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Luc Vidal

« Orphée du Fleuve »

L’ « Orphée du Fleuve » du poète-éditeur Luc Vidal constitue le premier volet de la Trilogie de « La Mémoire des Braises ». Découvrir la poésie de Luc Vidal est passer immanquablement par Orphée, dont la figure est de proue et de vigie dans l’oeuvre de cet éditeur indépendant.



Découvrir la poésie de Luc Vidal est passer immanquablement par Orphée, dont la figure est de proue et de vigie dans l’œuvre de cet éditeur indépendant, engagé avec la force des révoltes pacifiques, avec une résistance passionnée et une fidélité du cœur, dans « la nuit sans fin » de la poésie. Dans la lignée d’un combat opiniâtre et singulier qui porte haut son étendard et n’a de cesse d’y trouver sa signature : celui d’éditer, et donc de se faire le passeur : de donner à lire : des poètes résolument tournés vers Orphée, authentiques messagers détournés de Narcisse.
« Écrire pour Luc Vidal, précise Christian Bulting dans sa Préface à l’Orphée du Fleuve intitulée La ligne de coeur, c’est chanter la rencontre (…) Alors que tant de poètes contemplent dans le poème leur image idéalisée, lui dit l’autre, le désir de l’autre, l’amitié de l’autre. » Et c’est dans ce même état d’esprit que le poète publie aux éditions du Petit Véhicule - créées dans l’objectif des correspondances baudelairiennes - d’autres poètes que lui, dans l’état d’esprit d’un éditeur lié à un cheminement de ses auteurs analogue à celui du personnage de Narcisse qui serai(en)t en route, non vers son/leur nombril, mais vers Orphée.
La figure d’Orphée renoue ici, par une traversée du Fleuve porté par le « miracle d’aimer », les liens rattachant notre cœur au visible et à l’invisible. La possibilité du bonheur et l’amour en constituent les vecteurs élévateurs, au potentiel générateur porté par le poète et par le lecteur voyageurs.

La possibilité du bonheur

Nulle résignation, nulle capitulation, nulle onde ou transgression de dépression après celle des marées, dans la poésie de Luc Vidal. La poésie est ici fleuve de lumière, embouchure, affluents courant ouvrir leurs bras à la mer vers l’Ile des rencontres et de l’amour, ondée amoureuse (« ce fleuve sonde amoureux invisible et fable de mes errances / ma dernière tourmente dans le sel et l’eau douce de l’amour  ») L’histoire d’Orphée, - au bord du temps pour ses retrouvailles dans la joie de vivre, toujours prêt d’aller «  rejoindre les chiens du vent au bout des quais et à la prochaine halte, les quatre points cardinaux de la joie, (qui) brilleront dans les bras de l’amour. » - se décline au futur. Cet allant, cet « en avant » trace l’élan poétique dans la présence d’un Orphée-poète délivrant des mots comme l’espace de la rencontre, ouvrant les écluses transcendantes de la parole du monde, profondément, authentiquement, poétique.

À la fois ample et lyrique, la poésie de Luc Vidal délivre des mots comme le souffle des oyats consolide aussi les dunes (d’où le nom de Chiendents donné par l’éditeur-poète à ses Cahiers d’arts et de littératures publiés régulièrement en revue aux mêmes éditions du Petit Véhicule et offrant un parcours monographique d’un auteur, artiste...). Les mots sont « habillé(s) des désirs de la vie », œuvrant vers un opéra fabuleux rythmé par les pulsations du Vivre, du vivant et de la joie de l’Écrire, d’être écrivant, en route vers un Requiem de jours encore à venir...

Même la nuit est encore lumière, avec ces allées du temps circulant dans nos artères, les ruelles du sang aux rendez-vous du désordre amoureux, avec des êtres - naturels ou congénères, frères - traversant le peuple des songes et du réel ; comme cet « étrange poisson (…) venu (…) sur la ligne / du cœur interroger la tendresse (des) paroles » ("Le poisson" in Le Fleuve et l’Ile, illustré par Nicolas Désiré-Frisque dans le Chiendents n°40, Cahier d’arts et de littératures, Les chiens du Vent, éd. du Petit Véhicule ; 2013).

