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Abdellatif Laâbi

Ou la rage subversive du poète

Bernard Mazo a lu les deux tomes de son « Œuvre poétique »

Abdellatif Laâbi est l’un des poètes et écrivain franco-marocain les plus importants d’aujourd’hui par l’ampleur de sa voix et celle de son œuvre littéraire couronnée par le Goncourt de la poésie 2009 pour le second tome de son « Œuvre poétique », paru aux Editions de la Différence.
Bernard Mazo a revisité le corpus littéraire considérable du poète.

Abdellatif Laâbi est né à Fès, en 1942. Poète subversif dès ses premiers écrits, où il dénonce le régime tyrannique d’Hassan II, il fonde en 1966 la revue poétique « Souffles » qui, au fil de ses numéros, se voudra dénonciatrice du régime d’injustice et de corruption qui pèse douloureusement sur la société marocaine.
L’irrémédiable se produira en 1972 : arrestation, torture, prison, condamnation en 1973 à 10 ans de prison. Durant son incarcération, il écrira des poèmes d’une force et d’une beauté foudroyantes. Remis en liberté en 1980, il s’exile en France en 1985.

« N’ai-je jamais écrit avec autre chose que ma vie ? »

Abdellatif Laâbi, enfant de Fès - la cité ancestrale, à l’immense Médina labyrinthique, avec ses ruelles inextricables, ses échoppes où œuvrent humblement et patiemment ses artisans, tel Driss son père, sellier de son état -, va à l’école franco-musulmane où il apprend le français, la lecture et aussi la condition réservée « aux petits colonisés ». Il a quatorze ans à la déclaration de l’indépendance du Maroc en 1956.
Il écrit déjà. Qui lui a ainsi insufflé « le mal d’écrire » ? « Mon premier choc fut la découverte de l’œuvre de Dostoïevski. Je découvrais avec lui que la vie est un appel intérieur et un regard de compassion jeté sur le monde des hommes », confessera-t-il. Prémonitoire découverte pour celui qui ne cessera, tout en dénonçant avec véhémence les oppressions et les injustices, de porter un regard humaniste et compassionnel sur ses frères humains dans toute son œuvre !
Quelques années plus tard, il entre à l’Université à Rabat, dans la Section de Langues françaises où on l’inscrit d’office, celle-ci manquant cruellement d’aspirants professeurs. Il y rencontre Jocelyne, la femme de sa vie, qu’il épousera en 1964. L’année suivante sera marquée par le déchainement sanglant de la tyrannie du régime qui fait massacrer en mars 1965 des milliers d’enfants manifestant pacifiquement à Casablanca. Le cours du destin d’Abdellatif Laâbi va brutalement et radicalement être bouleversé « Pour mille et un enfants / Effacés / D’un trait de haine / A l’aube muette / des peuples fous de paroles… »

« Le règne de barbarie »

Le volume I de l’œuvre poétique qui regroupe l’ensemble des poèmes publiés de 1965 à 1990 par Laâbi s’ouvre avec son premier recueil « Le règne de barbarie » dont les textes fondateurs et gorgés de colère datent de cette terrible année 1965, une colère subversive qui ne s’éteindra plus dans les textes suivants qui clôturent le livre en 1967. A sa parution cette même année là, il éclate comme un véritable coup de tonnerre une terrible et subversive dénonciation d’un régime tyrannique, oppressif et sanguinaire car son auteur ne fait pas partie de ces poètes prudents, de « ces assis » que fustigeait Rimbaud. Il déclarera à ce propos : « Le pas que j’avais franchi découlait normalement de ma révolte et de mes exigences d’écrivain. Les mots de ma rébellion ne pouvaient pas être gratuits. Je devais me prendre, les prendre au mot » et dès ses premiers poème il proclame : « Maintenant / je cherche à ma tribu / un langage. » Plus loin, il écrit : « Des peuples parcourent ma langue… »
Et dans un poème rageur du recueil, on peut lire ces vers :

je rappelle au désordre
mot d’ordre
i n s o u m i s s i o n
il nous faudra des guerres
des sièges plus meurtriers qu’aux croisades
je veux un sang juste
l’exacte vengeance
qui nous a jamais consultés pour nous assassiner
[…]

La belle aventure de la revue « Souffles »

Déjà, en 1966, Abdellatif Laâbi avait crée la mythique revue « Souffles » alors qu’il enseignait le français dans un lycée de Rabat. Si la revue paraît sous la bannière de la poésie et l’est exclusivement dans son premier numéro, c’est qu’aux yeux du jeune poète « La poésie est le vrai laboratoire de la littérature. ».
Mais, dès le numéro 2, changement de tonalité et de perspectives : questionnement sur la culture, puis sur les conditions d’existence du peuple marocain muselé et accablé par les pratiques coercitives d’un régime où l’injustice et la corruption règnent au plus haut niveau de l’état.
Souffles aura 22 numéros en français, 8 en arabe titrés Anfas (« Souffles » en arabe) avant de se voir interdite comme publication subversive.
L’année 1972 va, dès le mois de janvier, marquer le début des années noires du royaume chérifien. Une véritable chape de plomb s’abat sur le pays condamnant les Marocains au silence et à la peur. Abdellatif Laâbi est arrêté, incarcéré à la prison civile de Casablanca où il subira la torture. C’est au cours de cette première année d’emprisonnement dans cette même prison qu’il écrit sa première suite de poèmes carcéraux : « L’arbre de fer fleurit » dont le premier poème au ton poignant est destiné à Jocelyne avec ces vers inauguraux : « Ma femme aimée / l’aube nous rappelle à la présence / La lutte reprend / et l’amour s’épanouit comme une rose » […] et le dernier se clôturant par ces ultimes deux vers : « Levez-vous / millions de poètes ! »
« L’arbre de fer fleurit » sera publié neuf ans plus tard, un an après sa libération, en 1981 en ouverture de l’emblématique recueil intitulé « Sous le bâillon le poème » qui regroupera l’ensemble des poèmes écrits au cours des huit années d’enfermement du poète.

