Jeanine Baude

« Oui »

Une double lecture de L. Wasselin et Ph. Leuckx

Le dernier recueil de Jeanine Baude porte un titre qui claque comme un coup de fouet et il ne manque pas de dialectique, nous dit Lucien Wasselin, qui en propose ici une lecture.
Philippe Leuckx lui aussi a aimé et nous en parle.



Le dernier recueil de Jeanine Baude porte un titre qui claque comme un coup de fouet et il ne manque pas de dialectique. La première partie (composée de 31 poèmes tous écrits sur le même modèle : deux strophes de sept vers assez longs, la première consacrée au Non, la seconde au Oui, et d’un distique qui est comme la synthèse entre le non et le oui) le prouve à l’évidence : balancement entre la vie et le désir (thèse et antithèse ?), entre la vie et l’adhésion au monde, entre le passé et l’avenir… Jeanine Baude tire la quintessence de sa vie, dans cette première suite, dans l’île d’Ouessant, comme elle la tirera ensuite, de Venise où elle a aussi vécu.

Poésie descriptive en même temps que fantasmée ( ? ), savante des souvenirs de lecture, les Poèmes vénitiens unissent prose et vers (un quintil rimé souvent de quinze syllabes). Tous les textes sont bâtis de la même façon : ils commencent tous par « Si Venise en hiver… » et propositions débutant par si… Il ne faut alors pas s’étonner que le quintil final (parfois écrit en alexandrins) apparaisse comme une espèce de conclusion, une synthèse entre l’art et la nature. À noter que le texte de la page 48 est daté, qu’Adrienne (une juive du ghetto vénitien, déportée ?) y est présente et qu’il n’est pas complété par un quintil…Jeanine Baude multiplie les références à la littérature et à l’art (très souvent) mais Venise n’est-elle pas un musée à ciel ouvert ? D’ailleurs ces textes sont bourrés de renvois à l’actualité, comme à la page 48, : « si le palud n’est pas assez fort pour dire l’horreur de ce marécage de sang, de ces amis tombés, assassinés sur leurs tréteaux, planche à dessin et table d’écriture… »

La suite « Le chant d’Adrienne » offre un portrait de cette Adrienne qui dépasse la simple photographie… Peu importe si Adrienne a vraiment existé : sa présence est redoutable pour le lecteur : magie de l’écriture de Jeanine Baude ? Car Adrienne ne fait que symboliser la souffrance des femmes d’aujourd’hui (maltraitances conjugales, violences politiques…)

Quant aux poèmes de « Ô, Solitude, l’Île  », si tous commencent par ces derniers mots qui donnent donc son titre à cette suite, si la présence de ponctuation à l’intérieur des poèmes (qu’ils soient en prose ou constitués de vers dans l’épilogue), l’absence de point final laisse supposer que leur lecture doit être continue, sans qu’on en soit assuré ! Si, par ailleurs, on reconnaît l’île d’Ouessant (où est ancrée Jeanine Baude) dans ces poèmes, d’autres fragments accueillent d’autres références et amènent le lecteur à revoir son opinion : ici c’est la présence d’un volcan, là celle d’indices qui amènent à penser qu’il s’agit d’îles provençales ! La référence à l’écrit (lettres, livres, couvertures, nervures…) ne simplifie pas la lecture : Jeanine Baude brouille les pistes…

Jeanine Baude poursuit son exploration des anciens ouvrages avec « Antiphonaire ». Un antiphonaire est un livre de la liturgie catholique rassemblant les partitions grégoriennes des heures canoniales. Curieusement, les textes regroupés sous ce titre se terminent tous par le même mot, Lectures, suivi d’un point final, et il s’agit de neuvains, mais peut-on encore parler de vers ? Mais « Antiphonaire » est sous-titré « Autour de l’œuvre de Richard Serra » ; et l’on a l’impression que Jeanine Baude déchiffre, à sa façon, les plaques d’acier assemblées par cet artiste contemporain, ou, du moins, qu’elle invente sa lecture de la patine interrompue de la rouille sur l’acier… D’où ces mots qu’on peut relever auxquels il faudrait ajouter les poètes nommés : le livre des suppliques, page, ligne, crayons, élégie, écriture…
Et bizarrement ce recueil se termine par un ensemble de textes en prose intitulé « Désert  » ; pas de formes fixes ici. Textes qui disent la modestie du travail des archéologues, modestie insolente mais trouvailles de première importance : mort et vie, pense Jeanine Baude, à l’image de ce travail modeste et important. A la fois. A l’image du poète (il faut lire et méditer la citation de René Char, page 134).
Il y aurait encore bien des choses à déceler dans ce qu’écrit Jeanine Baude. Mais je n’en conserverai qu’une seule : c’est son goût pour des formes fixes qu’elle invente pour les respecter avec la plus grande liberté…

Lucien Wasselin.



