Retour à l’accueil > Auteurs > BAYO Gérard > « Neige » suivi de « Vivante étoile »

Gérard Bayo

« Neige » suivi de « Vivante étoile »

Ce recueil, prévient l’éditeur, est « une anthologie regroupant des poèmes de 1975 à nos jours, ainsi que des inédits ». Mais, c’est une erreur, affirme-t-il par un courriel daté du 11 novembre 2015 et par un erratum glissé dans les exemplaires qui restent : tous les poèmes étant inédits… Il ne faut donc pas tenir compte de la fin de la quatrième de couverture et acheter ce livre pour découvrir de nouvelles pièces de vers.



On retrouve dès les premières pages l’inspiration (ou la hantise) de Gérard Bayo : la mort. Si le poème liminaire est dédié à Rüdiger Fischer à l’occasion de sa disparition, si le second semble renvoyer à la mort de Rüdiger Fischer (qui a publié plusieurs recueils de Gérard Bayo dans sa remarquable collection bilingue, assurant lui-même la traduction du français vers l’allemand, Sources), la mort est omniprésente dès les premières pages de Neige, que ce soit celle des victimes du génocide perpétré par le régime nazi, que ce soit celle d’anonymes plus difficilement situables sur l’échiquier de l’Histoire comme Pavel Frenkel ou Mordechaj Anielewicz. Mais Gérard Bayo dépasse largement ces sources car il interroge les choses, ou plutôt la fiction des choses, c’est-à-dire ce que l’on croit savoir des choses. Aussi ne faut-il pas s’étonner que la seconde moitié du poème Sur le mur (p 26) pose plus de questions qu’elle n’apporte de réponses, si ce n’est « qu’en nous se tient // l’univers ».

Toute la démarche de Gérard Bayo est là, réduite à un noyau insécable : capter ce peu qu’est le rapport dialectique entre le réel et l’être. C’est qu’il est traversé par une sourde inquiétude face au réel ; tout ce livre peut se réduire à ce constat : « Ne restent / que des mots, // sur la page », c’est du moins ce qu’il écrit au début d’un autre poème (p 28). Tout se passe comme si, la poésie ayant fait faillite à cause des mots réduits à une fiction, le poème n’était qu’une machine à capter ce qui reste de réel (se souvenir) dans la réalité. C’est ce que semble dire un poème comme Frenkel, Anielewicz : « Seul l’invisible existe encore » (p 39) alors qu’on a donné à certaines rues le nom « des disparues »… À quoi se réduisent ces disparu(e)s ? Gérard Bayo situe parfois ses poèmes ; en bas du texte, entre parenthèses, une indication géographique comme « Tréblinka »… Le poète semble avoir fait l’expérience du génocide, de l’extermination des races dites inférieures ou des opposants politiques, c’est-à-dire de la diversité, de la vie ; pour en tirer une leçon au moins double : l’horreur et l’impossibilité de dire cette horreur. Tout se passe comme si Gérard Bayo voulait à toute fin percer le mystère de ce monde qui a laissé des traces dans le présent, un présent qu’il n’en finit jamais de déchiffrer pour se heurter à l’impuissance des mots, impuissance relative car le poème, toujours, recommence.

Cela ne va pas sans interrogation sur la poésie, la poésie amoureuse en particulier : c’est ainsi que Gérard Bayo remarque « Drôle que de celle / que tu aimes, tu parles / si peu » (p 57). Ou de la poésie du paysage (p 62). Mais à chaque fois, Gérard Bayo va plus loin que le simple constat ; sa poésie devient quasi-métaphysique. C’est que face à l’impossibilité de dire, Bayo qui voyage beaucoup, ne manque pas de tirer la substantifique moelle de ce qu’il voit. Diversité des lieux traversés mais unité de sa poésie car le titre est toujours incorporé au poème, la parole est toujours fragmentée et le vers torturé. Finalement, c’est le peu de réalité du monde qui est donné à lire.11 rue Lantiez ne dit que cela. Mais qui est ce « tu » qui a disparu ? À quoi correspondent ces 969 ans ? À l’âge atteint, selon la Bible, par Mathusalem ?