« j’irai à la nuit tenante ouvrir la séance aux folies de ton ventre
ce fleuve bleu en toi ouvert vivant patiemment du défi amoureux
comme une main surprenant les larmes victimes de ton murmure
mon sentiment est ce sentiment tien pour ton jour
comme un double de mon jour
un fleuve abeille fait naître l’été dans tes prunelles
ce fleuve ma déraison de t’aimer mille nuits recommencées
en tremblant de toi
ce fleuve sonde amoureux invisible et fable de mes errances
ma dernière tourmente dans le sel et l’eau douce de l’amour (... ) »

« L’offrande amoureuse » et « la ferveur d’aimer »

De la rencontre du poète avec Orphée, naît la parole du poème.
Voyageur « hors du temps de sa blessure », une fois « la lucidité du malheur » transcendée, Orphée se tournant vers l’estuaire sans renier la source, se tourne vers la rencontre, sa rencontre avec le poète, après lui avoir conté « l’opéra d’un chagrin ». Ensemble, Vidal-Orphée avancent dans la vibration ascensionnelle et constructive de « l’heure amoureuse », dans une nudité et une authenticité de soi où « les chiens du vent », « les oiseaux du chagrin » empruntent les courants ascendants pour nous chanter « l’oeil source du langage  ». Le poète se fait ici le traducteur d’un Orphée prêt à revivre, lui-même chantre lyrique, dans les bras de l’amour, des « paysages fabuleux ». (« Orphée allait rejoindre les chiens du vent au bout des quais et à la prochaine halte, les quatre points cardinaux de la joie brilleront dans les bras de l’amour. »). L’onde de marée vibre dans le Poème de l’Orphée du Fleuve, quand la mer prend tous ses affluents fertilisés depuis la source, jusqu’à l’estuaire du vertige où les lèvres de l’amour, « douce déchirure », ouvrent l’espace du désir. Désir de la permanence, de l’amour durable, les allées du temps voient dans la poésie de Luc Vidal grandir l’arbre-de-vie démultiplié, dans l’altitude contrariée de « l’amour éclaté » quand s’inscrit l’absence sur la carte du cœur escorté par les oiseaux « venus avec leurs cris de démence », dans l’éblouissement du soleil quand retentit « la fantasia du sang ». La chevelure d’encre des paysages fabuleux, des « sentiers du ciel  » au bout des doigts, et « les danses de l’ombre  » toujours au coin de la rue folle de soleil enrobent le « rendez-vous des tendresses ». L’amour et le cœur partagé, au-delà, dénouent la gorge des sortilèges, l’horizon d’un futur à latitude libre et liberté unique, sous le buisson ardent des « randonnées secrètes ».
Le regard d’Orphée visant demain, vise toujours le dernier poème.
Il appelle ce qui s’épèle dès les vitrines de l’aube.

L’Île de la poésie

Après avoir quitté la faiblesse d’Orphée, rejoint par lui dans la célébration des « sourires surréels » de l’amour, le couple Orphée-Vidal ressort au sortir du fleuve reconcilié avec le soleil noir de la mélancolie pour, « de la mélancolie faire naître des oranges de vie » ("Le sixième continent"). Sous le signe de « l’accompagnement bleu » se construit et se rêve une maison amoureuse du fleuve, - maison du poète, maison-abri contre la folie qui guette de son trou l’errance du poète. Contre ses attaques, l’invasion de sa déraison, le poète habite l’île salvatrice.
L’île, destination rêvée et touchée avant d’être approchée, au-delà des distances géographiques et de l’horloge mensongère réglée à la mesure de l’existence grégaire, du méridien de Greenwich et des cadrans numériques, marginale analogue à la démesure amoureuse rythmée par l’énigme des pôles magnétiques ; l’île, muse rédemptrice comme Maïlis est la femme égérie du poète ; l’île est ce roc de solitudes, signe et lieu et phare de ralliement, habitat des oiseaux et du poème-voyageur, quand l’insularité bâtit et consolide les singularités.
La folie signe l’absence, le chagrin de l’absence.
Nef, via l’embarquement pour Cythère quand « l’amour est un brasier de chimères » ("La migration").

Devenant à la fois fête et oubli (la fin de la fête rejoignant la mort du mensonge, l’oubli ouvrant le parchemin palimpseste de tout poème), le poète tient sa route sur le chemin de la sagesse. « Le Petit Véhicule », nom donné aux éditions dirigées par Luc Vidal, précisons-le, en est d’ailleurs une des voies, force et fragilité réunies en un, dans le logo de la maison d’édition nantaise représentant un éléphant dans une conque (de lotus). «  Ma vie est derrière moi comme un dernier printemps / ultime voyage ni sagesse ni folie mon cœur débordant / d’oiseaux les couleurs étrangement vivantes abandonnées de ma mémoire / et je peindrai inlassablement les miracles d’aimer. » Longeant le parapet du poème, garde-fou de la folie, le poète mise sur les chevaux de la course amoureuse, dans ce pari fou où le gain est celui du bonheur et de « l’heure amoureuse ». L’Orphée du Fleuve chante, amoureux, le temps des départs (« le temps des départs vers nous viendra / de ce qu’aimer charge le sang en battement d’infinie tendresse », "L’amaritude").

