, un peu plus loin, il semble douter des traces elles-mêmes, s’avouant « tu n’es certain que de ce qui s’enfuit ». Somme toute, c’est bien cette fuite – du temps, des êtres dans le néant, du sens de l’existence même – qui est la plus assurée.
Bien sûr, la tristesse gît au cœur de cette poésie, mais la tonalité est porteuse, la lumière baigne les images de montagnes et les paysages, et la tonalité grave demeure prenante pour le lecteur. D’ailleurs, c’est bien l’expression, la langue, la poésie qui sauvent tout, en dernier recours, et le recueil se referme logiquement sur ce vers évoquant « la parole qui n’a de cesse ».
De belles images (vingt-trois) aux suggestions et au chromatisme subtiles signées Isabelle Malmezat rythment ce recueil.

(108 pages. 19 euros. Editions Voix d’encre. ISBN : 978-2-35128-153-6)



Daphné du Maurier : « L’Auberge de la Jamaïque »



« L’Auberge de la Jamaïque » de Daphné du Maurier, roman que j’avais lu à 14 ou 15 ans, m’avait laissé une forte impression, notamment par cette atmosphère sombre d’un ancien relais de poste perdu dans la lande désolée de Cornouailles et où plus personne ne descend jamais. Et, bien sûr, par cette terrible histoire de naufrageurs que l’auteure raconte avec un talent certain pour créer et maintenir le suspense. J’ai eu envie de le relire et je n’ai pas été déçu.
L’histoire de Mary Yellan, jeune paysanne obligée de quitter le pays où elle a grandi à la mort de sa mère pour se réfugier chez sa tante Plaisance, débute dans la diligence qui la dépose dans une région sauvage de lande et de marais, à L’Auberge de la Jamaïque que tout le monde lui recommande d’éviter. C’est pourtant là qu’elle va, puisque c’est là que vit sa tante, avec Joss, son époux frustre et ivrogne. Et très vite, elle comprend qu’elle est dans un repaire de brigands dont son oncle est le chef incontesté et violent. L’espionnant la nuit, elle découvre bientôt qu’il commande une bande de naufrageurs amenant les bateaux à se fracasser sur les rochers de la côte où ils achèvent les survivants, pour dérober leurs biens. Mary s’emploie alors à le combattre en tâchant de ménager sa tante…
Il s’agit donc d’un bon roman d’aventure, ou policier, à l’atmosphère pesante et à la narration vive. Mais ce livre paru en 1936 et qui connut un rapide succès, est aussi étonnamment moderne, bien qu’il date du début du XXe siècle et raconte des faits se déroulant au XIXe. Daphné du Maurier y dépeint une héroïne qui revendique le droit de mener sa vie comme un homme – on lui reproche d’ailleurs de se comporter en garçon – du moins sur le plan de la prise de risque et de l’action. Féministe avant l’heure par son énergie et son sens de la liberté, elle finira d’ailleurs par choisir l’aventure avec un voleur de chevaux plutôt que la vie rangée qu’on lui fait miroiter. En attendant, elle se mesure à d’horribles machos, des criminels endurcis qu’elle tient en respect, et un étrange vicaire qui s’avérera jouer un double jeu. Ne se laissant finalement jamais intimider par sa condition de femme et de pauvre, elle ne recule devant aucun danger et parvient à vaincre, au contraire de sa misérable tante soumise à l’autorité des mâles.



Georges Cathalo : « Quotidiennes pour survivre »



Adepte d’une « poésie du quotidien », Georges Cathalo nous a habitués depuis quelques années à décliner ses brassées de poèmes en plaquettes intitulées toutes « Quotidiennes pour… ». Il y en eut pour résister, pour interroger, pour lire, etc. Cette fois, il s’agit de « survivre », en l’occurrence dans un monde bien mal parti en raison notamment des catastrophes écologiques déjà accomplies et de celles qui s’annoncent.
Nous, « avatars d’anges déchus », sommes responsables ou complices de ces désastres que nous préférons ignorer ou oublier. « Une fois de plus on fera semblant » dit un vers, et ce pourrait être le leitmotiv de ces poèmes en forme de constats aussi navrants qu’incontournables. Le fait de n’être que ces poussières sur une « planète à la dérive dans le cosmos » devrait pourtant nous inciter à la modestie et à la prudence… Mais sans doute avons-nous créé les conditions mêmes de notre cécité : « c’est la peur qui nous guide / et c’est encore la peur / qui fit de nous des verticaux / se dressant aux aguets / pour mieux repérer / d’où venait le danger / alors que maintenant / le danger peut venir de partout / et que l’homme même debout / ne voit plus grand-chose ». Trouverons-nous seulement « le temps d’apprendre à disparaître » ?

(La Porte éditeur. 4 euros le livret ou 22 euros pour 6 livrets. La Porte. Yves Perrine. 215 rue Moïse Bodhuin. 02000 Laon)



Jacques Ibanès : « Entame »



« Mettre debout tous les poèmes / pour les dresser contre les nuits » : le recueil « Entame » de Jacques Ibanès s’ouvre sur cette proposition qui rappelle que la parole poétique tente toujours de résister à quelque chose qui nous paraît nier l’humain en chacun. Tel est encore le cas ici : les premiers poèmes évoquent le big-bang, la naissance de notre planète bleue, la « terre génératrice », les nuages, les vents, l’eau, les vignes, le mont Quiersboutou que ce Narbonnais a devant sa fenêtre quand il fait retraite dans sa maison de la Montagne Noire… Mais cette beauté du monde qu’il chante, on la sent et on la sait menacée. La célébrer, c’est la défendre. Comme il défend les bêtes qu’il passe en revue dans un bestiaire amusé, et cependant plein de révolte contre les atrocités que l’on fait subir à nos frères animaux. Autre chant d’amour, celui dédié aux arbres, de l’olivier au platane, toujours « arbres de vie ».
Après avoir passé en revue les couleurs et livré ce qu’elles évoquent pour lui, il entame un tour des saisons, de la période estivale avec « des longues soirées arrosées de rosé / où l’on croit que ça va continuer / l’été » à l’hiver, et de l’automne où « l’usure devient apparat / dans les forêts les vignes / et tout ce qui est destiné / à renaitre », au printemps, « source de l’enfance qui remue en toi ». Partout se lit un désir de symbiose avec la nature que ce grand marcheur (sur les chemins de Saint-Jacques notamment, et pour un tour de France pédestre) connait bien et où il se fond volontiers. Ses poèmes rappellent ainsi ses périples et ses haltes, les hôtes et les amis de rencontre, et tout ce qu’on porte en soi, de vivants et de morts, que la marche et les poèmes remettent debout, et « qui reviennent vous visiter ». Le temps d’un « chant du monde », aurait pu dire cet amoureux de Giono.

(Illustrations : Paule d’Héria. 112 pages. 12,00 euros. Éditions L’An Demain. 4 rue Cabirol. 11100 Narbonne. Tel : 04 34 27 97 75. contact@landemain.com)



Guy Allix : « En chemin avec Angèle Vannier »



Sous-titré « Quelques pas, incertains, dans l’énigme », cet essai consacré à la poétesse Angèle Vannier par Guy Allix, est le fruit d’une résidence d’écriture à Saint-Brice en Coglès entre octobre 2015 et mars 2016. Poète et chanteur, Guy Allix se fait cette fois essayiste pour entrer dans l’univers complexe d’Angèle Vannier née le 12 août 1917 à Saint-Servan (annexée aujourd’hui à Saint-Malo) et décédée le 2 décembre 1980.
Angèle Vannier, je me souviens l’avoir croisée aux Journées de Poésie de Rodez, elle jouissait alors d’une belle notoriété, notamment parce qu’elle avait été saluée par de nombreux poètes et préfacée par Eluard. Elle fut également chantée (« Le Chevalier de Paris ») par Edith Piaf, Yves Montand, Catherine Sauvage, Marlène Dietrich. Elle est un peu oubliée aujourd’hui.
Angèle Vannier était devenue aveugle en 1938, à 20 ans, alors qu’elle était étudiante, mais a voulu faire de sa cécité une chance, ou du moins un outil pour mieux voir, à l’aide des mots. Ne disait-elle pas : « Je pris la nuit comme un bateau la mer » ? La couverture de cette étude est d’ailleurs noire...
Analysant finement son art poétique à travers quelques-uns de ses poèmes de périodes différentes, Guy Allix met en évidence ce renversement qui a transformé la nuit en aventure et en source d’écriture. Il décortique aussi certains vers et certaines images pour tenter de comprendre les enjeux, souvent métaphysiques et spirituels, d’une poésie assez abstraite, qui repose beaucoup sur le questionnement et n’a de cesse de réactiver l’énigme du monde et du vivant.

(Editions Unicités. 132 pages. 14 euros.)



Philippe Leuckx : « Ce long sillage du cœur »



Emprunté à une image de Supervielle, ce beau titre est celui d’un recueil de poèmes de formes très variées : très courts parfois et en vers libres, en prose d’autres fois. Mais toujours en quête d’une identité profonde, difficile à atteindre sans doute et métamorphosant l’auteur en « pèlerin de soi ». Ils usent de « l’étroit couloir des souvenirs » et Philippe Leuckx retrouve, dit-il, « la lucarne d’où je regardais enfant bleuir les jardins ». Ailleurs il précise : « On allait. Loin. En nous. » L’enfance est donc omniprésente dans ces pages qui tirent leur sève de la mémoire et des évocations du passé, ayant en quelque sorte retenu « l’humble leçon des malles et des greniers ».
Mais le « voyageur des pays intérieurs » est aussi un adulte qui pratique le vagabondage au présent et au gré des rues et des humeurs : « j’arpente les villes des parcs jusqu’aux faubourgs et j’ai les mains pleines d’herbes sauvages comme poèmes. Les rues parfois mènent et le cœur, méthodique, suit les signes ».
Voilà « d’intenses baguenaudes » qui ne sont pas sans rappeler les dérives d’un Hardellet entre la réalité et l’imaginaire, avec « le cœur un peu voilé ». Un cœur « plein de fenêtres » et de frémissements et qui se plait dans la mélancolie, dans « l’intime partition du jour qui fuit ». Une poésie douce qui aime la lumière du soir offerte sans ruse, et ne sait « rien de plus pur que le linge qui balance son ombre et sa solitude ».

