Jean-Noël Guéno

Poésie et chansons

Critiques de livres et de CD

Jean-Noël Guéno, poète du Pays Nantais a publié une demi douzaine de recueils. Sa poésie ne cache pas sa dette aux ainés de Rochefort-sur-Loire. Il fut aussi le créateur et l’animateur de la revue A Contre-silence. Lecteur de poésie et amateur de chansons, il nous en parle ici.



Jean Vasca : « La Concordance des Chants » & « Saluts ! »



« Saluts ! », paru début 2016, était donc un salut définitif. Jean Vasca nous a quittés le 21 décembre dernier. Il nous laisse une œuvre vive, charnelle, fraternelle, nourrie de ferveur et d’amour, dont témoigne notamment « La Concordance des Chants » (décembre 2014), somme de 640 pages regroupant Poèmes et Chansons (1964 – 2014).

Jean Vasca était un « vieux d’la veille  » (premier titre de « Saluts !  ») qui croyait encore et toujours « à des matins sans anathèmes / à des utopies de Thélème », un de ces « derniers sémaphores / qui montrent à tout-va les chemins / de nos possibles lendemains ». Il est arrivé «  au bout du quai, au bout de tout » mais n’a pas baissé la tête devant la bêtise, la haine, la marche chaotique du monde : « Que notre lot soit de vieillir / Mais ne consentir ni trahir / Un aller simple mais debout / Un aller libre jusqu’au bout ».
Était ancrée en lui cette exigence d’homme qui « persiste et s(a)igne, persiste et chante ». Le chant malgré tout, le chant profond de la vie face à la tentation du désespoir.
Jean, avec toi, nous chantons ces derniers mots de ton dernier « Salut ! ».
« Salut aux semblables mes frères
Qui vont simplement leur chemin
Libres anonymes et clandestins
A cœur battant, à ciel ouvert ».



Xavier Bouguenec : « Les Pommes »

La poésie n’est pas une denrée périssable, aussi n’ai-je pas de scrupules à parler d’un beau petit recueil, paru en octobre 2010, que je viens de découvrir. Il s’agit en fait d’un long poème manuscrit de Xavier Bouguenec, plié en accordéon, accompagné de deux graphismes de Jean-Louis Pérou.
Xavier, que je connais pour l’avoir publié et rencontré du temps d’A Contre-Silence, m’a envoyé récemment ses « pommes » à déguster et j’avoue que leur saveur est tout à fait naturelle. Pas « calibrées », hors du circuit commercial, parfois « véreuses », « cabossées », « fripées », elles ont le cœur libertaire. Elles poussent où bon leur semble ; on les ramasse dans l’herbe ces « pommes jamais gardées/ ni par les chiens/ ni par le garde-champêtre ». Elles ne seront jamais au garde-à-vous dans des cageots, emprisonnées ; elles préfèrent se donner pour rien aux passants, aux « guêpes attardées », être « balafrées par les oiseaux ». Je les aime les pommes irréductibles de Xavier : elles ont « goût d’automne », de liberté sauvage, de pied de nez à l’uniformisation galopante, à la mise en grilles et en fiches, à la pensée programmée. Elles ont un « pied en accroche-cœur », « du rouge aux joues » pour nous redonner goût à la vie.

(« Les Pommes » de Xavier Bouguenec, Editions Soc et Foc, 3 rue des Vignes, La Bujaudière, 85700 La Meilleraie-Tillay. 6 euros)



Jacques Bertin : « L’état des routes »

« L’état des routes » de Jacques Bertin est un disque d’homme, d’ « homme qui chante » pour reprendre l’expression de Félix Leclerc.
Un homme, donc, se penche sur l’itinéraire parcouru et à venir, et nous confie qu’ « on ne fait le deuil de rien » ; tout nous accompagne : amours, plaies et bosses, les hivers où « il fait si froid », « la solitude rance »… Malgré les errances « au bout du monde et du chagrin », l’horizon bouché de ce « pays austère et beau », même si « l’âme (est) bouffée de fondrières », que la rage gagne face aux puissants bouffis d’arrogance – « cabots implorant qu’on (les) aime » - il faut avancer, poursuivre sa route vers quelle auberge, quel havre provisoire… Une maison même s’ouvrira peut-être au « bord des routes » avec les roses de l’enfance. Une maison où s’ancrer pour retrouver l’espoir « bel et bon » et « la joie du don ».
Cette paix du cœur, Jacques Bertin l’atteint, la caresse, nous l’offre dans des titres lumineux comme « Un mur », « Donnez des nouvelles » ou « Deux mots » : une merveille de concision, d’élégance, d’émotion. Titre qui parvient à « dire tout », « la vie surtout ». Deux mots « qui rient au bonheur ».
« (et toi en bleu ; écharpe au vent entre les deux)
Je t’aime

« L’état des routes » , une vie d’homme.

