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Sylvestre Clancier

« Plonger au fond du temps »

Portrait par Michel Baglin

C’est une salve que nous a réservé Sylvestre Clancier en ce début d’année 2016 avec la publication de nombreux recueils, dont « Le témoin incertain » à L’herbe qui tremble éd., « Corps à corps » aux éditions Henry/Ecrits du Nord, « La Source et le Royaume » à la Rumeur libre, ce dernier éditeur livrant aussi le tome premier de ses « Œuvres poétiques », une somme. La revue Phoenix enfin consacre le dossier de son numéro de printemps (le 21) à présenter un poète qui est aussi un militant de la cause poétique.



« C’est plonger au fond du temps qu’il faudrait »



Le temps, toujours très prégnant dans la poésie de Sylvestre Clancier, dont un des recueils est intitulé « Dans l’incendie du temps » (voir l’article de Jacques Ibanès), est plus que jamais central dans le recueil « La Source et le Royaume » , qui s’ouvre sur l’évocation des morts aimés. Ces morts « rendus à l’infini de (s)a langue », ses « mots leur ouvrent la porte ». La mémoire qui « taraude » et qui célèbre – ô « mélancolie première »  ! – réactualise leur promesse, les rend avec les années plus proches que jamais : « Ton sang est ce passage ombreux / plein du mystère de ta naissance / il te change en tes aïeux / plus tu regardes par leurs yeux ». Le langage alors reprend vigueur, et avec lui le partage : « Tu as maintenant leur âge / ou à peu près / tu deviens leur égal / ils peuvent de parler ». Un sentiment de fraternité y prend naissance : « tu te sens protégé par leurs regards, leurs rires et leur silence. »

« C’est plonger au fond du temps / qu’il faudrait », s’exclame l’auteur qui n’y renonce pas dès lors que la « pulpe » des mots et des images ancrent le présent à ce qui ne cesse de l’irriguer, le passé. « J’ai en moi le bleu de l’enfance / des jours heureux de l’avant monde », constate-il. Un balancement de feuillage dans l’automne, un corbeau perché, le vent coupant suffisent à le réveiller, comme dans le poème d’ouverture : « Voici les signes que j’attends / pour me saisir de ma plume / et dire ma nostalgie d’antan ».

Cette «  nostalgie » assumée ne recouvre cependant pas le mobile ultime de la parole poétique, seulement sa source d’énergie. « Enfance, tu t’échappes sans crier gare / sur la pointe des pieds depuis longtemps déjà », répète l’adulte à l’automne de sa vie. Il y renvoie constamment dans la deuxième partie du recueil en multipliant les évocations - « …mon enfance de ronces et de mûriers / mes courses endiablées derrière les dunes et / plus loin que les vagues… » - de ce qu’on pourrait prendre pour des « territoires abandonnés » loin derrière soi. Ils ne le sont pas, car l’enfance demeure « la source et le royaume ». Elle reste proche, comme les aïeux évoqués plus haut («  Est-on plus près des morts / ceux que l’on a connus / que des autres vivants / qui toujours nous ignorent ? »), elle est constitutive de l’être au monde : « Il t’a fallu le temps, les océans / et de nombreux voyages / pour savoir à la fin / que tout était en toi / si simple et enfui là / depuis longtemps déjà ».
Autrement dit, si l’enfance est un royaume perdu, elle continue d’être source de langage. C’est peut-être là « l’alphabet secret » du poète.
(Lire aussi l’article de Max Alhau)

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Sylvestre Clancier et son éditeur Andréa Iacovella (La Rumeur Libre) interrogés par Michel Baglin lors du Festival des Voix Vives de Sète (juillet 2016). Photo Guy Bernot.