(88 pages. 15 euros. La tête à l’envers éditeur. www.editions-latetalenvers.com)



Jean-Claude Touzeil : « Vox populi »



Légère, primesautière même, la poésie de Jean-Claude Touzeil se marie merveilleusement avec les photos d’Yvon Kervinio, dans ce bel album intitulé « Vox populi ». Trente images de fêtes et de pardons bretons, des instantanés d’humanité pleins d’émotions et d’humour, saisis dans les années 80 et 90, en noir et blanc. Trente petits poèmes pour les animer de l’intérieur, en forme de comptines ou de haikus, leur donnent de la couleur.
Un cadeau à offrir à ceux qui croient que la poésie doit se pousser du col et se prendre au sérieux. Touzeil, créateur du Printemps de Durcet et du chemin des poètes, leur prouve qu’elle est d’abord populaire et issue du peuple, toute d’invention et de rebonds dans le chant de la fantaisie.

(L’aventure carto éd. 19.50 euros).



Judith Chavanne : « A l’équilibre »



« Notre lieu désormais est, / comme les oiseaux juchés, à l’équilibre ; / eux sur la branche, nous sur l’arête / d’un partage aléatoire et fragile. » Ce « partage aléatoire et fragile », la poésie de Judith Chavanne nous l’offre, notamment avec ce recueil, « A l’équilibre » qui rassemble cinq courts ensembles : Le sol et l’envol, Ce qui nous appelle, Dans l’évidence, Entre nous l’espace et L’exclamation et le suspens.
Le recueil s’ouvre sur la présence et les interrogations d’une enfant, qui court en filigrane dans ces poèmes, comme aussi l’évocation d’un amour (peut-être en allé), l’une et l’autre ouvrant l’espace de deux regards tournés dans la même direction, sur le monde – l’esquisse d’une communion.
Et il est riche, cet univers, d’oiseaux, d’arbres, de fleurs, de lumières et de neige. Voire de simples reflets. Mais l’auteure les aborde avec une infinie délicatesse, que renforce encore une prosodie subtile, où les enjambements, les rythmes, la mesure des vers créent des suspens dans le souffle et beaucoup de retenue dans les évocations (on ne s’étonnera pas qu’elle ait consacré un ouvrage à Jaccottet). Tout ici s’exprime en affleurements, petites touches, bruissements. Et la justesse des images fait que ce sont des « évidences » - ce « lieu de l’infini présent ». Elles permettent de tisser des « heures lentes ». Ainsi, « on se refait une intériorité » et peut advenir une parole, celle même de l’attention au monde, de la poésie.
Judith Chavanne est née dans l’Isère en 1967, mais elle a grandi et vit en Île - de-France où elle enseigne en lycée. Elle a publié six recueils de poèmes : « Entre le Silence et l’Arbre » (Gallimard, 1997), « La douce Aumône » (Empreintes, Suisse, 2002), « Le Don de solitude » (L’Arrière-Pays, 2003), « Un seul bruissement » (Le Bois d’Orion, 2009), « A ciel ouvert » (L’Arrière-Pays, 2011) et « A l’équilibre » (Le Bois d’Orion, 2018).

(Le Bois d’Orion. 83 pages ; 15 €)



Emmanuel Godo : « Je n’ai jamais voyagé »



En dépit du parfum de fado (bien sûr émouvant) qu’exhale parfois ce recueil, il est essentiellement un chant d’actions de grâce et de reconnaissance. On y loue Dieu, mais ce n’est pas le meilleur de cette poésie que je préfère quand elle se penche humblement sur le quotidien pour en dire simplement la beauté. Ou les douleurs, « car la source est aussi la plaie / et la plaie est aussi la source ». On y « bivouaque dans les abords de l’espérance » le plus souvent et c’est souvent lumineux.
A lire ne serait-ce que pour le dernier poème, une « supplique pour mourir dans un merci » ou le très beau « A mes filles » où l’auteur conseille : « Ne laissez jamais personne / écrire à votre place / le poème de votre vie ».

(Gallimard. 160 pages. 16.50 euros)



Revue Phoenix 28 : Nicole Drano-Stamberg



Héritière des Cahiers du Sud, de Sud, puis de Autre Sud, la revue Phoenix lancée en janvier 2011, consacre chacun de ses numéros à un auteur, approché sous divers angles par ses amis et les critiques. On y a salué ainsi Marc Alyn, Henry Bauchau, Bernard Mazo, Philippe Jaccottet, Jean Metellus, François Cheng, et plus récemment Jeanine Baude, Sylvestre Clancier, Bruno Doucey, Jacques Darras, Seyhmus Dagtekin, etc.
Le numéro du printemps 2018 (28) présente Nicole Drano Stamberg, née à Lodève de père occitan et de mère autrichienne, et qui vit actuellement à Arboras et à Frontignan (Hérault). Auteure publiée essentiellement chez Rougerie, Nicole a également effectué des missions humanitaires et culturelles au Burkina Faso avec son époux, Georges Drano, également poète. Tous deux sont enfin des passeurs de poésie à travers les rencontres qu’ils organisent depuis des décennies, ici et là.
Tous ces aspects de la personnalité de Nicole sont abordés dans ce numéro s’ouvrant sur le témoignage de Georges Drano saluant en « Nikou » une poésie qui nous force « à nous tenir en alerte ». Et d’ajouter dans un poème : « Tu avances aves une écriture / qui te cherche ».
Jean-Claude Forêt analyse un recueil récent, « Résurgences du ruisseau Lagamas dans le désert » (Jorn), Luc Vidal, lui, s’est penché sur « Oimots » (Rougerie), Marc Wetzel sur « L’employée de la poésie » (Rougerie) et quelques autres, Serge Mettinger interroge « S’il n’y avait pas d’herbe, si la poésie n’existait pas » (La Rumeur libre ). Jacques Lovichi s’entretient avec une poétesse qui entend « bousculer les mots », « les délivrer de leur torpeur, pour libérer la pensée, l’émotion ». Suivent enfin une série de poèmes inédits qui donnent un aperçu d’une écriture à la fois lyrique et inventive, et très personnelle.
Ce numéro se poursuit par le « partage des voix » où comme à l’accoutumée on découvre une dizaine d’auteurs (Colette Klein, Claude Haza, François Teyssandier, Arnaud Villani, Katia Roessel, Muriel Denèfle, Antoine Mouton, etc.), par « Voix d’ailleurs » (Max Temmerman) et par les chroniques et critiques abondantes habituelles.

(160 pages. 12 euros. Abonnement : 45 euros. www.revuephoenix.com )



Colette Gibelin : « Les souvenirs, vois-tu, ce sont des vagues »



« Miettes de vie lancées aux oiseaux » : c’est par cette image que s’ouvre ce recueil de Colette Gibelin et elle pourrait bien résumer son geste d’écriture qui entend « arracher à la mort / la chair vive des instants ».
Colette Gibelin est née à Casablanca où elle passe les trente premières années de sa vie. Elle en nourrit son œuvre, où la mémoire tient une grande place. Ancienne élève de l’École normale supérieure, elle a été longtemps professeur de lettres. Et c’est Guy Chambelland, le découvreur, qui la publie pour ses débuts en poésie en 1967 avec « Mémoire sans visages », suivi bientôt de deux autres titres. Après un long silence de plusieurs décennies, elle reprend ses publications et compte aujourd’hui plus d’une vingtaine de recueils. Luc Vidal et ses éditions du Petit véhicule ont récemment repris ses deux premiers recueils (lire l’article de Jacques Morin ici ).
Parce que « l’oubli creuse des trous dans l’être », Colette Gibelin fait battre sur ses rivages les vagues que sont les souvenirs. Contre le vide, certes ; mais elles peuvent aussi submerger. Les images nombreuses, charnues et charnelles, dont use Colette sont solaires mais souvent aussi lestées de deuils et de souffrances. Car le recours à la mémoire ne va pas sans combat ni péril, et la tentation est grande de se tenir « à l’écart du vacarme / que font les jours enfuis ». Quand les blessures se ravivent, dit-elle en s’adressant à elle même, « tu rêves d’amnésie. Mais la douleur est là, elle a fait sa tanière. »
Il faut donc composer avec « cette rumeur des horizons perdus » et des passions en allées sans s’y perdre car « c’est aujourd’hui nous le savons qu’il faut aimer ». Colette Gibelin nourrit cette énergie de vivre qui veut que si « nous sommes le vide intense du présent », et que si exister n’a guère de sens sans mémoire, notre salut ne peut cependant venir que d’une ferveur entretenue à habiter pleinement l’aujourd’hui. Sans pour autant se bercer d’illusion :

« Tu cries l’urgence d’exister
Tu ris ou tu sanglotes,
Et c’est la même cendre
Au bout du chemin ».

Ce recueil est bellement illustré de reproductions couleurs de peintures de Françoise Rohmer.

(Editions Tipaza 80 pages. 20 euros)



Vasile Georges Dâncu : « Maman univers »



Vasile George Dâncu est né à Nasaud, en Transylvanie, en 1973. Il vit aujourd’hui à Cluj-Napoca. Ce poète roumain (mais aussi éditeur et créateur du Festival International du Livre Transilvania) est l’auteur de deux recueils de poésie, « Biographie secrète » (2003) et « Maman Univers » (2015). Ce dernier vient d’être traduit en français par Jean Poncet et publié en version bilingue par Jacques André éditeur.
Ce recueil composé de vingt poèmes en vers libres, est un chant de deuil et, comme son titre le laisse deviner, une ode à la mère décédée, la « bonne maman ». Maladie – ce cancer que la vieille paysanne se réjouit de ne pas avoir attrapé au moment même où elle en meurt – derniers moments constellés de souvenirs et de photos de famille, détresse et culpabilité du fils et de la fille, etc. composent ce thrène contemporain d’une grande sobriété d’écriture. C’est en éminçant un choux ou en rangeant des papiers que le poète fait revivre sa mère et sa propre douleur, usant d’une langue simple et quotidienne que la sincérité suffit à charger d’émotions et de puissance évocatrice. Des fragments de phrases et des vers repris en leitmotiv donnent une musicalité à des textes qui ne la cherchent pas ostensiblement mais trouvent naturellement une belle fluidité.
On y découvre aussi une Roumanie entrant dans la modernité dans les années 80, l’arrivée du jean et du rock dans un village transylvain et les difficultés d’être adolescent en cette période de transition et de conflits générationnels. Ce recueil très émouvant est donc aussi un témoignage sur une société en mutation.
A noter que cet auteur sera le poète roumain invité du Festival des Voix vives de Sète cet été.