Une lecture de Philippe Leuckx


OUi comme OUessant, Jeanine Baude, dans ce recueil très charpenté, rigoureusement élaboré, reste fidèle à ses thèmes (l’île, l’eau, la femme) et à son style, très marqué au sceau des ressassements formels (anaphore, apostrophe…) auxquels la poète nous a habitués.
Elle aime les titres brefs et l’acquiescement cinglant de ce dernier opus répond d’emblée à un ensemble de refus, d’oppositions, de rébellion assumée à trente et une reprises :
« Tous les non de ma vie sont brûlants / de révolte… (…) Tous les non de ma vie sont registre / d’échos, lichens sur la pierre orangée (…) Tous les non de ma vie sont usage / et visage de l’encre, sonore pluie »
En dépit de tout, il faut écrire cette acceptation, cette affirmation, cette adhésion. OUI.
L’auteur aime « proférer », « prononcer » et la « clause rebelle » (p.70) signe sans doute le manifeste éclatant d’une écriture qui ne se donne aucune limite, laissant « l’imaginaire glisser » les mots, les vers, les phrases les uns sur les autres dans une rutilance de « patin » (p.68) et le martèlement des anaphores qui relancent chacune des parties du livre copieux (« Tous les non de ma vie / Si Venise en hiver / Je te parle, Adrienne / ô solitude l’île ») accroche avec maestria le lecteur à cette langue-fleuve d’où il sort, parfois, ébranlé.
Adrienne, figure d’une résistance à l’horreur imposée (on est à Ravensbruck, ou à Auschwitz, ou plus généralement dans l’univers concentrationnaire de toute époque), peut être assimilée à un double de l’auteur, dans une volonté de résister à toute contrainte, à toute tyrannie par un flux de langue qui soit la mesure de la révolte et de la prise de pouvoir par le poème :

« Odyssée, Adrienne, Odyssée dans ta voix, ton corps multiplié dépassant l’outrage comme un quartier de lune vient coucher sa mesure d’or sur les fumées, exsudant des corps noircis l’âme et la blancheur. OUI, ton geste résistant accomplit un enfantement, s’ils ne meurent pas de la mort, habillés de vos muscles, habillés de vos poils, habillés de la vie de vos artères, de cet habit qui vous va si mal, la maigre chemise sur vos maigres os quand vous sortiez du camp, un jour de mai, sur la définitive espérance, toi et Germaine T. et Charlotte d’Auschwitz. Ô vie. »

L’île, l’éros, la langue, la vie, la mort, la femme, la solitude, Venise, l’art croisent leurs terres, les vannes, dès lors, sont ouvertes pour un flux de « traces » dont le livre est plein : traces, encres, pages, feuilles, signes, chants.
Au « Chant d’Adrienne » répond la « Venise » si on la rêve, si on la vit en hiver, si on la revit dans la mémoire de Ruskin et de tant d’autres ; et la poète déroule un poème profus qui coule, par quoi « elle tente de vivre », « sans réserve ni retenue », puisque, nous le savons, toujours le chant précède et elle « chante les ruelles, les seuils » et clôt son livre sur « un poudroiement des sèves » : beau programme, vraiment.

Philippe Leuckx



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La chronique théâtrale de Jeanine Baude



lundi 9 octobre 2017, par Lucien Wasselin

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Jeanine Baude
« Oui »


La Rumeur libre éditions,
(144 pages, 17 euros.)
En librairie ou sur le site de l’éditeur : www.larumeurlibre.fr



Jeanine Baude

Jeanine Baude est née dans les Alpilles et a eu une enfance provençale. Aujourd’hui, elle vit à Paris et à Après un D.E.A de Lettres Modernes, elle a conduit une vie professionnelle intense. Elle a accompli de nombreux voyages dont ses livres témoignent, son goût du partage en littérature et d’une ouverture au monde de plus en plus exigeante l’a conduite de Buenos Aires à New York, de son ancrage sur l’île d’Ouessant à Venise, de Bratislava jusqu’aux territoires des Indiens Hopis et Navajos.
Plusieurs résidences d’écrivains ont récompensé son travail. Elle aime à dire "J’écris avec mon corps, je marche avec mon esprit."
Elle a publié une trentaine de livres, essais, récits, poésie.
Elle a obtenu le Prix de poésie Antonin-Artaud (1993). Également le Grand prix de poésie Lùcian-Blaga pour l’ensemble de son œuvre poétique décerné en 2008.
Elle a collaboré à de nombreuses revues européennes et étrangères et fut membre du comité de rédaction de la revue Sud de 1992 à 1997 et membre du comité de rédaction de la revue L’Arbre à Paroles (Belgique). Elle est aujourd’hui Présidente du jury du prix du poème en prose, responsable de l’association Les Amis de Louis Guillaume et secrétaire générale du PEN club français depuis plusieurs années.
De nombreux extraits de ses œuvres ont été traduits en anglais, espagnol, italien, biélorusse, slovaque, etc.



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