« La Mémoire improbable »


Est-il vraiment « perdu » le jardin de l’enfance ? Ayant publié depuis 1967 plus d’une vingtaine de recueils où il en dit et répète la lancinante nostalgie, Sylvestre Clancier affirme aussi, avec « la Mémoire improbable », (éditions Henry) que la poésie est peut-être le seul moyen de l’approcher, de sauver quelque chose de sa propre identité, aussi fuyante que la mémoire est « approximative ». Les poèmes ici sont donc riches de notations et d’évocations qui voudraient « fixer » : le temps, les souvenirs, l’image même que l’on a reçue ou que l’on s’est confectionnée de soi. Ainsi de cette suite émouvante, « Le futur antérieur », où se déclinent les êtres, les objets et les moments disparus, bien sûr empreints de banalité mais où se réfugie néanmoins l’or du temps, comme avec « les vieux battants de bois ouvrant sur la remise / la voiture de grand-père endormie sous les bâches / le portail forgé bien repeint chaque été »… Tout ce qui aura contribué au bout du compte et des années à « lui faire un futur antérieur à l’oubli ».
Comme pour le peintre qui « rend la chair aux formes », le « rôle de chantre du poète » est bien de restituer au monde l’épaisseur et le mérite perdus au fil des jours à force de quotidienneté. Façon de « sacrer le monde », de redorer ces « couleurs du temps » où le sens de l’existence se perd et se cherche à la fois. En faisant vivre « le sentiment persistant de l’énigme » qui est au cœur même du poème.

« Corps à corps »


Comme il a titré un de ses récents recueils (paru aux éditions Henry), la poésie est « Corps à corps » avec le monde et Sylvestre Clancier qui « ne croit pas au séjour temporaire / d’une âme prisonnière / à l’étroit dans un tombeau de chair », le rappelle en célébrant la naissance d’un enfant, sa petite-fille.
Devant le berceau et les petits jambes alertes qui s’agitent dans le vide et « déchiffrent l’espace à venir », la même indéchiffrable question et « l’angoisse invisible » taraudent les vivants qui savent à quoi s’en tenir : « le vertige est total ». Il le demeure quand l’enfant grandit, devient jeune fille, et ses jours « plus brefs ». Toute l’affaire alors est de « ne pas se perdre en se formant ».
Dans cette célébration de la vie, la mort n’est jamais absente, elle l’est rarement dans la poésie de Clancier. Mais le philosophe qu’il est le sait, la mort au fond n’existe pas car « c’est la vie même / qui à la fin s’annule / se justifie en son essence même / la mort qui est encore la vie ».

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Sylvestre Clancier en lecture (Photo Guy Bernot)

« Le témoin incertain »


Le recueil s’ouvre sur les flashes d’un big bang, l’explosion initiale approchée comme un trou noir qui à force de s’écraser sur lui-même restitue matière, lumière et énergie en une formidable déflagration. On est entré dans le « mystère ombreux de la forge ». Mais la métaphore empruntée à l’astrophysique parle aussi d’un surgissement qui est celui du cri, de la langue et de la poésie – de l’humain donc.
Le mystère du monde reste vertigineux pour les observateurs que nous demeurons, à la fois émerveillés, submergés, effrayés. Il se décline en poèmes interrogeant la nuit, la mer, l’animal, les pierres, la mémoire, un mur peint, les « cicatrices de la vie, griffures anciennes »… Et pour mieux être témoin, il s’agit de ne pas se leurrer : « aucun granit : aucune dalle / aucune stèle / ne sont durables ». Ce sont de tels rappels – ou si l’on préfère de telles approches – qui font la force de la poésie de Sylvestre Clancier.
Les tableautins, à la manière de Follain, comme les évocations du travail du peintre qui viennent clore le recueil, nous ramènent au plus proche, au quotidien. Parti du big-bang, c’est un sacré zoom qui nous a fait traverser « un épais mystère », des rêves et des miroirs, disons : « l’étoffe du poème ».