(Jacques André éditeur. 110 pages. 12 euros.)



Alain Breton : « Infimes Prodiges »



Établie par Christophe Dauphin qui signe également une longue et riche présentation d’Alain Breton, cette édition préfacée par Paul Farellier et accompagnée d’un hommage de Paul Sanda, est une somme de près de 500 pages réunissant l’Œuvre poétique complète d’un auteur qui est aussi critique, peintre, éditeur, fils du poète (et éditeur lui-même), Jean Breton.
De « Tout est en ordre » (1979) aux « Eperons d’Eden » (2014) en passant par « Juste la terre » (1991), « Bivouacs » (1992), « Une chambre avec légende » (1999) ou « Pour rassurer le fakir » (2000), - sans oublier des inédits, et les quatre recueils publiés sous le nom de Jacques Aramburu - les poèmes réunis ici sont ceux d’un auteur qui s’est toujours méfié de l’hermétisme, optant bien plutôt pour ce que Jean Breton et Serge Brindeau, dans leur fameux manifeste de l’homme ordinaire, ont appelé une « poésie pour vivre ».
Poésie de la vie, oui, en prise avec la quotidien le mieux partagé, pour nous parler des hommes et des bêtes, du sport (boxe, lutte, foot, judo…), du jazz, de l’amour, de la campagne, évoquer aussi les êtres dont il est ou fut proche, telle la grand-mère, ou sa mère, tel son oncle Michel, qui fonda la revue Poésie 1 où Alain fit ses premières armes d’éditeur et qui se suicida, tel son père bien sûr (« Eperons d’Eden  », lire ici). Une poésie qui respire, mise sur l’émotion (vécue et transmise), la sensualité, mais sait aussi les pouvoirs du verbe et les vertiges de l’inquiétude métaphysique. Une mélancolie discrète s’y faufile, cependant l’énergie y domine l’âme grise. « Ainsi voyage le luxe des jours / dans l’appétit de vivre ».

(Les Hommes sans épaules éditions. 25 euros)



Béatrice de Jurquet : « Si quelqu’un écoute »



« Il y a, chez Béatrice de Jurquet, une façon de dire, ténue et voilée, comme reprise dès qu’exprimée, qui n’est qu’à elle », précise Gérard Chaliand dans sa préface à « Si quelqu’un écoute ». Je le cite car je ne saurais mieux dire. Les notations y renvoient souvent au quotidien, mais dans le même temps ce réel auquel il semble être fait allusion se dérobe. Les mots ne cernent pas, ne se saisissent pas du monde, ils l’effleurent, soulignent la distance qu’ils instaurent peut-être avec lui. Béatrice de Jurquet a été psychanalyste et le paysage intérieur s’insinue comme par capillarité dans sa poésie.
Son expression elle-même est faite de retenues, de retours, d’échappées, de tentatives de dire l’inaccessible. « On ne part plus. L’univers s’est déplacé, / d’un ton, juste pour t’énoncer autrement. » C’est dans cet écart que la poésie va se nicher, ce pas de côté qui crée du relief, de la profondeur, avec « quelques mots sortis à découvert, incrédules. »
En fin de recueil, sous le titre « Une ligne de vie », des fragments, réflexions, notes, tentent d’approcher la singularité de cette poésie qui « n’a qu’une parole ». Entre autres, je retiens : « Rien ne remplace ce qui est perdu, mais la poésie se souvient de l’oubli et, en quelque sorte, m’en parle ».
Ce recueil a obtenu le prix Max-Jacob 2018. Et vient d’obtenir le prix Mallarmé.
On peut lire quelques poèmes de la poétesse lyonnaise sur la revue en ligne Possibles de Pierre Perrin.

(Béatrice de Jurquet : « Si quelqu’un écoute » Préface de Gérard Chaliand. La rumeur libre. 128 pages. 16 euros.)



Guy Mathieu : « Ode au Cavalon »



Le Calavon est une rivière qui prend sa source dans les Alpes de Haute-Provence, traverse le Vaucluse, et vient se jeter dans la Durance, à hauteur de Cavaillon, après avoir changé de nom : le toponyme Calavon se transforme, et devient Caulon (Coulon en français) à hauteur du pont Julien qui permet à la voie Domitienne de franchir le cours d’eau. C’est donc cette rivière que chante en occitan et en français le poète Guy Mathieu et que Martine Grégoire illustre de ses photographies.
Ce long poème est une suite de 49 quintils par lesquels Guy Mathieu s’adresse à sa rivière dont il salue la course mouvementée dans les gorges d’Oppedette, puis le cours apaisé tandis qu’elle prend ses aises dans la vallée qu’elle a modulée au cours des âges à l’ubac du Luberon. Il use de l’anaphore « Je te demanderai » pour lui parler et peindre son environnement, la beauté des paysages qu’elle traverse, multiplier les évocations élémentaires et fortes comme ce « nid de frelons / qui gicle d’un seul coup sous le coup de la charrue » ou « cette fumée bleutée / que la distillerie au temps des lavandins / laisse aller légère vers les crêtes de feu ».
La poésie est ce qui donne « de l’intensité aux choses simples ». Elle nous aide ici à « vendanger la paix sur l’herbe des chemins », qu’elle célèbre le train longeant la rivière, un pont (« qui bâtit un pont le fait pour l’avenir »), la lune ou « les grappillons tardifs laissés pour les oiseaux ». On a envie avec lui de répéter « à voix basse le secret de qui voit / qu’il ne verra jamais tout mais que tout est ici. » Un beau chant.

(Ode au Calavon - Oda au Caulon - Poème bilingue de Guy Mathieu, Photographies de Martine Grégoire, éditions L’aucèu libre. 800, chemin de la Gare. 30250 Salinelles. 40 pages. 10 euros.)



Béatrice Libert : « Battre l’immense »



Poète et romancière, Béatrice Libert, pour les textes de ce recueil, prend appui sur des vers de poèmes de son compagnon, Yves Namur, extraits de divers livres. Il y en a au moins un pour chaque poème, imprimé en italique mais inclus dans le contexte où il prend sa place. Elle y trouve en somme le prétexte d’un rebond, l’énergie de son envol mais surtout la matière à interroger la poésie elle-même et la confiance qu’elle lui porte.
Et aussi à célébrer l’amour : « Il parle le silencieux langage des étoffes / le poème dont tu me vêts et me dévêts ». L’homme qu’elle aime y est absent/présent. Mais le propos est souvent plus large. Ainsi, quand les hommes se demandent que faire aujourd’hui, « l’arbre répond : être arbre / et la chenille : être papillon. / Entre les deux faut-il choisir ? ». A rapprocher peut-être de cette affirmation : « On devient soi très doucement ».
Le lyrisme y est bien tenu, mais riche, d’une auteure qui peut déclarer : « J’ai senti mon cœur / battre l’immense ». Écoutons encore ce conseil :

« Ne chante pas si tu es triste
La tristesse n’a pas de beaux enfants

Ne cours pas si tu as peur
La panique n’est pas un maître

Ne t’endors pas si tu es épuisée
La fatigue est le chemin

Vers plus d’essence et de vérité »

(Béatrice Libert : « Battre l’immense » 80 pages. 15 euros. Revue NUNC, éditions de Corlevour, 2018.)



Joseph Delteil : « La Deltheillerie »



Joseph Delteil (1894-1978) qui se voulait « paléolithique », homme de « la résistance à l’industrialisation, la résistance à la civilisation », use de toute sa verve pour donner, l’âge venu, ses mémoires truculents qui lui permettent d’assumer plus que jamais ses élans et ses rejets, goûts et dégoûts. Sans souci de plaire ou de se justifier, il revient sur sa vie, son enfance du côté de Carcassonne et de Limoux, ses parents puis sa « montée » à Paris en 1920 pour y connaître un nouveau « bouillonnement de sèves » auprès des peintres et des écrivains surréalistes. « Il s’agissait d’abord de jeter bas tout l’ancien monde, l’injuste, le caduc. » Ses parrains – Mac Orlan, Aragon, Robert et Sonia Delaunay – y sont largement évoqués, André Breton aussi – « l’Hitler des Lettres » - moins tendrement. Et beaucoup d’autres, car Delteil les a tous fréquentés, s’abandonnant un temps à une vie de fête et aux succès littéraires précoces. Ce fut d’abord « Sur le fleuve amour » (1922), puis « Choléra » (1923), « Jeanne d’Arc » (1925) qui firent scandale par leur anticonformisme. « J’écrivais les choses en mouvement, au travail, le ciel d’orage, le cerf en rut, l’homme au combat avec l’ange. J’écrivais paléolithique comme à Lascaux… »
Mais très vite il se lasse et décide de s’installer en 1937 avec sa femme Caroline - la créatrice de la fameuse Revue Nègre - dans un vieux mas des environs de Montpellier, où il recevra ses amis, Henry Miller, Cendrars, Temple, Trenet, Brassens, etc. et vivra sa vie dans « un esprit de simplicité ». Le vieil Occitan (il préférait dire qu’il parlait « le patois »), y finira ses jours « dans un juvénile bon sens », en sabots et, semble t-il, le cœur content.
La « Deltheillherie », c’est cette Tuilerie de Massane, mais aussi tout ce qui compose désormais son univers et qu’il raconte pêle-mêle dans son livre de souvenirs paru en 1968, au style emporté, rugueux souvent, plein d’humour et de malice, de coups de cœur ou de gueule. Il y affirme plus que jamais sa profession de foi : « L’homme est créé et mis au monde pour être heureux, le plaisir est son climat naturel, la sensualité son instrument idéal… » Il y évoque volontiers ses attachements (ah ! la Rigole de Riquet !), sa femme et ses amis, et surtout sa « weltanschauung », sa conception du monde, celle d’un idéaliste passablement libertaire, bien accroché à ses cinq sens, pétri de « la belle et bonne truculence parlée ou vécue ». Un homme qui ne perdit jamais le Sud ni la nature de vue, lui qui affirmait être révolutionnaire, « comme une truite de vivier qui en appelle au torrent ».



