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François de Cornière

« Nageur du petit matin »

Une double lecture de Michel Baglin et Jacmo

C’est pour moi sans conteste le livre de poésie le plus marquant de l’année. Après un long silence, François de Cornière nous offre un recueil bouleversant, « Nageur du petit matin », publié au Castor Astral et dont la revue Décharge avait déjà publié de larges extraits.



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François de Cornière (photo Michel Baglin)

« C’est ce vertige ce précipice / qui m’accompagne par moments / contre lequel pour résister / je vais nager », explique François de Cornière en déclinant au fil des jours les « moments » de ce rituel qui l’amène chaque matin et pratiquement toute l’année à descendre sur la plage bretonne, à deux pas de chez lui, et à s’immerger dans l’océan pour un long crawl salvateur.
La mer a toujours été très présente dans les poèmes de François, et les instants de sable et d’iode cristallisés en une multitude d’images et d’évocations familiales. Elle est encore là, belle et cependant beaucoup plus douloureuse, la mer. C’est que depuis, son épouse, Sophie, est morte au terme d’une longue maladie. Tel est le « précipice » dont il parle, le « vertige » qui le saisit, la déchirure qui, malgré la pudeur, s’inscrit en filigrane de toutes ces pages. « Je marche sur le sable / le film se rembobine / là quand nous étions jeunes / en vacances l’été / et les enfants petits ». A petites touches, sans se payer de mots.
Pratiquant toujours l’arrêt sur image à partir d’infimes détails du quotidien, d’une banale parole, de quelques mots dans un carnet, François de Cornière restitue avec une désarmante simplicité des instants de vie qui prennent force soudain. Ainsi, à partir d’un carnet noir retrouvé au fond d’un sac à dos peut-il écrire sept ans après : « c’était comme si se remettaient en place / des moments effleurés par des mots / des phrases inachevées ». Tel est bien le terme qui convient : « effleuré ». L’art de François – évoquer sans insister – prend ici une dimension supplémentaire. «  Je croyais pouvoir / ne jamais écrire sur ta mort / - question de pudeur / ou de dignité », avoue-t-il. Il n’a pas pu s’en empêcher. Mais c’est avec une infinie délicatesse, signe d’amour et de respect, qu’il s’adresse à Sophie pour exprimer, par exemple, sa détresse quand il repart après ses visites, « avec cette image de toi / à la fenêtre de la clinique ». Ses poèmes sont d’autant plus poignants qu’ils sont pleins de retenue dans l’expression de la douleur et du manque. Et c’est à peine si l’on devine la tentation qu’il a connue, en nageant dans le petit matin, d’aller « plus loin », de poursuivre au-delà de la bouée jaune…
Ses vers ont traversé un long silence, celui de l’accompagnement de l’être aimé, avant de retrouver le chemin de la page. On devine combien il est impossible d’« être soi-même l’oubli / de tout ce qu’on a aimé ». Combien l’écriture est une planche de salut. Évoquant Valérie Rouzeau et son beau recueil « Pas revoir », François de Cornière confesse : « Je n’y peux rien – tu le sais Valérie – si pas revoir c’est aimer toujours. / Et écrire encore ». Sans doute se persuade-t-il que la vie est là, qu’il faut lui faire allégeance, et se convainc-t-il qu’ « il va falloir que je sorte de notre passé ». Ce qui ne l’empêche nullement de revenir au bord de l’eau, dans le petit port, pour s’adresser à Sophie et « pour (lui) dire à l’oreille / ce qu’on est devenus ».

Michel Baglin



La lecture de Jacmo

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François de Cornière : « Nageur du petit matin ». 13 €. Le Castor astral. (13 €. 52, rue des Grilles – 93500 Pantin.)

A quoi je suis le plus sensible ? En relisant les poèmes de François de Cornière que j’ai publiés, pour beaucoup, au fur et à mesure de leur écriture ? Au ton, très certainement. Une douceur, une gentillesse, inimitables. La fameuse poésie du quotidien qui est le courant auquel le poète demeure attaché se tient peut-être là. Une façon de raconter, quelquefois en répétant le vers, en donnant la parole aux personnages qu’ils croisent, et ces paroles résonnent dans la strophe d’une manière étrange, parce que la poésie d’habitude s’oppose au discours, et qu’on ne met pas de phrases, fussent-elles entre guillemets dans la bouche des gens.

Chaque page, guère plus, raconte un événement minime, une toute petite histoire, un croquis, une ébauche. La photo de couverture montre bien le sujet : une plage et l’océan. Le rapport inédit d’un poète avec la mer. Et ce rite indispensable du bain matinal. Confrontation, éveil, défoulement, équilibre. Il y a du sacré dans cette offrande liquide quotidienne, cette ablution absolue. On se bat avec son corps dans la fluidité de l’infini. On se débat aussi avec les idées qui flottent et surnagent dans l’effort physique. Ce serait le décor : le littoral, la natation.