La femme, « fontaine alliance trouvée secrète »

Chez le poète Luc Vidal, la femme est femme-lilith, femme-louve aux yeux bleus, Maïlis femme, archétype de LA femme …

« Les femmes sont les paysages fabuleux des rues
les chansons des mains la joie retournée du chagrin
l’amour échappé des sentiers du ciel
le feu jamais éteint des randonnées secrètes
les cinq saisons parfaites des amants défaits
le temps minutieusement rebelle aux désirs de jeu
le voyage des lèvres au fond des blessures

un grand journal sans nouvelles de ferveur
les chevaux embrouillés au matin blême
la gaieté du plaisir soudain ensorcelé
les danses de l’ombre au rendez-vous des tendresses
les violences que l’on fait au mur délavé
de longs mois d’absence au cœur du monde
des villes lumineuses mon amour éclaté
la revanche de l’eau sur les déserts de feu
les songes du diable de la dernière marée
la carte des envies qui me fait orphelin de toi
les ruches miel de l’infinie semence
les derniers sortilèges et je serai libre
les oiseaux sont venus avec leurs cris de démence
trouer les nuits sans amour les arbres arrachés
les tourmentes des mauvais rêves je ne suis plus
mais les rythmes merveilleux des ventres
les silences des récits parfumés
et les tentations chaudes pour les louanges de l’amour. »


Le poète chante la femme, « Les femmes sont les paysages fabuleux des rues », l’amour ouvre ses paumes de l’espoir dans la durée des cœurs déraisonnables mais fidèles. La femme dans la poésie de Luc Vidal est geyser. Source. Eau douce. Conque d’où crie encore, à l’oreille de qui écoute, le voyage des amantes, le voyage des lèvres, des rivages de la plénitude du plaisir « aux désirs de jeu », au fond des blessures.
La femme est poésie, née du ventre de la vie et donatrice de cette vie d’où remonte et où retourne la parole, dans un incessant va-et-vient des marées où s’inscrit notre mémoire. Dans un toucher-rêver des « lèvres conquises jamais prises », dans l’iris vibrant du regard allumé, sur les rives rouges de l’amour. « La poésie, écrit Luc Vidal dans le poème "Les anneaux du chagrin", est une femme bleue que l’on mange avec/des yeux de bêtes et leur sang devient comme le pollen /un printemps fabuleux. »

Inspiratrice, égérie du poète, muse du « sixième continent » (« et l’amour toujours l’amour l’amour/le sixième continent comme une rose de folie ») les femmes habillent les rues de l’existence et des traversées du poète rameur infatigable, navigateur au long cours, comme de leurs doigts elles revêtent la nuit d’habits lumineux. Dans « Le bleu du quotidien », « Cent mille façons de tes étreintes », « La Fantasia », « Le sixième continent » et tant d’autres poèmes - bras démultipliés comme d’une même divinité (hindoue), nommée Amour - la poésie de Luc Vidal jaillit des « sources ardentes du désir », le cœur débordant à la coupe des lèvres, sans ivresse ni folie cependant et avec la volonté de ne pas trop rêver. Son chant en l’honneur de la femme est louange, célébration, déclaration permanente et résurgente d’amour faite dans l’urgence de vivre et d’aimer. L’atteste admirablement le texte ci-dessous, en résonance singulière avec le rythme du Requiem de Léo Ferré (dont Luc Vidal dirige les Cahiers d’étude) :

« pour le jaillissement de toi des bonheurs perpétuels
pour tuer les offenses et les chagrins de ferveur
pour ouvrir les saisons à la semence de leurs secrets
pour contraindre la pluie à sécher tes larmes
pour faire du vent l’anneau de ta vie

pour ce cœur débordant à la coupe de tes lèvres
pour les cartes de la chance du jour levé dans tes yeux
pour ton ventre rebelle qui rend jalouse la nuit
pour la tiédeur du lit amazone de tes plaisirs
pour ton regard perdu en avance d’un printemps
pour l’amour et l’amour de cet amour l’heure bleue dans tes yeux
pour tes sourires surréels je ne serai jamais Orphée
pour tes mains apprivoisant le silence et la douleur
pour ton corps familier qui berce ma vie
pour les vingt-cinq étoiles du cœur de tes années
pour ta voix de minuit au bout du voyage
pour ton sexe jailli aux sources ardentes du désir
pour tes visages qui prennent de douceur la folie
pour ta solitude quand ton amour est orphelin
pour l’imaginaire tendresse de tes idées
pour les couleurs de tes doigts la lampe céleste
pour tes lèvres femmes et la chair rose de l’intimité
pour l’amoureuse parole et le génie de tes gestes
Pour l’île du printemps la fantasia de son sang
pour ton sommeil léger tous les soleils
minuit
je t’aime. »