Georges Simenon : « Il y a encore des noisetiers »


Si les romans de Simenon sont plutôt sombres et trahissent une conception de la vie et des destins individuels passablement désenchantée, il en est qu’on pourrait dire plus souriants, voire optimistes. Tel est le cas de « Il y a encore des noisetiers » (1969) dont le titre lui-même plaide pour une capacité du monde à survivre aux pertes et aux naufrages du temps.
Pourtant, le personnage principale (et narrateur), Perret-Latour, est un homme riche mais d’âge mûr, qui vit seul après trois mariages et autant de divorces. Menacé par la mélancolie, voire la dépression, et sans se l’avouer il est confronté au vide de son existence. Or c’est une nouvelle affligeante, celle de la maladie de son ancienne femme agonisante aux USA et du suicide du fils qu’ils ont eu ensemble et qu’il n’a pas vu grandir, qui va le remettre sur le chemin d’une certaine renaissance. Il choisi d’aider financièrement ses petits enfants américains qu’il ne connait pas.
D’autres visites viennent le sortir de sa torpeur : celle de son fils Jacques, qui lui annonce qu’il va se remarier avec une jeune femme de dix-huit ans et lancer une galerie d’art, et celle de sa petite-fille de seize ans, Nathalie, qui lui annonce, elle, qu’elle est enceinte et veut garder l’enfant. Loin de porter le moindre jugement sur les uns et les autres, il réalise qu’il les comprend et décide de les aider. Il ira jusqu’à assurer au bébé à naître et à la mère célibataire un avenir préservé des médisances en entamant les démarches qui lui permettent de reconnaître lui-même le bébé sans divulguer l’identité de la mère. Une réaction en chaîne de sympathies réciproques entre des êtres qui s’ignoraient, puis de solidarité entre générations, préside à la résurrection du goût du bonheur chez chacun.
Simenon, qui approchait en 1968 de l’âge de son héros, semble ainsi avoir voulu célébrer l’énergie déployée par certains êtres humains contre la fatalité de la vieillesse.



Jean-Pierre Chambon : « L’écorce terrestre »



Huit suites de poèmes (prose et vers) composent ce recueil de Jean-Pierre Chambon, né en 1953, philosophe et journaliste, auteur d’une vingtaine de livres, parmi lesquels « Les mots de l’autre » ayant déjà pour éditeur Le Castor Astral en 1986. La première est une série de poèmes interrogatifs, comme une longue « spéculation sur le défaut de lumière ». Elle donne le ton. La suivante, « Champ de tournesols, embrasements et ténèbres », évoque les grands soleils, mais aussi le déclin des fleurs, ces « astres déchus », et des « lambeaux de langues brûlées » s’insinuent dans le texte.
La poésie de Chambon, toute d’images riches, « proliférantes », telluriques souvent, fantasmagoriques même, en rapport avec les états de la matière et les forces élémentaires, comme avec les paysages intérieurs, procède ici par cette sorte de glissements : d’un champ lumineux à une leçon de ténèbres, de la poussière au silence, de la neige à sa disparation, les lexiques se mêlent, se superposent.
Il s’agit de faire craquer l’écorce, de « creuser dans le noir », de « progresser en aveugle » à travers une polysémie bien conduite, à travers des traces, des analogies, des correspondances, pour faire émerger l’invisible. Ou l’indicible. « La mise au point est faite / sur le tremblé / des horizons perdus », nous dit-on. Ou encore : « On est dans un interrègne » quand on approche de « la sauvagerie sans nom ».
Car le langage ne suffit pas à révéler - « Écrire, un combat dérisoire contre l’épuisant silence des pierres », note l’auteur. Pour rendre l’absence par exemple, il faut forcer la langue, jouer de polysémie et de poésie, c’est-à-dire d’évocations plus larges, de détours, d’une certaine fluidité musicale. Les mots, « il faudrait les nettoyer de leur brillance / les dégager de leur pellicule d’apparente netteté / pour laisser affleurer / l’obscure mémoire / dont est constitué leur noyau ». Jean-Pierre Chambon s’y emploie, d’une écriture intense.

(Le Castor Astral. 144 pages. 12 euros)



Christophe Jubien : « Chaque instant qui vient est un cœur à prendre »



Toujours sans prétention, et toujours touchants – et touchant justes – les poèmes de Christophe Jubien sont empreints cette fois d’une tonalité un peu triste car ils ont été écrits peu après le décès de la mère de l’auteur. Pour autant, les sujets sont nombreux et divers, qui suscitent l’intérêt de ce poète fraternel : des gens, des bêtes, « devant le bistrot : un vieux vélo (qui) attend son maître », une pie, un merle et… « la gloire de l’univers ». Bref, la vie, dans ses murmures, ses recoins, et ses grands vertiges – car on joue ici de l’opposition fini / infini, du petit rien qui serre le cœur au grand ciel qui enivre un peu : c’est qu’il n’est « pas de grand voyageur sans un caillou dans sa chaussure. » C’est que la poésie généreuse de Christophe Jubien oscille, comme nous tous, entre le rire et les larmes, un « dernier verre de rien » quand tout semble vain, la contemplation d’un paysage, d’une fumée qui monte d’un toit et « l’éternité de ce moment / avec ou sans la foi. »

(72 pages. 6 euros. Gros textes.)



Jacques Ibanès : « Victor Hugo n’a pas vu la Sainte-Victoire »



Après Giono, Apollinaire, Tolstoï et quelques autres – et après avoir mis en musique et en voix de nombreux poètes – l’écrivain et chanteur Jacques Ibanès se penche cette fois sur Hugo.
Assez brièvement en vérité, car le bon Victor n’a pas remarqué la Sainte-Victoire dont il est beaucoup question ici, mais il est allé à Aix-en-Provence avec Juliette Drouet en 1839 et cette évocation est prétexte pour notre auteur à croiser des écrivains et des artistes qu’il aime et qui l’ont toujours accompagné, de Cézanne à Jacqueline de Romilly, de Colette à Hemingway, d’Homère à son cher Giono.
Comme il l’avait fait dans de précédents ouvrages, « le Voyage à Manosque  » ou « L’Année d’Apollinaire », il entrelace le récit des pérégrinations de ses auteurs de prédilections et les souvenirs de sa propre enfance en Provence, mêlant parfois le tragique aux paysages lumineux et les réflexions sur la création à l’évocation de la beauté du monde.
Lire l’entretien de M.B. avec Jacques Ibanès, ici.



Gilles Lades : « Le poème recommencé »



Comme toujours chez Gilles Lades, auteur d’une œuvre en prose et poétique abondante, on entre dans des paysages (ceux du Lot notamment), par la marche, « avide » de lumières et d’impondérable. Il y a toujours un « oiseau qui chante espiègle dans l’invisible », mais « l’idée de l’abîme » reste bien présente. On est au monde, attentif à ses moires, mais aussi le regard en dedans, habité de nostalgies, et hantés par les êtres aimés disparus, les absents, « les silencieux ».
Ainsi, « le timbre intime de la voix » que cherche le poème a-t-il les résonnances d’une « avide solitude » ressourcée à une faim du monde jamais assouvie. On avance, habité de « questions sévères et salvatrices », sur des « chemins perdus », vers des « visages enfuis », en même temps que vers la lumière du jour, la poitrine gonflée de « gratitude ». La mélancolie n’est pas repli sur soi mais source d’énergie, moteur d’une quête. Le « chemin brouillé de peine » ne cesse jamais de faire « pacte avec l’immense ». Ce serait donc cela, « le poème recommencé » qui donne son titre à la dernière des cinq parties du recueil comme à l’ensemble : un perpétuel effort pour faire coïncider « ces niches d’absolu qu’on emmène avec soi » avec les rencontres multiples qu’on s’offre lors de ses approches du monde extérieur.
Passé et présent se nouent ainsi : il s’agit simplement de « laissez la mémoire / devenir la vie comprise ». Au-delà de la paix des larmes, il s’agit toujours de conquérir :
« un jour encore
un jour
à regarder la paix monter de l’immobile
à greffer chaque instant sur toute la mémoire
à laisser la solitude s’épuiser
jusqu’à la bienveillance »

Un beau recueil qui confirmerait s’il en était besoin l’authenticité d’une voix discrète.

(Editions Alcyone. 92 pages. 20 euros)

Lire aussi l’article de jacqueline Saint-Jean



Jacques Morin : « Quelques éditos un peu rigolos ou pas trop sur cent numéros »



Jacques Morin, poète, est aussi le créateur et animateur de la revue Décharge, crée en 1981 et devenue depuis une des meilleures revues de poésie. Elle fut longtemps ronéotée et reconnaissable à sa couverture kraft. En septembre 1998, avec le centième numéro, elle adopte une nouvelle livrée, plus « riche » (mais le fonds l’a toujours été, riche !). Et c’est un choix des éditos des 99 premiers numéros que publie Alain Kewes sous l’enseigne de ses éditions Rhubarbe, dans sa petite collection A part.
Même si on y perçoit une évolution, le style reste vif, un peu moqueur : « Je duplique comme une bête et les cahiers s’entassent. Ça tient du clochard et du camelot. Je ne vends pas grand-chose. On ne danse guère. Décharge. Une musique noire. Globules carbone. Une mélodie qui me va. »
Le militant d’une poésie, « mouvement écologique de la pensée », raconte aussi combien la conception et la confection (ah, la « tendinite du revuiste » !) d’une revue sont exigeantes et comment le revuiste entre en compétition avec le poète, qui y sacrifie souvent son écriture avec son temps. Jacmo contre Jacques Morin ? Oui et non, parce que la revue, comme la poésie, est devenue consubstantielle à sa vie. Et puis, il le répète : « il demeure dans la poésie une once de pureté qui vaut qu’on fasse quelque chose. » Voilà bientôt quarante ans que Jacmo s’y emploie !
Un petit livret qui complète le « Carnet d’un petit revuiste de poche  » (voir ) où Jacmo racontait déjà un peu de cette aventure.

