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Mes dernières lectures 2014

Poésie, nouvelles, romans, essais...

J’en demande pardon aux auteurs et éditeurs qui m’adressent leur service de presse, mais je suis incapable de rendre compte de tout ce qu’on m’envoie. J’effectue donc un premier tri après une lecture « en diagonale », puis une « vraie » lecture au terme de laquelle, si le livre me « parle », je rédige une note ou un article plus fouillé.
J’assume bien sûr la subjectivité de mes choix. Mais Texture bénéficie de la collaboration d’auteurs et critiques qui élargissent le champs des lectures en sympathie, avec Françoise Siri, Jacqueline Saint-Jean, Max Alhau, Patrice Angibaud, Georges Cathalo, Abdelkader Djémaï, Lucien Wasselin, Jean-Luc Wauthier, Philippe Leuckx, Jacques Ibanès et d’autres contributeurs plus occasionnels… Rendez-vous sur leurs pages en cliquant sur leur nom dans l’onglet « auteurs ».



Jean-Pierre Denis : « Me voici forêt »


Ce n’est pas « A nous deux Forêt ! » qu’il faut entendre dans ce titre – l’auteur n’a rien d’un Rastignac – mais « je suis forêt », tant l’osmose avec l’arbre, les arbres, la nature, le vivant, est forte et englobante. Ce leitmotiv tressé avec la répétition, en tête de chaque quatrain, de « les arbres », compose une sorte de formule rythmique répétitive, un ostinato, qui porte les différents thèmes croisés dans ce volumineux recueil.
Tous les arbres y sont invités, et tout le lexique qui les concerne de près ou de loin : lisières, clairières, chemins, bosquets, sous-bois, élagage, racines, humus, sèves, écorces, branches et ramures, bourgeons, feuilles, fleurs, fruits et graines, canopées, etc. Un paradigme fertile qui permet à l’auteur de parler très précisément des arbres – par ex : « Un taillis est une forêt / qui attend son heure » - , mais aussi d’élargir le champ symbolique au « nid de pierres boueuses » des racines et des origines et d’approcher parfois la métaphysique : « le ciel / N’est peut-être rien / Sinon la somme / De toutes les pertes » ou « Nous ne tenons debout / que par la résistance / du temps passé ».
Pas de clichés chez cet auteur qui sait écarter « ces images de paix bonhomme », ce « faux semblant de calme », trop souvent associés aux arbres. Mais des approches bien pesées, comme celle de l’olivier et de sa « lutte à lente échelle », précises comme la généalogie du robinier ou anecdotiques comme les souvenirs de beignets et de sifflets que réveille l’acacia…
L’arbre dans son essence cède la place à l’arbre dans son environnement, de la Lorraine aux Pyrénées via le Morvan et les bords de Loire ou les quais de Garonne. Mais aussi via un petit tour du monde et des saisons.
« Creuser la résistante énigme de la terre. Planter un arbre. Très tôt, dès l’enfance, j’ai aimé le faire. Planter, arroser, attendre. Vivre assez pour cueillir l’ombre ou grimper haut. Cueillir les fruits de la patience », explique l’auteur, journaliste, essayiste et poète qui signe ici son troisième recueil. Bien sûr, dans ce bruissement de pages et de feuillages, nous nous reconnaissons arbres par un végétal entêtement et le travail silencieux des sèves. Car Jean-Pierre Denis a bien sûr cherché à « atteindre, par la métaphore de l’arbre, quelque chose de l’homme, de ses désirs, de ses peurs et de ses songes. » Il y est parvenu sans nous perdre dans le symbolisme et l’abstraction. Oui, le charme opère toujours quand « sous le couvert / passe l’éphémère / papillon de l’été »

(Jean-Pierre Denis : « Me voici forêt » le passeur éditeur. 304 pages. 22 euros. Existe aussi en numérique. www.lepasseur-editeur.com )



