Didier Daeninckx

« Novellas 3 »

Quatorze histoires courtes qui, comme toujours avec Didier Daeninckx, revisitent, par la fiction, les évènements historiques ou actuels.



JPEG - 34.7 ko
Didier Daeninckx Photo Guy Bernot

Que peut la littérature ? Éternelle question… Au moins revisiter, par la fiction, les évènements historiques ou actuels. Ainsi L’Enclave rappelle par le mot « commando » les hordes nazies qui ont envahi les pays européens, le triangle rouge de la page 18 fait référence aux triangles de différentes couleurs des pensionnaires forcés des camps de concentration… Les Chasseurs rappellent les collaborateurs de sinistre mémoire et L’Enclave le ghetto de Varsovie et son insurrection celle du dit ghetto… Mais si le bas de la page 22 fait se souvenir du passé de typographe de Didier Daeninckx, le coup de théâtre de la fin du texte est bien dans l’esprit de la nouvelle. Sidi Bouzid réveille la mémoire du lecteur quant au quotidien des pays du Maghreb et la traversée de la Méditerranée vers l’Italie le sort de candidats à l’exil plus malchanceux !
Il n’est pas question de passer en revue les quatorze longues nouvelles de ce recueil mais plutôt de dégager les caractéristiques de ce qui est écrit par Didier Daeninckx. On peut en relever quelques-unes…

- À propos de la composition de ces textes :
Avec Courvilliers (Une oasis dans la ville), on retrouve la novella qui est l’intermédiaire entre la nouvelle et le court roman. De la nouvelle, Didier Daeninckx conserve l’art de la chute et la surprise qui lui est liée… De fait, « Une oasis dans la ville » est comme un court roman dont chaque chapitre serait une nouvelle.

-  À propos du réalisme et de la vérité historique :
Déjà, il y a quelques années, Didier Daeninckx, dans l’album publié par la Maison de l’Art et de la Communication de Sallaumines (62) notait : « T’écris sur quoi ? La réalité » (1). Dont acte. Le début des printemps arabes sera fixé au 17 décembre 2008 à Sidi Bouzid avec « l’assassinat » par la police d’un vendeur à la sauvette, Mohamed Bouazizi, vendeur de légumes ambulant de 26 ans qui s’immolera par le feu devant le siège du gouvernorat de Sidi Bouzid. Seulement, Didier Daeninckx prend quelques libertés avec ce « suicide » : il le situe sous les fenêtres de la maison familiale du héros de la novella…

-  À propos de la connaissance de la banlieue :
Si Didier Daeninckx n’oublie pas son passé (il décrit très justement le travail à l’imprimerie), il décrit tout aussi justement les graffiti qu’il remarque : « Une jungle de graffiti colorait la façade, de part et d’autre de la porte en bois massif » (p 94). On remarquera au passage l’humour qui émaille bien des fragments de ces novellas : « Le camping, c’est Trigano répondait à « Le salut, c’est Jésus » (id). Rien n’est épargné au lecteur : ni la crise du logement à Paris et dans la banlieue, ni les appartements exiguës, ni la mort des petits malfrats qui est prétexte à décrire la vie en banlieue…

- À propos du recyclage :
« À nous la vie » rappelle le titre d’un album de photographies de Willy Ronis (textes de Daeninckx lui-même !) (2). Je me souviens du « Mineur silicosé » (Lens, 1951) (qui était le père ou le grand-père d’Émilienne que j’ai rencontrée à la Maison syndicale des Mineurs de Lens) et de « Rose Zehner » (1938) ; « Le Mineur silicosé » était aussi reproduit en couverture du Folio n° 2765 intitulé « En Marge »…
En 2014, « Le tableau papou de Port-Vila » a fait l’objet d’une édition du Cherche-Midi (3) avec des dessins de Heinz von Furlau et de Joë G Pinelli ; et une postface de Dietrich Krüger, le conservateur du musée von Furlau de Berlin. Ici, c’est le texte de D Daeninckx qui est reproduit, sans les dessins de von Furlau et de Joë Pinelli ni la postface de Krüger.
Deux beaux exemples de recyclage !