(28 pages. 3 euros. Rhubarbe )



William Cliff : « Matières fermées »



Les « matières » dont il est question ici sont d’ordres autobiographiques, évocations de l’enfance, de la vie quotidienne, de l’actualité, des villes, des rencontres et des lectures, des portraits de familiers ou de parents, des voyages, des ennuis de santé, etc. Elles sont « fermées » parce qu’intimes, conservant leur part d’obscurité, irréductibles à quelques mots ou images et sauvegardant du coup « leurs puissances innées ». Cependant, les huit liasses (soit 217 sonnets) composant ce recueil adoptent une forme narrative qui apparente l’ensemble à une sorte de roman en vers.
Ce qui ne va pas sans virtuosité. Non seulement Cliff varie les plaisirs de la forme fixe, mêlant sonnet classique, sonnet shakespearien (trois quatrains suivis d’un distique) ou encore des quatrains avec deux tercets ou un sizain intercalés, non seulement il s’accorde de belles libertés avec les rimes et les assonances, mais il se permet aussi de terminer une phrase commencée à la fin d’un sonnet au début du sonnet suivant, créant dès lors une continuité formelle et thématique entre ses poèmes. Sans parler de la jubilation de l’auteur qui s’amuse à brouiller les lexiques, mélanger les tournures anciennes et l’argot d’aujourd’hui avec les expressions empruntées à sa Belgique natale – autorisant l’éditeur à parler d’un « maniérisme semblable à la poésie baroque du XVIe siècle ».
Ce puzzle parfois assez prosaïque, mais prenant et zébré d’éclairs de poésie, est aussi éclairé de pointes d’ironie qui constellent le fond plutôt sombre d’une histoire d’homme riche d’aventures et de blessures et d’un désespoir latent, d’un être tourmenté qui ne parvient pas à « (s)’endormir sur l’ennui de (s)on oreiller ».

(La Table Ronde. 256 pages, 16 euros)



Max Alhau : « En cours de route »



« Tu as relégué l’avenir / dans des territoires très anciens . » Ainsi s’ouvre (ou presque : il s’agit des premiers vers du deuxième poème du recueil) ce livre qui nous invite à la fois dans le présent et le passé. L’avenir n’existe pratiquement pas ici : « devant toi / la route s’est effondrée », se dit à lui-même l’auteur, qui s’interpelle ainsi – ou se confie à lui-même – dans chacun des textes qui composent un recueil plutôt sombre.
Pourtant, en grand marcheur (toute son œuvre poétique en témoigne) ,Max Alhau évoque ses randonnées, et des souvenirs de montagnes lumineuses ; il conserve des images de lacs, de sentiers, qu’il nous restitue avec bonheur. Mais une page est tournée : « naguère nous parlions encore au futur » tandis qu’aujourd’hui, « on n’en a jamais fini de ces images qui s’insinuent pour nous rappeler à une vie antérieure ».
Cette vie d’avant est celle d’avant le deuil, d’avant la disparition de l’épouse, « l’absente définitive ». Et d’avouer : « Tu titubes sous le poids d’une absence que tu n’oses pas nommer ». Le recueil se clôt d’ailleurs sur une suite intitulée Pour elle.
Contre les ténèbres, contre « l’oubli guettant ses proies », et la sidération qui laisse « immobile / ne sachant plus rien de ce qui fut », reste le poème. Pour sauver « quelques bribes / d’une vie qui s’émiette » - « une vie passée à observer sa fuite ». Le désarroi sans doute est profond qui pousse aux questions sans réponses : « Sais-tu encore nommer les choses ? ». Mais même dans le désespoir, on se dit pourtant qu’une parole peut abolir la nuit. Le poète le sait, « Il n’y a que les mots / pour barrer la route / à l’absence, à l’oubli ». Il s’y emploie, s’efforçant de demeurer « toujours en état d’alerte ». La volonté d’être au monde reste entière : « Même les vents contraires / ne suffiront pas à briser notre marche, / à écouter notre souffle » se persuade-t-il. Et il précise : « Tu demeures à l’orée du vide et de l’éternité : cela suffit à t’affranchir des larmes et des craintes ».
Le marcheur ne s’est donc pas arrêté et le livre s’intitule justement « En cours de route ». Même sans but – « tu ne te rejoindra jamais » déplore l’auteur – le chemin reste une source : « Veillons aux surprises / qu’inaugure le jour / avec ses rêves éveillés / qui défroissent le corps ». Le poète sait toujours rendre grâce. Une forme de confiance dans les énergies vitales et spirituelles et l’évocation de ce « visage resurgi de son absence » assurent son pas. Il peut ainsi s’affermir en s’avouant : « n’aies crainte de regarder au plus profond de toi : il y fera toujours clair ».

(L’herbe Qui Tremble ; 120 pages 14 euros)

lire aussi l’article de L. Wasselin



Jean-Pierre Lemaire : « Marcher dans la neige »



Ce « parcours en poésie » avait paru chez Bayard en 2008 et vient d’être réédité par Lessius éd. Le poète Jean-Pierre Lemaire revient dans cet essai sur les chemins qu’il a parcourus en poésie depuis une vingtaine d’années en interrogeant quelques poèmes pour lui marquants (George Hébert, Jean Grosjean, Guy Goffette, Anne Perrier, Jacques Réda) et des thèmes qui lui sont chers, à commencer par ceux qu’il puise dans la Bible, lui, poète chrétien.
Pour moi, le plus important est qu’il ancre la poésie au réel, il ne la pense libératrice « que si elle n’est pas étrangère à la réalité du monde ». Et d’affirmer, contre le lieu-commun : « le réel est, avec les mots, la grande affaire des poètes ». Même « le songe en poésie accroît la réalité », il a partie liée avec ce « réel dérobé » qui excède notre savoir ou relève de l’altérité pressentie chez ses semblables.
A coups d’analyses très fines, Jean-Pierre Lemaire creuse ainsi des notions clefs comme celle du silence dans le poème, l’honnêteté de la quête du poète, la justesse des mots et cet effort qu’ils engagent, ce « travail sur soi pour se rendre moins opaque ». Oui, « la poésie est avant tout écoute, attention à ce qui nous échappe ordinairement, dans notre hâte à vivre ».
Je reste assez imperméable à ce qui relève de la relation au religieux (même si, probablement, la poésie chrétienne « ne mérite pas toujours le reproche d’angélisme ») ; mais j’apprécie les passerelles que lance l’auteur quand il écrit :
« Le bien commun de la poésie agnostique et de la poésie religieuse, c’est la vie dont elles ont soif ; leur quête commune, c’est la poursuite et l’évocation par le chant de ce qui répondrait pleinement au désir de l’homme. Elles partagent encore les contradictions de cette quête, puisqu’elles sont déchirées entre un élan d’adhésion au monde et un refus de ce monde, voire une fuite hors du monde, au nom de l’absolu qu’elles visent. » (120p pages. 14,50 euros)

Dans le même temps et chez le même éditeur, Jean-Pierre Lemaire publie « Le Baptême d’Icare », où il revient sur les sources de sa poésie, avec notamment de nombreux extraits de poèmes – une publication complémentaire à la précédente, donc. J’y relève notamment : « La vision poétique est celle des choses quotidiennes, mais regardées à la bonne distance, où elles nous apparaissent dans leur présence silencieuse et leur prix infini ». (112 pages, 10 euros)



Guy Allix : « Entre urgence et humilité »



La revue Chiendents continue d’œuvrer à la défense et à l’illustration de la poésie contemporaine en déclinant quelques-unes de ses figures à travers des fascicules d’une quarantaine de pages où un poète est abordé par quelques portraits ou brèves études et par un petit choix de ses textes. C’est ainsi que le numéro 126 est consacré à Guy Allix sous le titre « Entre urgence et humilité ».
Chanteur, mais surtout poète, Guy est vu ici comme un « poète de l’indicible » par Gilles Perrault tandis qu’Annie Ernaux dit son admiration dans des extraits de lettres à l’auteur et que son ami et journaliste Bruno Sourdin parle de la « jubilation et la souffrance » d’une écriture qui sourd de la douleur de l’enfance. Gérard Cléry y évoque ses « solitudes » et Jean-Louis Clarac une « urgence » et une « humilité » chez un auteur écorché-vif.
Si j’y mets également mon grain de sel pour souligner le tragique de l’écriture d’un homme par ailleurs bon vivant (avec lequel j’aime à entonner quelques couplets de notre bon maître Brassens !), c’est surtout Marie-Josée Christien, maître d’œuvre de ce numéro, qui creuse au plus profond, grâce à des questions pertinentes, dans un univers poétique – à la dimension « poéthique » – qu’elle connaît bien.
Une grande exigence de lucidité conduit Guy Allix à « consentir à ce que toute vie soit inachevée. Celle-ci même » – une formule qui résume assez bien son approche de l’existence et de son expression. Elle le mène aussi sur les chemins du doute comme en témoigne sa belle « Prière du mécréant » qui ouvre le choix de textes complétant cette présentation. A ne pas rater !
Guy sert également remarquablement la poésie des autres en portant leurs textes par la voix et parfois ses musiques, comme pour Fadwa Suleimane à écouter ici, sur son site

(Chiendents 126. 40 pages, 8 euros. Editions Du Petit Véhicule. 20 rue du Coudray. 44000 Nantes.)

Lire aussi l’article de G. Cathalo



« Possibles » : plus que jamais !


La nouvelle série de la revue en ligne de Pierre Perrin, Possibles, poursuit sa route mensuelle, toujours aussi riche. Avec des textes, des présentations, des critiques de Pierre Perrin.