Aux péripéties journalières, s’ajoute le récit qui court le long du livre par périodes, puisqu’il y a cinq parties égales ou chapitres. Celle de la femme de François en fin de vie, vaincue par la maladie. C’était ce qui gênait le plus l’auteur dans son écriture : ne serait-ce pas impudique d’en parler, de s’épancher… ? On est dans le vécu, dans la vie, et aussi dans ce qu’aujourd’hui vivent beaucoup de gens ; et qui mieux que ce poète pouvait le faire avec délicatesse, pudeur, dignité, émotion ? Et amour.
« Nageur du petit matin » est le livre du déchirement. L’émotion affleure au plus fort, mais la poésie de François de Cornière avec sa simplicité et le ton qu’il emploie ne tombe jamais dans le mélo ou la sensiblerie. L’auteur s’interroge au plus fort des évènements : « Terrible faiblesse de ma part / aujourd’hui j’ai écrit ». La poésie non pas thérapie, mais secours pour se tourner quelque part, se retourner lorsque l’on est désemparé, et le livre devenir une fin en soi, un but, un hommage, une force. Une confidence, publique lorsque l’oreille amie n’écoute plus. Il y a d’abord l’angoisse, l’anticipation, la peur, puis la séparation, enfin la mémoire qui recoud tant bien que mal la longue déchirure. Et continument, d’un bout à l’autre, la poésie comme une résistance ultime au malheur.

Jacmo



Lire aussi :

François de Cornière : L’art de l’arrêt sur image (portrait)

« Nageur du petit matin »

« Ces moments-là »

Décharge n° 161 ou Hommage à Sophie & François

Hommage à Pierre Autin-Grenier par F. de Cornière



mardi 30 juin 2015

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Bibliographie

Passages (P.J.Oswald éd., 1973)
Endéchaînement (B.M. de Caen éd., 1974)
L’été à jour (Le Dé Bleu éd., 1976), 1° éd. – (Le Dé Bleu éd., 1977), 2° éd.
A même les mots (P.J. Oswald éd., 1976)
Le temps respire (Orphée éd., 1976)
Souvent la nuit (Auto-édité, 1976)
Dedans dehors (Le Dé Bleu éd., 1978)
Ici aussi (La Corde raide éd., 1980)
C’est à cause du titre (L.O. Four éd., 1981), 1° éd. – (L.O.Four éd., 1984), 2° éd.
Retour à l’envoyeur (Le Pavé éd., 1980)
Objets trouvés (Le Pavé éd., 1981), 1° éd. – (Le Pavé éd., 1984), 2° éd.
Tout doit disparaître (Le Dé Bleu éd., 1984), 1° éd. – (Le Dé Bleu éd., 1985), 2° éd. – (Les écrits des Forges éd., 1987), 3° éd. – (Les Ecrits des Forges éd., 1993), 4° éd.
Pour un peu (Le Dé Bleu éd., 1984)
Les découvertes (Le Pré de l’âge éd., 1984)
Talonnades (Le Castor astral et L’Atelier de l’agneau coéds., 1986)
PK213 (Le Pré de l’âge éd., 1986)
L’écluse (L’Echoppe éd., 1987)
Mais où sont ces photos ? (Le Castor astral éd., 1987)
J’ai beau marcher (L’Echoppe éd., 1988)
En un éclair (Le Pré de l’âge éd., 1988)
Boulevard de l’océan (Seghers éd., 1990)
Tout cela (Le Dé Bleu, Les Ecrits des Forges et L’Arbre à Paroles coéds. ? 1992)
En principe (L’Echoppe éd., 1992)
L’esprit de la lettre (Le Pré de l’âge éd., 1993)
Etre mieux sans un bruit (Fario éd., 1993)
Entre nous (L’Osier blanc éd., 1993)
Des cailloux qui flottent (Le Dé Bleu et Les Ecrits des Forges coéds., 1994)
Caen, des pages, des pas (L’Atelier du gué éd., 1994)
La terre ronde (L’Atelier du gué et Le Brouillon de culture coéds., 1994)
Longtemps après la soif (En Forêt éd., 1995)
Partir pour de bon (H.B. éd., 1996)
La surface de réparation (Le Castor astral éd., 1997)
C’était quand (Le Dé Bleu éd., 1999)
« Ces moments-là » (Castor Astral)
« Nageur du petit matin » (Castor Astral. 2015)



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