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Manières d’approches (5)

Plénitude et vacuité

Depuis pas mal d’années, je rédige de temps à autres de courts textes (moins de deux feuillets) qui sont souvent des billets d’humeur en réaction à l’actualité ou, s’appuyant sur quelques riens du quotidien, qui tentent de m’aider à voir plus clair dans des domaines qui me sont chers. Ces « manières d’approches » se retrouvent parfois dans certains de mes livres, j’en propose d’autres ici, de façon plus aléatoire.

Cette fois, c’est un après-midi à Alger qui m’inspire..



Le temps parfois semble s’arrêter. Nous nous sommes attablés dans un restaurant de la petite station balnéaire El Djamila, non loin d’Alger, qu’on appelait autrefois La Madrague. On me dit que les colons l’appréciaient. Il semblerait que d’autres aient pris le relais : boîtes de nuit et débits de boissons en font un lieu de fête pour noctambules et la police y vient régulièrement fermer un de ces établissements qui heurtent la sensibilité des conservateurs.
Celui qui nous accueille ce midi n’est cependant qu’un restaurant, un havre de paix. Il dispose d’une grande terrasse dominant les plages, à peu près à l’abri des regards. On peut donc y servir de l’alcool. Les jeunes filles y viennent vêtues à l’européenne, parlent et rient librement, sans honte de leur féminité. Les vieux ne se lassent pas d’échanger leurs avis sur le monde et la société en buvant du vin, de la bière ou du whisky. Des journalistes, des écrivains, des étudiants en ont fait un lieu de rendez-vous et de liberté. Ici, mine de rien, on résiste en douceur aux interdits et l’air y semble plus léger qu’ailleurs.
Nous sommes trois auteurs français attablés avec des amis algériens, des poètes, femmes et hommes. Une brise impalpable rend supportable le soleil qui nous inonde. On nous sert des crevettes et de délicieux poissons - merlan, sar, espadon - que nous dégustons en discutant et en riant. Régulièrement, le serveur ramène un plat, débouche une bouteille de vin. Le temps s’étire, des convives ont terminé leur repas et s’en vont. Mais beaucoup, comme nous, traînent à table, sur cette terrasse ensoleillée, caressée par la brise, prenant le temps de goûter au bonheur d’être au monde, de deviser avec des amis et sans crainte, devant des rougets de roches et de sable − et la mer.
A la table voisine, on parle et rit fort. Un couple a reconnu des amis parmi nous et amène ses couverts pour finir son repas en notre compagnie. Nous commandons d’autres poissons, quelqu’un dit un poème. Des jeunes nous regardent, puis l’un d’eux à son tour déclame un texte qu’il connaît par cœur. Peu à peu, d’autres nous rejoignent, on regroupe les tables.
L’après-midi se déroule ainsi. On a tiré des livres de ses poches Le vin coule dans les verres, la poésie dans la langue.
La lumière doucement rosit. Chacun à son tour lit ou récite ou déclame. Même si le soleil maintenant décline, le temps s’est arrêté. On le sait.
Voilà. Nous n’aurons rien fait d’autre que nous employer à nous sentir vivants. Mais en donnant corps à ce paradoxe : un grand moment de vacuité peut aussi être celui du partage d’un intense sentiment de plénitude et de la plus lumineuse certitude d’être.

Michel Baglin. Alger, avril 2014



jeudi 18 décembre 2014, par Michel Baglin

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