En quelques mots



Sous titré « Un jour comme les autres » , le numéro 62 de la revue Chiendents est consacré à Josyane de Jesus-Bergey et y esquisse son portrait, notamment à travers la présentation chaleureuse de Jacques Lovichi, deux entretiens avec Daniel Leuwers et moi-même, un texte de Paul-Henri Jutant sur l’amour qu’inspire l’Algérie à cette poétesse d’origine portugaise, qui vit à La Rochelle et a été marquée par les poètes de l’École de Rochefort.
On y découvre également de nombreux poèmes inédits, extraits de recueils en chantier, « Rien d’autre » et « Rien à dire de ce silence ». Pour ma part, j’aime la simplicité de cette écriture, mais aussi cet humour discret, de second degré, entre les lignes et dans la voix et, bien sûr, cet « aller vers l’autre » qui justifie le poème aux yeux de Josyane. Rappelons enfin qu’elle fait partie de l’équipe du festival des « Voix vives » de Sète. (Chiendents. Le numéro, 4 euros et 2 euros de port. Editions du petit Véhicule. 20 rue du Coudray. 44000 Nantes).

Outre le choix dans le numéro 20, sous le titre « Effacement », de publier des poètes anonymement, cette livraison de Spered Gouez me séduit par l’introduction de Marie-Josée Christien qui parle justement des enjeux d’un tel « humble retour au texte » dans une société de mise en concurrence des égos – nombreux sont ceux qui ont accepté « d’océaniser sa goûte d’eau » (Armand Robin) ici. Et aussi par la chronique de Guy Allix, sur « le temps des marchands » qui voit le poète se faire le « commercial » de ses bouquins (voir aussi ici). Ce n’est pas là, certes, la seule richesse de ce numéro, mais je laisse G. Cathalo et L. Wasselin les évoquer dans leurs chroniques respectives.

« A l’instant / elle était là, / et puis rien »  : la neige dans l’encrier de Michel Thion est comme ses vers, « elle est le texte / et ce qu’il ne dit pas ». Fondant, elle s’efface aussitôt posée et devient « présence de l’absence ». Elle relativise le temps : « Elle tombe, / aussi vite / que la pierre devient sable ». Ce beau recueil, « L’enneigement » , que publient les éditions La Rumeur libre, fait échos à celui de Brigitte Baumié, « États de la neige » (Color gang), nous confie l’auteur, et s’inspire de ses traces. On y trouve, au fil de tercets aux effets de haïkus, des images impérieuses, - « la neige / une pluie / en robe de mariée » - mais je suis surtout sensible, pour ma part, à cette écriture aussi délicate et pudique que son sujet. On y sent frémir un chagrin à peine dévoilé, on y entend sous le « froissement d’une écharpe de soie » une dévastation intérieure qui constelle les pages de ses « flocons de mélancolie ». (62 pages. 14 euros).

Comme toujours avec Yves Charnet, auteur d’autofictions depuis ses débuts, quelque soit le thème ou le sujet du livre qu’il entreprend, sa propre vie s’invite dans ses pages, se fond, se confond avec le propos, le relance, le porte, le dévie et le relie à ces « larmes de l’âme. L’origine du désir d’écrire. » Et c’est plus que jamais le cas avec « Quatre boules de jazz » qu’il consacre à son ami Nougaro, 10 ans après sa mort. Lire ici.



Hubbert Haddad : « Le peintre d’éventail »


Livre d’initiation et de vertiges, ce court roman, qui a obtenu le Prix Louis Guilloux 2013, est à la fois une peinture d’un endroit perdu du Japon, pris entre montagnes et Pacifique, et la peinture des paysages intérieurs d’un homme, Matabei, qui s’y est retiré pour tenter de regagner une sérénité presque inaccessible.
Dans la paisible pension de dame Hison, une ancienne courtisane, il fait la connaissance d’un vénérable et discret vieillard, Osaki, à la fois jardinier, poète et peintre d’éventail. Celui-ci, qui le subjugue, va l’initier à l’art du haïku, du jardin japonais et de la délicate peinture sur les papiers de soie, ces trois « arts » se répondant dans une même quête, sinon de sens, du moins d’harmonie. L’atmosphère zen de cette transmission est suggérée par l’écriture puissante, métaphorique de l’auteur qui est aussi, rappelons-le, poète et nouvelliste.
Le temps semble s’être arrêté en ce lieu hors du monde, et la sagesse se tenir au bout des pinceaux. Pourtant la passion – amoureuse notamment – y inscrit aussi ses vertiges, ses désordres et ses menaces. Et c’est plus encore la nature qui vient finalement perturber cette approche d’une sérénité conquise par la solitude et la contemplation, car l’histoire se déroule au moment du tremblement de terre et du tsunami qui a ravagé le Japon et provoqué la catastrophe de Fukushima. Des scènes hallucinantes et des paysages dévastés se substituent alors aux paisibles jardins et symboles d’harmonie. Et l’on voit le vieux Matabei tenter de sauver ce qu’il peut du désastre et de la désolation : une mémoire des êtres disparus, des éventails, véritables « trésors » immatériels, un sens au jardin. Rien de cela ne lui semble dérisoire.
Même si l’inachèvement – ou « l’impermanence » – paraît être l’ultime leçon de ce beau roman qui n’a de cesse de célébrer la beauté du monde et le tourment des hommes, l’art et les rituels (funéraires, entre autres) apportent comme une consolation à la détresse humaine. Le personnage de Matabei, qui est le prolongement de son maître Osaki et l’initiateur de son disciple nous racontant sa fin, semble bien être parvenu à une forme d’accomplissement grâce, entre autres prouesses et miracles, à la transmission d’une finesse du regard et du geste qui valorise ce qu’elle embrasse, et finalement à l’acceptation de l’insondable mystère de l’univers.