Phoenix 21


Introduit par André Ughetto, le dossier de la revue Phoenix a été coordonné par Jeanine Baude qui le présente en reprenant le titre d’une de ses recueils, « L’incendie du temps » et signe également un long entretien où je relève notamment : « Mon parcours d’étudiant en philosophie, puis d’enseignant m’a conduit à écrire une poésie que la question philosophique sous-tend avec force. Ce questionnement sera toujours lié à la problématique du temps, le rapport de l’homme au temps structurant son esprit. »
Christine Bini analyse la construction savante de l’œuvre tandis que Jean-Luc Despax met en exergue chez Clancier le dialogue avec l’enfant que l’on fut, « ce dialogue de soi-même avec l’enfant qui dialogue lui avec les aïeux, qui justifie le Temps et innocente les pages ». Christophe Lamiot interroge quant à lui le bestiaire symbolique de l’auteur à partir de « L’animal animé ». Hélène Dorion définit la démarche poétique de Clancier depuis son premier livre de 1967 par l’effort qui « façonne le présent dans la forge de la mémoire » et par lequel le poète « cherche d’abord à unir l’être avec lui-même, avec l’Autre et avec le monde ». Philippe Pujas enfin voit en l’auteur de temps de livres d’artiste et en ce militant qui fut président du PEN club et de la commission poésie de la SGDL, un « homme-passerelle ». Le dossier est enrichi d’une suite de poèmes inédits, dont ce « Poème du rapaillement », évocation de Gaston Miron dont Clancier fut l’ami.

Michel Baglin. Août 2016



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vendredi 19 août 2016, par Michel Baglin

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Sylvestre Clancier

Sylvestre Clancier est né à Limoges le 19 juin 1946. Il est poète, essayiste et critique littéraire, mais aussi éditeur. Il est le fils de l’écrivain Georges-Emmanuel Clancier (voir ici) et de la psychanalyste Anne Clancier.
Il a publié son premier recueil, « Saisons et rivages » à la Tour de Feu en 1967.
Ses poèmes ont été traduits en plusieurs langues : anglais, arabes, croate, espagnol, grec, hébreu, italien, macédonien, néerlandais, portugais, roumain, slovaque, slovène.
Sa formation philosophique l’a amené à entreprendre des recherches sur l’allégorie et le symbolisme, ainsi que sur la patascience et l’imaginaire. Conquis par le surréalisme et le Grand Jeu, il a participé aux « avant-gardes » ( TXT, Génération, Textruction ) à la fin des années soixante et jusqu’en 76.
Il a vécu au Québec en 71 et 72. Et est devient éditeur en 79 (Robert Laffont, casterman, Clancier Guénaud / Erés, etc.), avant de revenir à l’écriture en 1990.

Sylvestre Clancier a été attaché culturel à l’Office de la Langue Française au Québec (Canada) où il a également enseigné la philosophie. Il a ensuite enseigné la littérature et la civilisation françaises dans les universités de Paris 13 et de Paris 1.
Il est délégué général aux affaires internationales du P.E.N. Club Français après en avoir été le secrétaire général pendant six ans, puis le président également pendant six ans et avoir exercé un premier mandat d’administrateur du PEN International.
Administrateur pendant seize ans de la SGDL, il y a notamment présidé les Commissions de la poésie, des affaires européennes et de la francophonie.
Il est membre élu de l’Académie Mallarmé depuis 2002, il en assuré pendant plus de dix ans le secrétariat général, il est actuellement vice-président.
Il est co-président et fondateur de La Nouvelle Pléiade qui décerne le Grand Prix de Poésie de langue française Léopold Sédar-Senghor.
Il est également membre de plusieurs autres jurys, notamment ceux du Grand Prix de la Critique littéraire et du Prix Louis Guillaume du poème en prose et celui des Prix Roger Caillois.



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Sylvestre Clancier : « La Source et le Royaume ». La Rumeur libre, 16 €

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Editions Henry / Ecrits des Forges. 112 pages. 12 €

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« Corps à corps ». Éditions Henry/Écrits du Nord. 64 pages. 10 euros.

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« Le témoin incertain » L’Herbe qui tremble éd. 112 p, 16 euros. Peintures de Auck



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