Le numéro 23 accueille trois magnifiques poèmes de Jean Malrieu trop oublié. Également un retour sur Michel Merlen, décédé il y a peu, avec un poème sensuel. Et le poète invité, André Campos Rodriguez. Pierre Perrin met également en ligne les liens qui donnent accès à ses notes de lectures, toujours pertinentes et fortes. (Aller au numéro )
Pierre Perrin a eu la belle idée de retenir le merveilleux Cadou pour son numéro 25, avec quatre poèmes parmi ses plus connus, et aussi ses plus beaux (mais il en est tant !). Dans cette même livraison, un poème de Joëlle Gardes, décédée en août, et une retour sur Catherine Pozzi (1882-1934). Aller au numéro
Le contemporain invité de la 26eme livraison est l’ami et collaborateur de Texture, Max Alhau et bien sûr, on s’en réjouit ! D’autant que nous sont donnés des poèmes inédits, d’une belle gravité. La « découverte du numéro, Eve Guerra et un retour sur Denise Le Dantec avec cette belle recommandation : « sans prôner une poésie engagée, laquelle souvent n’engage rien d’autre que le bruit de sa trompette, essayons de créer une poésie engageante et neuve ». Enfin un poème, « mère » de Sabine Huynh, l’invitée, et une critique, toujours bien sentie de Pierre Perrin (sur Marc Villemain).C’est ici.
Jean-Pierre Siméon est le contemporain du numéro 27. Rappelons que Jean-Pierre vient de publier « Lettre à la femme aimée au sujet de la mort » dans la collection Poésie/Gallimard. Une « découverte » tout à fait convaincante de ce numéro, Marie Desvignes. Autres invités, Pascal Adam, Alain Hoareau. Y aller.
Jules Renard est le « contemporain » judicieusement choisi pour le numéro 28 avec des textes ironiques et grinçants, bien dans sa manière et procédant de son regard à la fois tendre et désabusé, en tout cas sensible à la misère de ses semblables comme à leurs ridicules. Une belle « découverte » avec Isabelle Alentour et l’invitée, Jacqueline Saint-Jean, qu’on ne présente plus à Texture (voir) ! Des extraits de notes de journal de Lucien Noullez, je retiens : « J’ai parfois dit que j’écrivais des poèmes parce que je ne savais pas bricoler. Les petits crissements de l’encre, les froissements de papier, les petits collages dans un cahier de travail, les patients ajustements rythmiques des textes m’offraient une minutie de luthier. Mais, justement, faute de construire des altos ou des violons, je fabriquais de petites boites sonores, avant tout sonores, où j’espérais pouvoir loger le souffle d’autrui. » Y aller.
Pour ne pas rater ce rendez-vous incontournable, tous les 5 du mois, inscrivez-vous sur le site, c’est gratuit !


Michel Lamart : « Photomaton » suivi de « Idiot et maître »



« Photomaton » est sous-titré « poèmes ». En prose s’entend. Michel Lamart (né le 31 mars 1949 à Reims) qui fut enseignant, est l’auteur d’une bonne trentaine de livres où les formes brèves tiennent une place de choix. Nouvelles, poèmes : certains de ses textes, comme ici, balancent.
Ce qu’il nous propose cette fois, c’est une galerie de portraits où les jeux de mots, les digressions amusées, les références littéraires et l’humour font bon ménage – de la femme d’aujourd’hui à l’aveugle, au vieillard, etc., mais aussi les questions sérieuses : Qu’est-ce qui fait trace ? Qu’est-ce qui fait sens ?
Les clichés du photomaton appellent sans doute des noms à mettre sur les visages ; mais plus sûrement interrogent l’intime. « L’énigme du portrait s’inscrit dans l’écart entre un visage et un nom ». L’autoportrait est toujours un peu à l’œuvre et se dessine en creux entre les lignes. Mais c’est le langage, et l’écriture, qui requièrent l’écrivain. Les mots et les choses, vieux débat. Il le constate : « l’écrit dégrade, à mesure qu’il le dévoile, le corps... » Se nommer, c’est peut-être se tenir à distance, se perdre, mais la question demeure : « Nous, qui ne sommes que le passage, existons-nous hors des mots ? »
On sait la prétention de la photo : « figer en un éclair ce qui fait signe ». Comme l’image dans le poème, et cela nous vaut une belle formule : « voler au temps ce que le temps nous dérobe ». Il me semble que l’essentiel est là.
Bon, me voilà bien trop sérieux pour ce petit livre alerte et vigoureux, où l’auteur s’amuse, comme il l’a fait dans la deuxième partie sous titrée « apologues ». Une suite de dialogues ou de saynètes entre le Maître et l’Idiot qui brouillent volontiers les cartes des maîtres-penseurs.

(Les Tilleuls du Square / Gros Textes éd, 96 pages, 10 € )



Bruno Doucey : « Lounès Matoub, non aux fous de dieu »



Poète, éditeur de poètes, Bruno Doucey est aussi romancier. Il s’est notamment penché sur le sort d’écrivain en butte à divers fascismes. Ainsi a-t-il consacré un livre à la jeune résistante juive Marianne Cohn, assassinée par les nazis (« Si tu parles, Marianne », éd.Elytis) (voir ici), ou à Max Jacob (« Le Carnet retrouvé de monsieur Max », Éd. B. Doucey). Il est également un familier de la collection « Ceux qui ont dit non » des éditions Acte Sud. C’est ainsi qu’on a pu lire des romans consacrés au chanteur chilien tué par les sbires de Pinochet (« Victor Jara : Non à la dictature »), puis à Lorca, tombé sous les balles franquistes (« Federico García Lorca : Non au franquisme »). Son dernier ouvrage dans cette collection, un court roman, une novela si l’on préfère, a pour héros Lounès Matoub, chanteur Kabyle, dont la voix s’est élevée contre le fanatisme islamiste durant les années 1990 et dans l’Algérie terrorisée par le GIA.
Le roman s’ouvre sur l’assassinat d’un autre résistant, le journaliste Tahar Djout, tué par un abruti de Dieu, à bout portant, devant sa femme et ses filles, le 26 mai 1993. Lounès Matoub voyait en lui « un combattant de l’intelligence », « un chantre de la laïcité » et n’hésita pas à lui emboiter le pas. Son combat fut aussi linguistique : « Nous somme des Kabyles, pas des Arabes, Notre langue, c’est la tamazight » lui fait dire l’auteur en rappelant qu’il a refusé très jeune l’arabisation de sa région.
Bruno Doucey nous le dépeint en gamin un peu frondeur se bricolant une guitare avec un vieux bidon d’huile et du fil de pêche. Sa carrière débutait, qui allait le mener jusqu’à Paris et à l’Olympia. Mais sa joie de vivre et sa liberté de penser, comme ses chansons célébrant la libération des femmes, déplaisent fort aux islamistes qui l’enlèvent dans un café et le séquestrent en 1994. Une vague d’indignation et de protestations s’élève, d’autant que dans la même période, d’autres journalistes, intellectuels et artistes sont exécutés par les fous de dieu, notamment le chanteur de raï Cheb Hasni. Lounès Matoub est relâché, mais plus que jamais déterminé à combattre l’intégrisme.
La célébrité croissante du chanteur qui se produit notamment en France n’empêche pas la menace de peser sur cet homme incarnant la liberté pour lui-même et pour autrui. Plus que jamais il chante pour les siens, « la fierté d’être kabyle, le droit d’être laïc dans un pays mulsulman, son amour de la liberté, l’égalité entre hommes et femmes ». Il est finalement assassiné au volant de sa voiture le 25 juin 1998 sur une route de Kabylie.
Le roman est complété par quelques pages de rappels des massacres liés au fanatisme religieux qui ont ensanglanté le monde, de l’Inquisition aux derniers attentats islamistes et de la courageuse résistance des artistes et des intellectuels. Bien utile pour les juniors auxquels s’adresse en priorité cette collection.

(96 pages, 9 euros)



Michèle Finck : « Connaissance par les larmes »



« Les larmes non pleurées sont celles qui font écrire ». Et en effet, les sept parties qui composent ce recueil - Court-circuit / Les Larmes du Large / Musique des Larmes / Musée des larmes / Cinémathèque des Larmes / Êtrécrire / Celle qui neige - ont toutes une étroite relation aux larmes et à la douleur, celle-ci blessant mais, dit l’auteure, « je chéris cette blessure car elle me relie / à la douleur du monde ».
« Poète et pleureuse sont de même chair » parce qu’elles découlent également de la faille et du manque et surtout parce qu’elles procèdent de la même empathie, qui relie. Pas de pathos ici, la langue est concise, le vers peut se résumer à une seule syllabe, il n’empêche, le propos est lyrique : c’est bien par le partage de la fragilité, de la souffrance que l’on communique avec les autres. Les larmes sont moyen de connaissance d’autrui, et du monde. Et c’est logiquement à travers les arts – la musique, la peinture, le cinéma, l’écriture – qu’elles opèrent et donnent accès à « l’intime obscur » de chacun et de tous.
C’est aussi naturellement qu’elles ouvrent sur l’espace infini, celui de l’aspiration mystique (« Même / Si / Dieu / N’ / Existe / pas / Les / Larmes / Sont / La / Trace / De / Dieu / En / Nous ») ou celui de la mer : « il faut chercher les larmes au large ».
Le poème se nourrit de « l’engrais de la douleur ». Il console aussi, sauve peut-être. Mélomane, Michèle Finck travaille les rythmes, les variations, du poème en prose au quasi haïku, ménage ruptures, blancs et syncopes. Également passionnée de cinéma, elle décline les larmes en gros plans sur des visages d’acteurs dans la tourmente, comme elle a décliné les larmes dans les musiques – ces « prières » - des grands compositeurs ou les tableaux des maîtres des musées. Mais pour finir, c’est à la poésie qu’elle donne le dernier mot. Être et écrire ne font plus qu’un : « Êtrécrire ». Les « mots-larmes » aident à « étreindre » et sont « partageables ». Le salut est dans l’acceptation d’« être traversé ». Ce que Michèle Finck propose comme définition même de la poésie.
(Michèle Finck, « Connaissance par les larmes », Arfuyen, 2017, 208 p., 17€.)



Patrick Modiano : « Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier »



Roman très modianesque en ce que la narration mêle toujours les époques, le « réel » et l’imaginaire, la fiction et les références géographiques ou historiques, et les références implicites à des romans précédents.
Jean Daragane, écrivain qu’on suppose âgé, reçoit un coup de fil de ce qu’il croit d’abord être un maître-chanteur et qui tient à le rencontrer pour lui rapporter le carnet d’adresse qu’il a perdu. Le personnage, Gilles Ottolini, est mystérieux et le demeurera, comme sa compagne, Chantal Grippay, possible réplique d’une femme que Daragane a connu jadis. Leur intervention, et leurs questions sur un nom relevé dans le carnet, ouvrent alors la boîte à malices, ou à fantômes – métaphoriquement, cette valise dont le héros a perdu la clef depuis des décennies et qui figure la perte de mémoire, ou l’amnésie volontaire...
Une brèche est alors ouverte dans le mille-feuille d’une existence et des visages remontent du passé (de l’enfance du héros, mais aussi du jeune homme), celui de cette Annie Astrand, une femme qui a « fait de la prison » on ne sait pourquoi, qui a été danseuse et, pour le jeune Daragane, enfant qui ignore tout de ses parents, une mère de substitution, avant de l’abandonner dans une villa à la frontière italienne. Des personnages plus ou moins louches, des épisodes fantasmés, des souvenirs douloureux de solitude, des amoureuses peut-être... Tout cela reste flou mais obsédant comme le sont les lieux dont la signification est en grande partie perdue, l’hippodrome du Tremblay, la maison de Saint-Leu-la-Forêt, des adresses dans Paris. Pris dans cette enquête incertaine et presque flâneuse, on ne sait bientôt plus si les souvenirs renvoient au passé de Daragane, à son imaginaire, à ses romans et l’on se retrouve presque dans une construction en abîme qui ouvre et ressasse les vertiges du temps, le vrai sujet de ce livre et des autres de Modiano.
Et les mystères bien sûr demeurent entiers – ce qui ne manque pas d’être quand même frustrant pour le lecteur qui se demande parfois si l’on ne frôle pas l’imposture ! En exergue, une phrase de Stendhal - « Je ne puis pas donner la réalité des faits, je n’en puis présenter que l’ombre » - fournit la morale de l’histoire : l’écrivain n’offre aucune vérité mais ressuscite en chacun de nous les fantômes qui nous peuplent.