(Disques Velen, 6 levée ligérienne, Villeneuve, 49130 Saint-Jean-de-la-Croix (20 euros + 4 ,50 de port).

(Lire aussi : Jacques Bertin : « Les traces des combats » Ici )



Patrice Angibaud : « Tant perdu »

« Tant perdu » nous confie d’emblée Patrice Angibaud. Un constat, pas une plainte. Un constat sans amertume ; simplement une tristesse sourde. Pas de cris ni de heurts de syntaxe. Une coulée fluide des mots, une grande douceur, une forme d’abandon... pour mieux saisir la fragilité de l’être humain et sa force secrète. Le silence aussi, essentiel ; il faut deviner les « paroles restées sur le seuil de la bouche » car, comme l’écrit Philippe Jaccottet dans A la lumière d’hiver , « Parler est facile, et tracer des mots sur la page / en règle générale, est risquer peu de chose (...) Parler alors semble mensonge, ou pire : lâche / insulte à la douleur, et gaspillage / du peu de temps et de forces qui nous reste. »
Patrice Angibaud se situe dans la lignée des solitaires, des humbles qui mettent un point d’honneur à ne pas séparer vécu et écriture, à faire de leur vie une œuvre : secrète, pudique, respectueuse d’elle-même et des autres. La voie(x) se découvre sans hâte, en laissant le « chien de poème », comme le dit Serge Wellens, vagabonder à son aise, ronger son os...
D’ailleurs « Il ne se passe jamais grand-chose ici », dans ce pays lourd, lessivé par les pluies de l’ouest marin, essoré par les vents de l’Atlantique ; un pays âpre, sans exubérance, sans le rire et le soleil du midi. Un pays dont on porte en soi les manques et qu’il faut quitter par les mots pour mieux l’habiter : « c’est ici / qu’il faut trouver le large. » C’est un pays de taiseux, qui, derrière l’habitude, cachent les failles qui les rongent : « Tous ces murs/Ces visages//Combien de pierres/A faire sourire//Pour avancer ? ». La destinée de l’homme est indissociable du « bloc mystérieux de ces terres » où pèsent sur la nuque les « soirs de lassitude », où tel assure « Je suis déjà mort/ Depuis longtemps. », où s’abat « un être humain/ Comme un arbre ou un mât » à « l’heure...où/ mâchoires serrées/ certains deviennent fous. »
Patrice Angibaud observe, écoute et son approche est toute d’empathie. Nulle arrogance de créateur dans ses mots, pas d’ironie ni une once de mépris pour ceux qui ne le liront jamais et ne comprendraient pas son exigence de poète. Il sait ce que coûte le courage de vivre et admire ceux qui avancent dans l’ombre et accomplissent « les humbles tâches de (leur) vie ». Il partage avec eux, en silence, ce qui ne peut être dit, notamment le désarroi face à la mort ( les poèmes sur le décès du père sont admirables dans leur nudité déchirante).
Mais il faut « Aller au-delà/ Du désert », traquer ce qui nous constitue, dire « le cœur pur », l’amour de la femme qui « chante/ Un étrange et serein pas de danse/ Dans la voix » et avancer vers « cette étincelle/ d’or obscur qui est en nous/ capable d’embraser la vie. »

Jean-Noël Guéno



lundi 10 mars 2014, par Jean-Noël Guéno

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Jean-Noël Guéno

Jean-Noël Guéno est né le 3 janvier 1955 à Saint Michel-Chef-Chef (44). Il est professeur de Lettres en Loire atlantique.
De 1980 à 2000, il fut co-animateur de la revue et des éditions « A Contre-Silence ». Depuis 1992 il anime « Moraines », une lettre aux amis en poésie, lettre actuellement en sommeil.



Patrice Angibaud : « Les Tessons du Temps »


Patrice Angibaud nous revient après un assez long silence avec un recueil plein d’amour, d’amitié et de mélancolie. Et de pudeur. Un salut à tous les êtres aimés, parents, enfants, épouse, compagnons de route – et à la vie. Jean-Noël Guéno l’a lu.

Voir ici.



Gilbert Laffaille : « Le Jour et la Nuit » (CD)

Dans « Le Jour et la Nuit », Gilbert Laffaille cultive la tendresse. Œil ouvert, à l’écoute, en empathie avec ses semblables, il nous restitue un univers quotidien qu’il tend en toute simplicité à nous rendre plus léger, plus habitable. Jean-Noël Guéno ce CD et l’a aimé.
Lire ici



Jacques Bertin : « Les traces des combats »

Une nuit d’insomnie, on plonge dans « Les traces des combats » de Jacques Bertin et on n’en sort pas, happé par les mots vibrants de ferveur.



Jacques Bertin : « Comme un pays »

« Je suis du chant comme d’un pays... » chante Jacques Bertin jusqu’à l’ivresse – « chant versé d’un verre » – en déployant sa voix ample et majestueuse comme un fleuve, dans son CD, « Comme un pays ».



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