Il est toujours difficile de cerner le réel. Mais ce qui retiendra aussi l’attention du lecteur, c’est la vision globale de l’Histoire de Gérard Bayo, qui, non seulement, mêle anonymes et célébrités (comme Rosa Luxemburg, Paul Gauguin ou Arthur Rimbaud), une vision cohérente de l’Histoire dans laquelle le lecteur a parfois quelque difficulté à se repérer, une vision où le tragique naît des nombreux voyages que fit le poète… On comprend alors mieux pourquoi Gérard Bayo fait remonter l’origine du nazisme à l’écrasement de la révolution Spartakiste par le social-démocrate Noske : dans Éloge de la faiblesse, traversé par « Rosa, la coupée / en morceaux", n’écrit-il pas : "Corrompus, / violeurs, / assassins comme les SS » (p 151) ? L’unité de tout cela est donnée certes par une écriture reconnaissable entre mille, mais aussi et surtout par la présence de Rüdiger Fischer qui structure profondément ce livre, du premier poème au dernier où l’on pense le reconnaître ou à l’avant-dernier qui est dédié à sa mémoire…

D’ailleurs, le poème Vie nouvelle ne fait-il pas référence au « … Café / Kafka de Prague qui le lendemain / fermait » (p 120) : une photographie de 2011, dans un autre livre, montre Gérard Bayo et Rüdiger Fischer dans le dit café (1)…

Lucien Wasselin

Note.
(1.) In « Gérard Bayo, un poète pour demain » ; collectif, Verlag Im Wald, 2012, p 200. Sans doute le dernier livre publié par Rüdiger Fischer…



Lire aussi :

« Neige » suivi de « Vivante étoile »

« Un printemps difficile »

« La gare de Voncq »

Gérard Bayo, l’anti-formatage





samedi 23 janvier 2016

Remonter en haut de la page



Gérard BAYO
« Neige » suivi de « Vivante étoile ».


L’Herbe qui tremble éditeur,
176 pages, 14 €.
(L’Herbe qui tremble ; 25 rue Pradier. 75019 PARIS ou www.lherbequitremble.fr).



Gérard Bayo

Gérard Bayo, né à Bordeaux en 1936. A publié une vingtaine de recueils de poèmes et plusieurs essais sur l’œuvre d’Arthur Rimbaud.

Bibliographie succincte

Poèmes :
. Les Pommiers de Gardelegen, préface de Pierre Emmanuel. Ed. Chambelland, 1971.
. Un Printemps difficile, préface de Jean Malrieu. Ed. Chambelland, 1975 (prix A. Artaud 1976).
. Didascalies. Ed. Le Verbe et l’empreinte, 1977.
. Au Sommet de la nuit. Ed. Saint-Germain-des-prés, 1980.
. Déjà l’aube d’un été. Ed. Saint-Germain-des-prés, 1984.
. Didascalies II. Ed. Le Verbe et l’empreinte, 1985.
. Vies. Ed. Sud, 1989.
. Poeme. Ed. Dacia Cluj-Napoca, Roumanie (prix international Lucian Blaga 1991).
. Le Mot qui manque. Ed. L’Arbre à paroles, 1994.
. Omphalos. Ed. L’Arbre à paroles, 1995 et Verlag im Wald, 1997, Rimbach, Allemagne.
. Tu nous gardes en mémoire, préface de Jean Joubert. Ed. Librairie Bleue, 1997.
. Dans la Baie du Silence. Traduction en allemand de Rüdiger Fischer. Ed. Verlag im Wald. 2001.
. Pierre du seuil. Ed. L’Arbre à paroles, 2003.
. Instant donné. Version allemande de Rüdiger Fischer. Ed. Verlag im Wald, 2004.
. Km 340. Atelier La Feugraie, 2006.
. Ressac de lumière. Version allemande de Rüdiger Fischer. Ed. Verlag im Wald, Rimbach, 2006.
. Pas Encore, traduction de Rüdiger Fischer. Ed. Verlag im Wald, Rimbach, 2009.
. Chemins vers la terre, Le Taillis Pré, Châtelineau, Belgique, 2010.
. Murs de lumière, traduction de Rüdiger Fischer. Verlag im Wald Rimbach, 2010 (prix Virgile 2010).
. La Gare de Voncq. Ed. L’Arbre à paroles, Amay, Belgique, 2011.

essais :
.Aux éditions Verlag im Wald, Rimbach, Allemagne : L’Autre Rimbaud, 2007.



-2016 Revue Texture Contact | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0