« Sous le bâillon le poème » ou la « citadelle d’exil » [1972-1980]

En 1973, un tribunal expéditif et exerçant une parodie de justice le condamne à dix ans de prison. Laâbi est incarcéré à la sinistre Maison centrale de Kénitra où il passera huit ans et demi, devenu le prisonnier 18611. « On apposa un numéro sur le dos de mon absence » dira-t-il plus tard. Il ne cessera d’écrire dans sa cellule à l’instar d’un Nâzim Hikmet et nous donnera à lire ce magnifique et volumineux recueil qu’il intitulera « Sous le bâillon le poème » dans lequel « Isolé, incarcéré, il parle pour et à ses frères, mais s’adresse aussi à la femme aimée, et l’amour devient désormais, même au plus noir des jours, un talisman contre l’absurdité du monde ; au cœur du tragique naît la sérénité » souligne Jean-Luc Wauthier dans sa préface inspirée, comme dans ce poème écrit en 1978 : « Bonjour soleil de mon pays / qu’il fait bon vivre aujourd’hui / que de lumière / que de lumière autour de moi / Bonjour terrain vague de ma promenade / tu m’est devenu familier/ je t’arpente vivement […] »

L’exil en France, mais quel exil ?

Cet exil en France, Abdellatif Laâbi en parle ainsi : « La distance prise avec le pays me rapproche plus de lui. Elle me permet de mieux l’inscrire dans une démarche de l’universel. L’éloignement est le nouveau prix à payer. L’écriture y gagne sa vraie liberté. […].Elle ne signe plus les subversions. Elle est subversion. »
Dès lors, son œuvre poétique va, de recueil en recueil, creuser son sillon, épouser une ampleur lyrique et fortifier une des voix les plus singulières d’aujourd’hui avec sa tonalité humaniste : « Je n’ai jamais cessé de marcher / vers mes racines d’homme. » proclame-t-il, pour préciser : « La poésie est tout ce qui reste à l’homme pour proclamer sa dignité. »
Ce premier volume des « Œuvres poétiques » se clôt avec les poèmes de « Tous les déchirements » paru en 1990 aux Editions Messidor.

L’accomplissement du poète [Œuvre poétique II 1991-2005]

Ce deuxième volume regroupe donc les huit recueils publiés par Abdellatif Laabi, depuis « Le soleil se meurt » (1992) jusqu’au point d’orgue poétique que constitue « Ecris la vie » (Ed. La Différence) paru en 2005 et couronné par le Prix Alain Bosquet où j’extrais, en guise de conclusion, ces quelques vers emblématiques du parcours poétique d’Abdellatif Laâbi :

C’est ma vie
que je mets là en mots
que je traduis en images
plus ou moins heureuses
que j’interroge, bouscule
et presse comme un citron

Bernard Mazo



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dimanche 7 mars 2010, par Bernard Mazo

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Abdellatif Laâbi
« Œuvre poétique II 1991-2005 »

La Différence
528 pages. 35 euros

Bibliographie

Poésie
Le Règne de barbarie. Seuil, Paris, 1980 (épuisé).
Histoire des sept crucifiés de l’espoir. La Table rase, Paris, 1980.
Sous le bâillon le poème . L’Harmattan, Paris, 1981.
Discours sur la colline arabe. L’Harmattan, Paris, 1985.
L’Écorché vif. L’Harmattan, Paris, 1986.
Tous les déchirements . Messidor, Paris, 1990 (épuisé).
Le soleil se meurt. La Différence, Paris, 1992.
L’Étreinte du monde. © La Différence et © Abdellatif Laâbi, Paris, 1993, 2ème éd. 2001.
Le Spleen de Casablanca. La Différence, Paris, 1996, 2ème éd. 1997.
Poèmes périssables , La Différence, coll. Clepsydre, Paris, 2000 (épuisé).
L’automne promet , La Différence, coll. Clepsydre, Paris, 2003.
Les Fruits du corps , La Différence, coll. Clepsydre, Paris, 2003.
Écris la vie, La Différence, coll. Clepsydre, Paris, 2005. Prix Alain Bosquet 2006.
Mon cher double, La Différence, coll. Clepsydre, Paris, 2007.
Tribulations d’un rêveur attitré , coll. La Clepsydre, La Différence, Paris, 2008.

Romans
L’Œil et la Nuit, Casablanca, Atlantes, 1969 ; SMER, Rabat, 1982 ; La Différence, coll. "Minos", Paris, 2003.
Le Chemin des ordalies. Denoël, Paris, 1982 ; La Différence, coll. "Minos", Paris, 2003.
Les Rides du lion . Messidor, Paris, 1989 (épuisé) ; La Différence, coll. "Minos", Paris, 2007.
Le Livre imprévu, récit. La Différence, coll. "Littérature", Paris, 2010.

Autobiographie
Le fond de la Jarre, Gallimard, 2002

Théâtre
Le Baptême chacaliste , L’Harmattan, Paris, 1987.
Exercices de tolérance , La Différence, Paris, 1993.
Le Juge de l’ombre , La Différence, Paris, 1994.
Rimbaud et Shéhérazade, La Différence, Paris, 2000.

Jeunesse
Saïda et les voleurs de soleil  ; bilingue français-arabe ; images de Charles Barat. Messidor/La Farandole, Paris, 1986 (épuisé).
L’Orange bleue ; illustrations de Laura Rosano. Seuil Jeunesse, Paris, 1995.

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