Didier Daeninckx

« Novellas »

Onze histoires courtes qui, comme toujours avec Didier Daeninckx, font réfléchir sur la société contemporaine.



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(Didier Daeninckx, « Novellas ». Le Cherche-Midi éditeur, 464 pages, 18,90 €.)

Le récent ouvrage de Didier Daeninckx est sobrement intitulé « Novellas » . Faut-il le rappeler, la novella est une œuvre de fiction habituellement plus longue que la nouvelle mais plus courte qu’un roman. Elle conserve de la nouvelle quelques caractéristiques, qu’on retrouve ici : le texte est concentré sur un seul événement, les personnages sont peu nombreux et moins fouillés que dans le roman, la fin de l’histoire est inattendue et réduite à quelques lignes. Il est impossible de révéler la chute car ce serait déflorer l’art de Daeninckx et, surtout, amoindrir (pour ne pas dire supprimer) le plaisir du lecteur. Reste donc à mettre en lumière l’habileté de l’auteur dans ces onze histoires.

Didier Daeninckx fait réfléchir sur la société contemporaine. Les thèmes ? Les bandes armées qui rançonnent certains pays d’Afrique et enrôlent de force les enfants qu’ils enlèvent, la désertification industrielle et le chômage de masse, le portrait sans complaisance d’un ex-collabo, le « terrorisme » et les manipulations de la police, la difficulté de se loger à Paris et la place des « vieux » dans l’époque...
Novellas ? Oui sans doute encore que « À louer sans commission » avec sa petite centaine de pages et son découpage en chapitres aurait pu faire un petit roman comme il en paraît aujourd’hui. La limite entre les deux genres est donc plus floue que ne le laisse apparaître la définition…
Didier Daeninckx s’est bien renseigné pour écrire ses onze histoires et le lecteur sera sensible à la documentation réunie (voyages, lectures ?). Ainsi dans « La particule » peut-on lire : « La clinique des Dentellières faisait face aux bâtiments sans âme de la sous-préfecture et du palais de justice. » Ce qui est exact. À quoi il faut ajouter le site Vallourec, les berges de l’Escaut et les collines de la Sentinelle, la cité des Agglomérés, les émissions de tv et le journal régional La Voix du Nord… Rien d’étonnant à cette connaissance du valenciennois puisque Daeninckx et le dessinateur Mako ont publié, en 1992, « Traverse 28 » , une commande (?) du Centre Culturel Pablo Picasso de Trith-Saint-Léger, une commune de la banlieue de Valenciennes… De même, dans « La Repentie », avec sa description des opérations de renflouement du chalutier coulé au large du Porniguen, Daeninckx fait preuve d’un professionnalisme précis. (L’orthographe fantaisiste de Nœud-les-Mines - dans « Je Tue Il… », p 144 - n’est sans doute qu’une coquille ou une faute de saisie !) Voilà qui renforce la véracité du récit et l’impression de réalisme et l’on est bien en peine de trouver des entorses au réel.
La longueur des novellas peut amener Daeninckx à prendre des libertés avec cette caractéristique de la nouvelle consistant à se concentrer sur un seul évènement. Mais c’est très occasionnel ; ainsi dans « Mortel smartphone », le lecteur s’attend à ce que Chéral, l’enfant enlevé par une bande armée, se révolte, mais pas à ce qu’il émigre ! Le reste du temps l’auteur est irréprochable. Tout comme pour les personnages principaux de ces histoires qui restent peu nombreux et fortement centrés sur l’intrigue : le lecteur ne pénètre pas dans leur psychologie. Ces personnages sont tous des êtres libres, profondément libres, y compris dans leurs folies, leurs excès ou leurs recherches, quelle que soit l’issue de l’histoire. C’est que Didier Daeninckx s’intéresse à la face cachée de la société dans laquelle nous vivons (face cachée pour ceux qui ne veulent pas voir la réalité en face). C’est peu reluisant mais très instructif… Mais là où Didier Daeninckx fait preuve d’une maîtrise incomparable, c’est dans l’art de la chute, une chute à laquelle le lecteur ne s’attend pas. En quelques lignes, Daeninckx termine son histoire, quitte à parfois accélérer son récit (comme dans « JeTue Il… »). Ce qui frappe, c’est le sens du suspens avec lequel il mène sa fiction.

Si « Bagnoles, tires et caisses » (titre plein d’humour et de détachement à l’égard des biens matériels) semble être une autobiographie déguisée de Didier Daeninckx via des histoires de voitures plus désopilantes les unes que les autres, « L’Affranchie du périphérique », par sa connaissance de la banlieue parisienne et les nombreux éléments véridiques, ressemble, presque, à une petite encyclopédie. Mais la place manque ici pour démêler le vrai du faux. Comme le temps pour mener à bien des recherches…. On admettra donc que l’auteur sait employer des fragments du réel pour construire des fictions qui ont toute l’apparence de la réalité… Et qui disent des choses (et ce n’est pas leur moindre mérite) sur notre société post-moderne ! De la belle ouvrage…

Lucien Wasselin.



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jeudi 27 août 2015, par Lucien Wasselin

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Didier Daeninckx

Né le 27 avril 1949 à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) dans une famille modeste, Didier Daeninckx a été ouvrier imprimeur à 17 ans, puis animateur culturel et enfin journaliste.
Son premier roman, « Mort au premier tour » , est paru en 1982. Mais c’est avec le second, « Meurtres pour mémoire » , qu’il se fait connaître. Il y raconte la répression sanglante de la manifestation FLN du 17 octobre 1961 à Paris, qui vit des dizaines voire des centaines d’Algériens jetés à la Seine.
Comptant parmi les porte-drapeaux de la littérature noire engagée politiquement, il a publié depuis plus d’une trentaine de romans et de recueils de nouvelles. Il écrit également des scénarios pour la radio et la télévision.
Son œuvre, qui tend toujours à la critique sociale et politique, s’attache souvent au problème de la mémoire historique en dénonçant tout ce qui relève de l’oubli, du déni, du négationnisme. Didier Daeninckx travaille en tant que journaliste à amnistia.net, un quotidien en ligne d’information et d’enquêtes.

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Didier Daeninckx Photo Guy Bernot



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