(Gallimard, 146 pages, 16,90 euros)
Michel Baglin



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mardi 2 janvier 2018, par Michel Baglin

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Actualités de Michel Baglin

Jacques Ibanès & Michel Baglin : Salut à Rochefort


Ce poème, "Salut à Rochefort", hommage aux poètes de "l’Ecole" de Rochefort, est extrait de mon recueil L’Obscur Vertige des vivants paru au dé bleu en 1994.
Jacques Ibanès, poète, chanteur et ami le récite sur une musique de Christiane Barthès interprétée à l’accordéon. J’ai réalisé la vidéo à partir d’un enregistrement de le lecture et des photos prises à Rochefort où j’étais invité pour des lectures. Voir Ici



En vidéo : « Les entretiens d’Orphée »


Luc Vidal et ses éditions du Petit Véhicule, outre les livres qu’ils publient, ont lancé une collection d’entretiens avec des poètes sous forme de vidéos accessibles sur youtube, « Les entretiens d’Orphée ».
L’une m’est consacrée.
L’enregistrement a été réalisé en juillet dernier à Sète, lors du Festival des Voix Vives, par Thibault Grasset. D’autres sont en préparation.
Rappelons que le Petit Véhicule édite les Cahiers Léo Ferré et les Cahiers des poètes de l’École de Rochefort. Luc Vidal a par ailleurs réalisé un film sur René-Cadou et plusieurs expositions. Il est lui-même poète.

L’entretien avec Michel Baglin.


Michel Baglin : « Entre les lignes »


Les éditions Le Bruit des autres ont décidé de rééditer ce récit, publié initialement à La Table Ronde (2002), qui avait valu de nombreuses critiques favorables à son auteur et qui était depuis longtemps épuisé. La nouvelle édition bénéficie d’une préface de Didier Pobel.
Jacques Ibanès l’a (re)lu, il en parle ici.





En quelques mots


Georges Drano : « Entrer dans le paysage »
Et si la poésie, justement, servait à cela, à « entrer dans le paysage » ? Autrement dit, à se mettre de plain pied avec le monde ? Evoquant montagnes, garrigues, laisses de mer, étangs, routes oubliées et, bien sûr, tous les chemins qui donnent accès à leur réalité comme à l’imaginaire qu’ils ouvrent, les poèmes de Georges Drano nous invitent à la marche et à la célébration. (Folle Avoine éd.) Lire l’article de G. Cathalo.



Pierre Perrin : « La porte et autres poèmes »


Avec ce recueil paru aux éditions Possibles, Pierre Perrin propose un choix de poèmes en prose extraits de deux de ses recueils, « La vie crépusculaire » (Cheyne éd. 1996) et « Des jours de pleine terre » (encore inédit).

Lire ici


Patrice Angibaud : «  Avant que ne se ferme le paysage »

S’il s’ouvre sur un « retour à l’arbre initial » (« que je retrouve en son silence / mon propre silence intérieur ») et ce clôt sur cette « Fermeture » que composent des poèmes nés de la confrontation à la maladie et à la perspective de la mort, ce mince recueil (64 pages) n’en est pas moins ouvert à la vie quotidienne et aux bonheurs des jours : « Plus que jamais je refuse ce qui détruit », lance l’auteur, qui affirme aussi : « Seuls comptent / Ton état d’esprit / Et le sens à donner / Au temps qui t’est accordé ».
Lire les articles de J-N Guéno et G. Cathalo


Guy Allix : « Au nom de la terre »

« Travailler la terre en toi », c’est ce que propose Guy Allix dans son recueil, « Au nom de la terre », et qui lui a valu le prix Paul-Quéré 2017-2018. Acceptation d’appartenir un jour à l’humus - de la mort donc -, mais aussi célébration de notre présence sensuelle à la surface de notre planète, comme recours au souvenir du « peuple courbé » de la terre que furent nos ancêtres paysans, voilà ce qui constitue les thèmes de ce livre, clos sur une bien belle lettre au jury du prix, dont nous parle Jacques Morin, ici



Lucien Wasselin dans « Possibles »


Après Roland Dubillard, le contemporain du numéro de février (et une belle « découverte », celle de Céline Escouteloup), la trentième livraison de la revue en ligne Possibles est en partie consacrée à Lucien Wasselin.
Le poète et critique (collaborateur de Texture, rappelons-le), l’auteur de « Fragments du manque » (Le dé bleu, 1988) - et d’une douzaine de recueils, sans compter les livres d’artistes, ni les centaines d’articles donnés sur la poésie, les arts plastiques, la musique - est ici salué par Pierre Perrin à travers des extraits de « La Rage, ses abords » (Le Dé Bleu 2001) et « Poésie-Réalité » (Rhubarbe, 2012), et par un article évoquant son enracinement dans les corons et son engagement militant, ses prédilections littéraires (Aragon, Guillevic), son côté « Prométhée désabusé ». Une évocation bienvenue d’un auteur qui se met plus souvent au service des autres que de sa propre écriture.
Également au sommaire, deux poèmes puissants de Patrick Chemin (que je découvre) et une évocation de la poétesse argentine Alejandra Pizarnik (1936-1972). Encore un beau numéro de ces Possibles incontournables. Lire



Seyhmus Dagtekin : « Sortir de l’abîme »

« Être conscient que la vie trouve sa mesure en elle-même » est sans doute la condition indispensable à l’émergence de la poésie. La « refondation complète de nos vies, de nos êtres » consiste d’abord à « revendiquer et assumer la centralité de la poésie » et la résistance qu’elle propose à tout ce qui nous réduit, nous asservit. Tel est le propos du poète kurde Seyhmus Dagtekin avec « Sortir de l’abîme », un court manifeste augmenté d’un entretien sur les enjeux de la poésie aujourd’hui. La fraternité de la parole vraie contre les pouvoirs : « Tout seul, nous ne pouvons qu’habiter nos mutismes. (Le Castor Astral. 48 pages, 4 euros.).


Alberto Moravia : « Nouvelles romaines »


On connaît surtout le romancier, (« Le Mépris », « Les indifférents », « l’Ennui », etc,) mais Alberto Moravia (1907-1990), monument de la littérature italienne, fut aussi nouvelliste comme en témoigne ce recueil, « Nouvelles romaines », réunissant trente-six histoires courtes. Toutes écrites à la première personne du singulier, elles font varier les personnages-narrateurs en empruntant le vocabulaire et la vision de chacun, toujours un prolo ou un chômeur accablé par la pauvreté et un avenir bouché, dans l’Italie, et plus précisément la Rome, d’après guerre. Ce qui nous vaut des situations singulières, des histoires cocasses, des personnages très vivants et un peu voyous, et une narration allègre et souvent amusée. On devine le plaisir qu’a connu Moravia en écrivant et en renouant avec le petit peuple et avec un style de conteur. Un vrai régal pour l’amateur de nouvelles ! (300 pages. Préface de Nino Frank. Flammarion).



Jacques Morin : « Trois saisons et demie »


Jacques Morin pratique la course à pied, il nous l’avait déjà raconté dans ses « Poèmes sportifs en Puisaye-Forterre » et dans « Le bord du paysage » (lire) . Cette fois encore, son « cœur bat la campagne » et c’est en une poignée de poèmes brefs, au pas de course, qu’il célèbre les saisons, « à deux doigts de s’envoler ».
L’effort – la lutte contre soi-même - permet de « vivre aigu l’instant », d’être plus intensément présent dans ce paysage brumeux ou lumineux, et permet de saisir des bribes qui sont autant de notations pour ouvrir la voie au poème : « chaque brin d’herbe tend sa goutte de rosée vers le soleil ». On « lit le silence » à travers les arbres dépouillés de l’hiver, on se tient aussi à distance de soi pour « relativiser / sa part de vie / déjà faite » (au point de disparaître « au coin de la toile »), on reçoit « l’appel de la vie » avec le printemps revenu. Ce qui n’est pas le moins ardu à rendre : « Moins facile d’écrire sur la magnificence / que sur le désarroi / la nature rieuse que le ciel plombé », s’exclame le poète, toujours porté à dire et, ici, à célébrer « un miracle au niveau de l’herbe et des branches ». Le footing est donc aussi une médiation poétique...
La plaquette est imprimée en typo au plomb par Jacques Renou et ornée de linogravures de Pascal Juhel.

(Atelier de Groutel. 25, Groutel. 72610 Champfleur.)



Judith Chavanne : « Elle chantait » .
Les éditions Henry publient, entre autres, une jolie collection de petits livres, La main aux poètes, et parmi la dernière et abondante livraison, celui de Judith Chavanne. « Il n’y a peut-être que le chant pour que l’avenir succède au cri », affirme la poète qui développe à travers une femme, « elle », la quête du chant et sans doute aussi de « la conviction d’exister ». Un rapport au monde : « Chanter. Elle appelait alors la lumière / comme d’autres Dieu par la prière ». C’est aussi que le chant crée « dedans, dehors / l’espace de sa résonance ». Et qu’il célèbre « la vie prodigue », car « il y a, plus souvent tandis que l’âge avance, / l’étonnement d’exister » (40 pages. 8 euros).