(Folio n° 5742, Gallimard. 192 pages)



En quelques mots


Sous le titre de « Vent dominant » (Rougerie), Georges Drano nous expose en fait à toutes sortes de vents. « Tentatives d’envol », « aile passante » ou simples courants d’air, ils se lèvent en tempête ou mollissent en brise, empruntent le vers bref ou le poème en prose pour nous atteindre, nous griffer, aviver les blessures, mais aussi nous faire nous sentir vivants. Ce vent-là a à voir avec la langue et la poésie, « il couvre nos paroles qui s’arrêtent au bord du vide ». Cette belle célébration d’Éole « prêt à emporter le monde réel » et qui accompagne « le passage des nuages et des oiseaux » nous rappelle aussi que, semblable à la vie, « le vent ne retient rien / il accumule les preuves / de son passage ».
On lira icil’article que lui consacre Max Alhau.

Qu’elle s’adresse à l’homme aimé et exilé de son pays meurtri ou à la vieille mère « absente sur sa chaise » dans une attente qui ne finit pas, Isabelle Lagny, poète, écrivain et photographe (également traductrice du poète irakien Salah Al Hamdani), tente loyalement de résister à la souffrance et aux « trous d’air » pour tisser ce chant « pour lui », « pour elle », pour ce qui donne du prix au quotidien des hommes. Les poèmes du « Sillon des jours » sont de petites célébrations des ferveurs amoureuses, du désir attendri, de l’envie d’aller vers l’aurore. « Nos enfants rient de rien / Espoir dans ce joli rien / qui efface l’angoisse. » (Le Temps des Cerises éd. 88 pages. 10 euros)

Après les nouvelles de « La Nada » et celles de « Post-scriptum au chien noir » (Le Temps qu’il fait éd.), Jean-Claude Tardif nous livre douze courts récits sous le titre « La douceur du sang » aux éditions Le vent se lève. Lire



C’est un hymne à notre bonne vieille planète et à ses paysages qu’offre Michel Cosem avec « Ainsi se parlent le ciel et la terre » (L’harmattan), un recueil où alternent poèmes en vers libres et en prose, et que préface Jean Joubert. « Je parle à la fenêtre ouverte » dit-il et en effet le monde entre à gros bouillon dans ces poèmes qui sont aussi carnets de voyage. On y voit « l’île voisine / telle une baleine / venir brouter le jardin d’embruns » ou « ce tout petit morceau d’abbaye aux arches frêles, serrées / dédiée au silence » au bout d’une allée blanche. Mais pas de tableaux figés dans une éternité illusoire, car « on dit l’invariance et ce n’est qu’un leurre, une lumière calme et trompeuse… » Non, tout est vivant ici, au fil des saisons, prêt à de nouveaux départs, tout est frémissements, métamorphoses, voyages, traversées et régénérescences. La buse et le chevreuil y passent, entre le soleil et la neige, les montagnes et une « douce chanson de sable ». Et sur un fil le linge sèche, qui « donne un corps au vent ». Une belle célébration des « ventres de la terre / gorgés de graines / gorgés de sèves ». Une écriture qui aide à mieux « être au monde ». (94 pages. 11.5 euros)

« