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Jacques Lovichi

« Mythologies de haute mer »

Une lecture de Max Alhau





Depuis une dizaine d’années Jacques Lovichi a pris la décision de ne plus écrire de poésie. Dans ce livre qui rassemble un choix de textes publiés chez divers éditeurs, il écrit en guise de conclusion : « Pendant plus d’un demi-siècle, l’exercice de la poésie m’a donné exactement ce que j’en attendais : l’ivresse du verbe, des bonheurs d’artisan, le respect de quelques-uns, des fraternités de légende. Et la hargne des imbéciles. A quoi bon m’obstiner désormais ! » Il s’agit là d’une décision sans appel que les nombreux amis du poète regretteront. Avec « Mythologies de haute mer  », les lecteurs peuvent se rendre compte ce que fut l’itinéraire poétique et humain de Jacques Lovichi. Des constantes apparaissent au fil de ces lectures : le temps, la présence de la mort, le pouvoir des grands mythes et une écriture variée mais toujours épurée.
Dès « L’avant-dernière lettre d’Ephèse  » (1980-2005), poème en vers courts, on lit déjà le désir de faire halte en poésie, la marque de l’oubli auquel chacun de nous est promis, un constat fait de lucidité : « Transcendante autant que futile / mais illusoire / infiniment / l’écriture seule ne peut / désormais / nous tenir vivants. » D’où la colère qui saisit parfois le poète en face de la cruauté du monde et de ses habitants dont Jacques Lovichi, dans « Au-delà Non lieu », dans des proses d’une belle violence fait le procès tout en répétant, comme un refrain obstiné : « derrière, c’est toujours la mort. » Pourtant cette perspective ultime n’est pas sans contrebalancer ce désir que Jacques Lovichi exprime résolument dans « Vivre  » : « Et maintenant / il va falloir / vivre / Ce ne sera / ni très facile / ni très joyeux / mais / ce sera ». Toujours cette alternance entre la vie et la mort et ce par une écriture brisée dont l’effet est certain. Cette même écriture se fait plus ample dans les longs poèmes des « Mythologies de haute mer » où Jacques Lovichi en appelle aux mythes fondateurs dans lesquels apparaissent Ulysse de retour à Ithaque et dont les exploits sont ici retracés, Ulysse désormais empreint de sagesse, celle du poète écrivant ces exploits : « arriverai-je un jour au port de pleine terre / où je ne serai / rien / (ayant été Personne ! ) / où je ne serai rien / pilote solitaire / en paix avec les dieux. » Si Jacques Lovichi se réfère aussi à Thésée et à Egée, ainsi qu’à Jason, c’est aussi pour rappeler qu’en dépit de ces aventures souvent périlleuses la mort est toujours présente dans sa tragique sobriété : « ( pas à pas / se dépouille / l’homme ancien…) / voile blanche / voile blanche / voile / NOIRE. )
Dans Communauté des lieux, Jacques Lovichi fait le procès de la poésie et de certains auteurs : l’écriture, sous forme d’aphorismes, est encore présente pour témoigner et plus souvent pour dénoncer ou constater : « La poésie / ce que nous appelions LA poésie / est morte au milieu / du siècle dernier. Et nous avons participé au meurtre. »
Ce n’est pas sans émotion que l’on relit ces poèmes, témoignages d’un homme, d’un poète qui a préféré le silence après un demi-siècle passé à écrire, à défendre la poésie et dont nous avons été nombreux à reconnaître le talent et à partager l’amitié chaleureuse.

(Jacques Lovichi : « Mythologies de haute mer ». Collection Poésie XXI – Jacques-André Editeur, 14 € ).
Max Alhau



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vendredi 7 septembre 2018, par Max Alhau

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Jacques Lovichi



Poète corso-provençal d’expression française né à Marseille en 1936, sous le Front Populaire, Jacques Lovichi « secrète depuis toujours le fragile calcaire du poème » (J.-M. Tixier). Proche des Cahiers du Sud dont Jean Ballard lui ouvrit les portes, durablement influencé par un long séjour en terre celte (enseignant pendant trois ans les Lettres dans la presqu’île de Crozon en Iroise, il n’en est jamais tout à fait revenu), il entre dans les années soixante-dix au Comité de rédaction de la revue Encres Vives, puis à celui de SUD et créera avec ses amis la revue Autre SUD dont il fut rédacteur en chef durant les onze ans de parution, avant de l’être aux cahiers littéraires et poétiques Phoenix.
Romancier, essayiste, nouvelliste, spécialiste de Germain Nouveau sur lequel il a écrit trois ouvrages et, dans un tout autre domaine, de la sorcellerie occidentale en son expression littéraire, il a mis fin en 2007 à une œuvre poétique mainte fois traduite et composée d’une quinzaine de recueils qui lui ont valu plusieurs prix, dont l’Antonin Artaud et celui de l’Académie Mallarmé (2002) pour l’ensemble de son œuvre, à l’occasion de son anthologie « Les derniers retranchements » (au Cherche Midi).



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