Maram al-Masri : « Le Rapt ». Voilà longtemps que je voulais parler de ce recueil de Maram al-Masri. Je l’évoque enfin, avec quelques extraits à la clef. C’est ici



Collectif « Passagers d’exil »


L’exil est un thème que la poésie a toujours rencontré, mais qui prend ces temps-ci (comme ce fut souvent le cas dans l’histoire récente ou lointaine) une acuité particulière alors que tant de migrants fuient la guerre ou la pauvreté en espérant trouver un monde meilleur dans des pays réputés de cocagne. Certains y parviennent mais beaucoup se perdent en route et c’est une suite de variations sur ces tragédies qu’offrent en partage fraternel les 60 poètes du monde réunis dans cette anthologie par Pierre Kobel et Bruno Doucey.
Du départ à la traversée périlleuse des mers et des frontières et à l’arrivée en terre inconnue, pas toujours hospitalière - soit du migrant à l’étranger en exil - des voix douloureuses se croisent, de Machado à Souad Labbize, de Mahmoud Darwich à Laurent Gaudé et à bien d’autres, qui voient d’abord l’humain en souffrance dans le passager pour l’exil.

(Bruno Doucey éd. Collection Poés’idéal. 128 pages. 8,50 euros).



Gérard Mottet : « Murmures de l’absence ».

L’auteur ne pouvait mieux nommer ce recueil tout entier dédié à l’absence dont la poésie serait le « lent déchiffrement ». Ses « poèmes d’incomplétude » se confrontent à cette autre si présente à force de n’être plus, la part manquante, et, dans cette poésie à voix basse, murmurée, le « répons lointain » qui lui donne sa profondeur. Elle persiste néanmoins à « croire au soleil la nuit / aux étoiles le jour ». Préface de Michel Passelergue, éditions Tensing.
Max Alhau nous parle d’un autre recueil du même auteur, « Par les chemins de vie », à lire ici.



Jean-François Mathé : « Prendre et perdre »



Vieillissant, on ne perd que ce qu’on a pris à la vie, sans doute. C’est un peu la leçon de ce livre, magnifique, où Jean-François Mathé rappelle à chaque page combien prendre et perdre constituent les deux pôles entre lesquels oscille toute vie humaine. Sans élever la voix, avec une mélancolie toute en retenue et des images aussi simples que fortes par leur justesse, l’auteur se demande « où sont chemins, raisons de vivre, / fil du temps ? ».
Lire ici


Béatrice Libert : « Ce qui vieillit sur la patience des fruits verts »


Poète belge, mais aussi auteure d’essais, de nouvelles, de récits et d’un roman, Béatrice Libert vit en Wallonie. Son dernier ouvrage est anthologie conçue et préfacée par Yves Namur. Quarante années d’écriture et de présence poétique traversées comme pour répondre à la question qu’elle se pose : « Par quels chemins ai-je dansé ma vie ? »

lire ici


Roger Vailland : « Le Regard froid »


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(Roger Vailland : « Le Regard froid ». Grasset, 2007 - 226 pages. 11.50 €)

Au fil des pages et des réflexions de ce livre au style sec et concis, l’auteur des « Mauvais coups » revient en moraliste sur ses thèmes favoris : le plaisir, l’érotisme, le libertinage, la poursuite du bonheur, l’engagement. Et évoque les écrivains et les personnages qui lui sont chers : Laclos, Casanova, Diderot, Sade, Don Juan, Valmont et la Merteuil...

Lire ici


Jean Giono : « Les Âmes fortes »



« Thérèse, c’est le personnage que je ne connais pas » disait Giono de la principale héroïne des « Âmes fortes ». L’auteur, plus que jamais, multiplie les points de vue sur l’intrigue riche de rebondissements et fruit d’une grande liberté narrative.
Lire


Jean Giono : « Le Hussard sur le toit »


Un jeune carbonaro en exil, colonel de hussards plein de noblesse, traverse l’épidémie de cholera qui sévit en Provence et révèle les bassesses humaines. Il rencontre et accompagne un temps son alter ego féminin, Pauline de Théus. Sur les toits ou à cheval, il incarne la résistance à la veulerie.

Lire ici



Abdelkader Djemaï : « Le jour où Pelé »


Abdelkader Djemaï aime varier les sujets. Après ses digressions sur le cochon (lire), son incursion dans la vie de l’abbé Lambert, un drôle de paroissien (lire), ou sur Matisse (lire), et après bien d’autres romans qui l’on fait reconnaître comme un auteur algérien francophone important, le voici qui entre sur un terrain de football.
Le 17 juin 1965, Pelé et la mythique Seleçào des Brésiliens débarquent à Oran pour disputer un match amical contre l’équipe nationale, en présence du président Ahmed Ben Bella. Le personnage principal du roman, Noureddine, est un ado – l’auteur lui-même, sans aucun doute – passionné par le ballon rond et enthousiaste à l’idée d’assister au match et de voir évoluer son idole, Pelé. Il est également ivre de la nouvelle liberté de son pays (l’action se déroule trois ans après l’Indépendance de l’Algérie). Mais ses sentiments et sa naïveté vont être bousculés : Pelé n’a pas vraiment l’occasion de déployer son talent, le match est émaillé d’incidents en fin de partie et... le coup d’état du colonel Boumediène intervient quelques jours plus tard.
Ce court roman, bien dans la manière de l’auteur – un style simple, efficace, sans fioriture et rapide – utilise donc ce match comme prétexte à évoquer une sorte d’apprentissage d’un adolescent et une époque marquante pour l’histoire de l’Algérie. Pas de lourdeurs idéologiques ni de prétentions didactiques ici , juste du jeu, des dribbles, et Kader envoie la balle au fond des filets.

(160 pages, 9,90 euros. Le Castor Astral)



Marlena Braester : « de violettes luisantes »



Dans ce recueil de la poète Marlena Braester, - née en Roumanie et qui vit depuis 1980 en Israël, francophone et lauréate en 2001 du prix Ilarie Voronca (voir ici son portrait ) - le poème pousse comme une fleur (la violette, bien sûr), ou comme les couleurs dans la lumière pourvu qu’un sujet l’irise…
Les sujets, Marlena les décline mais ils ressortissent tous peu ou prou des paysages intérieurs, à l’instar de l’escargot « portant sur le dos / un horizon recroquevillé / invisible spirale ». Si les alphabets et les temps se brouillent comme le rêve et le réel, l’extérieur et l’« Infiniment dedans » tout autant mêlent leurs moires. On est là comme devant ce lac muet quand « sur la peau de l’eau / les cercles / se répercutent aujourd’hui autour de la pierre / jetée un jour dans ton enfance ». Une poésie toute d’échos, de reflets et de ricochets saisis en « arpentant l’éphémère demeure du réel ».

(76 pages. 13 euros. Jacques Brémond éd.)



Patrick Modiano : « Accident nocturne »



Ce roman paru en 2003 me paraît être pratiquement le même (mais Modiano n’écrit-il pas toujours le même livre ?), en mieux élaboré cependant, que « Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier » édité plus de dix ans plus tard. Même narration allusive, même flou modianesque, même manière obsédante d’illustrer « l’éternel retour » à travers des personnages qui ne sont que des ectoplasmes et se superposent à travers deux époques... « des gens dont on aurait du mal plus tard à prouver l’existence ».
Le prétexte en est mince, un accident de la circulation précisément situé – place des Pyramides à Paris – mais évoqué sans aucun réalisme, comme une très vague réminiscence, par la victime, un jeune homme pas encore majeur en 1965. Peu à peu, des êtres et des événements mineurs mais lourds de significations possibles, s’y greffent, au fil d’une quête de soi où le narrateur tente de retrouver la conductrice d’une « Fiat vert d’eau » et, du même coup, de renouer les fils de son passé. Quête du père qui, dans les deux romans, demeure un homme fuyant et assez louche, de la mère aussi qui se dissimule peut-être derrière les deux héroïnes protectrices et mystérieuses de ces livres, Jacqueline Beausergent ici, Annie Astrand là.
Carnets d’adresses, quartiers de Paris traversés, villas et cafés tristes et pavillons de banlieues jalonnent des enquêtes qui n’aboutissent qu’à des questions. « Mon entreprise m’avait paru aussi vaine que celle d’une géomètre qui aurait voulu établir un cadastre sur du vide », avoue le narrateur. Ce vide, une petite phrase le traduit parfaitement : « Les dimanches soir laissent de drôles de souvenirs, comme de petites parenthèses de néant dans votre vie ». Tout Modiano est là, sans doute : la parenthèse de temps arrêté, le néant que révèle toute introspection, la tristesse intime et cette nostalgie taraudante qui donne le vertige.
Sans oublier le rejet implicite de la modernité, d’une époque où « il n’y a plus que les perroquets qui restent fidèles au passé ».



Claude Raucy : « Sans équipage »



Les mots sont simples, mais l’émotion est forte. Elle est celle d’un enfant, puis d’un homme, qui a jadis perdu son frère, je suppose en mer, et qui se souvient de leurs rêves de large et d’embruns. Sans fioriture ni effets de langue : « on ne joue pas avec les mots / toujours ils se vengent », affirme l’auteur, qui s’en tient à l’authenticité de ses sentiments pour offrir un son juste. « Frère tu étais mon capitaine / le savais-tu ? ». « Frère mon ami / je poursuis sans toi l’aventure / étonné d’être seul ».
« Tu aimais les mots de l’océan / à t’en jeter par dessus bord ».
« tu connaissais les mots magiques / ceux qui offrent les îles / tu disais les focs les beauprés / les tourmentins / et souvent pour me faire rire tu hurlais / les trinquettes ».
Hélas, « la mer toujours démâte » et le petit bateau s’est perdu en mer, le frère est parti dans ses « planches de chêne jeune », laissant en suspend la question : « dit-on bon vent aux frères naufragés ? »
Ces poèmes courts, en vers libres, sont ponctués de quatre « chansons pour la mer », en vers rimés qui mériteraient musique.
Claude Raucy, né le 15 mai 1939 à Vieux-Virton en Lorraine belge, fut enseignant et est l’auteur de nombreux romans, recueils de poèmes, essais, pièces de théâtre et de chansons. J’avoue le découvrir avec cette plaquette, et le personnage, si j’en juge par son site, à l’air bien sympathique (voir ici https://raucy.wordpress.com/biographie/). En tout cas, ses poèmes me touchent et je tenais à les signaler, d’autant qu’ils sont accompagnés de dessins également convaincants de Jean Morette.

(54 pages, 12 euros. Ed. Bleu d’encre, Rue Alexandre Daoust, n°46. 5500 Dinant. Belgique)


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