- À propos du goût des livres :
Si dans « Le tableau papou de Port-Vila » l’auteur rappelle l’incendie criminel qui détruira sa bibliothèque (« Nous avons passé les semaine suivantes à saisir les livres un à un, à les essuyer minutieusement, presque mot à mot, avant de les enfourner dans des cartons de chez Shurgard que je descendais à la cave ou que j’empilais dans le garage, pour laisser place nette aux peintres »), [p 286], les livres et la lecture tiennent une place importante dans les textes ici réunis.

- À propos du travail des enfants :
S’il est facile de parler de l’esclavage des enfants, il est plus difficile d’écrire une novella (L’esclave du lagon) montrant que les enfants sont réduits en esclavage comme le fait Didier Daeninckx. Et il le fait bien : sans sensiblerie, sans fin heureuse ; rien qu’avec l’espoir (« Étudie bien ; c’est là qu’est notre espoir. »), p 412. l’espoir de la lutte, du travail librement consenti, l’espoir de la revendication (qui finira toujours par aboutir), de la justice… Mais sans doute ne faut-il pas se faire trop d’illusions sur l’éducation car ce sont toujours les mêmes, les héritiers qui capitalisent les meilleures places…

Il y aurait encore bien des choses à écrire comme sur la solidarité, les personnages (pour ne pas dire les héros) de ces longues nouvelles, l’humour, l’Histoire… Etc. Didier Daeninckcx rappelle avec bonheur que l’œuvre littéraire dispose d’une autonomie certaine. L’Histoire : venons-y : je ne sais que penser du dernier texte, « Suite espagnole » : je ne connais ni d’Adam, ni d’Ève, les principaux protagonistes de l’action, je n’ai aucune opinion en dehors de celle-ci ; réalité ou fiction ? Seule, la troisième partie me réconcilie par sa description du « braquage » d’une banque par des militants : la vengeance est un plat qui se mange froid…

Lucien Wasselin.

Notes :

1. « Il y a une rame » : photographies de Patrick Devresse, textes de différents auteurs sur une idée de Jacques Lannoy ; Maison de L’Art et de la Communication, Sallaumines, s d.

2. « À nous la vie ! » : photographies de Willy Ronis, textes de Didier Daeninckx. Hoëbecke éditions, 1966, 102 pages. PNI.

3. « Le tableau papou de Port-Vila » : Le Cherche-Midi éditeur, 2014. Voir ma note de lecture in Texture, dossier Daeninckx.



LIRE AUSSI :

Didier Daeninckx : DOSSIER
Didier Daeninckx : « Novellas 3 » (Lucien Wasselin) Lire
Didier Daeninckx : « Novellas 2 » (Lucien Wasselin) Lire
Didier Daeninckx : « Novellas » (Lucien Wasselin) Lire
Didier Daeninckx : « Caché dans la maison des fous » (Lucien Wasselin) Lire
Didier Daeninckx : « Retour à Béziers » (Lucien Wasselin) Lire
Didier Daeninckx : « L’Espoir en contrebande » (Lucien Wasselin) Lire
Didier Daeninckx & Joe G. Pinelli : « Le tableau papou de Port-Vila » (Lucien Wasselin) Lire
Didier Daeninckx & Georges Bartoli : « Les gens du rail » (Michel Baglin) Lire



lundi 20 novembre 2017, par Michel Baglin

Remonter en haut de la page



Didier DAENINCKX
« Novellas 3 ».


Le Cherche-Midi éditeur,
(462 pages, 21 euros. En librairie).



Didier Daeninckx

Né le 27 avril 1949 à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) dans une famille modeste, Didier Daeninckx a été ouvrier imprimeur à 17 ans, puis animateur culturel et enfin journaliste.
Son premier roman, « Mort au premier tour » , est paru en 1982. Mais c’est avec le second, « Meurtres pour mémoire » , qu’il se fait connaître. Il y raconte la répression sanglante de la manifestation FLN du 17 octobre 1961 à Paris, qui vit des dizaines voire des centaines d’Algériens jetés à la Seine.
Comptant parmi les porte-drapeaux de la littérature noire engagée politiquement, il a publié depuis plus d’une trentaine de romans et de recueils de nouvelles. Il écrit également des scénarios pour la radio et la télévision.
Son œuvre, qui tend toujours à la critique sociale et politique, s’attache souvent au problème de la mémoire historique en dénonçant tout ce qui relève de l’oubli, du déni, du négationnisme. Didier Daeninckx travaille en tant que journaliste à amnistia.net, un quotidien en ligne d’information et d’enquêtes.


-2017 Revue Texture Contact | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0