"L’Osalide", dans la deuxième partie de l’Orphée du Fleuve, après "Le Fleuve et l’Île" et avant "Au bord du Monde", est ouverture et résurgence. Le fleuve prend sa source, et son cours afflue en ses résurgences, dans l’alliance scellée avec la femme dans le vertige d’aimer. Les mots délivrent ce pacte, - l’alliance au chiffre un -, dont la femme chante le secret qui coule dans la bouche de son Orphée. Les mots délivrent le miracle et le vertige d’aimer.
Le poète plante chaque jour recommencé son chevalet au cœur des mots, au milieu des blés dont la terre se gorge, éternel printemps aventurier, extasié, poète lui-même pionnier des gestes ajourés, ouvragés, d’une poésie vraie délivrée. C’est ainsi que debout, il pourra se tenir « au bord du Monde ».

Le bord du monde est fragile, le poète le sait qui, de surcroît amoureux, ne veut pas perdre de temps, ne pas perdre un souffle de tendresse du corps aimé qui le « fait lever des moissons enamourées dans (son) coeur » : « je ne veux pas être en retard Il y a un an un hiver nous liait », « j’ai dans mes paumes dix mille vies à vivre ». Le temps patient de l’amour presse, puisqu’il n’y a pas de désir ni de souvenir à perdre un seul instant de cette alliance musique avec celle qui ouvre et donne accès, « clé familière (des) désirs  », à « la mémoire amoureuse », à « la folie d’amour », à « la source des mots  » où la poésie « saisit l’âme vibrante des baisers »...

Murielle Compère-Demarcy



mardi 24 mai 2016

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Luc Vidal
« Orphée du Fleuve »

éditions du Petit Véhicule.
(197 p., 18 €)



Luc Vidal

Luc Vidal est poète, écrivain et éditeur originaire du Pays nantais.
Il est né le 6 juin 1950.
Sur les pas de René Guy Cadou, il a pris de nombreuses initiatives au service de la poésie. Il est ainsi à l’origine de la Maison de la poésie de Nantes et le fondateur des éditions du Petit Véhicule à l’intérieur desquelles il a créé de nombreuses collections et différentes revues. Citons parmi ces dernières Signes, Incognita, Les Cahiers Léo Ferré, Les Cahiers Jules Paressant, Les Cahiers René Guy Cadou et de l’école de Rochefort, Chiendents.



Bibliographie

« Orphée du fleuve », éditions du Petit Véhicule, Nantes, 1999.
« Dans les pas de Léo Ferré » (en collaboration avec Henri Lambert et Philippe Olivier), éditions Les 3 Orangers, 2003.
« Léo Ferré, Olivier Bernex et la barque du temps », éditions du Petit Véhicule, 2003.
« Le Chagrin et l’Oiseau perdu, » éditions du Petit Véhicule, 2011.



Murielle Compère-Demarcy

Elle est tombée dans la poésie addictive (ou l’addiction à la poésie), accidentellement. Ne tente plus d’en sortir, depuis. Est tombée dans l’envie sérieuse de publier, seulement à partir de 2014.

A publié, de là jusqu’ici :
« Je marche » poème marché/compté à lire à voix haute et dédié à Jacques Darras, éd. Encres Vives, avril 2014
« L’Eau-Vive des falaises », éd. Encres Vives, août 2014
« Coupure d’électricité », éd. du Port d’Attache, février 2015
« La Falaise effritée du Dire », éd. Du Petit Véhicule, Cahier d’art et de littératures n°78 Chiendents, avril 2015
« Trash fragilité » (faux soleils & drones d’existence), éd. du Citron Gare, juin 2015
« Un cri dans le ciel », éd. La Porte, août 2015
« Je Tu mon AlterEgoïste », éd. L’Harmattan, février 2016.

À paraître : « Signaux d’existence suivi de La Petite Fille et la Pluie », éd. Le Petit Véhicule, coll. La Galerie de l’Or du Temps, 2016 ; une étude sur la poésie de Luc Vidal, aux éditions du Petit Véhicule ; un Cahier d’arts et de littératures Chiendents, éd. du Petit Véhicule, avec le poète essayiste Alain Marc.

S’attèle encore. À écrire une vie, ratée de peu, ou réussie à la marge. Son blog, « Arrêt sur poèmes »,est ici


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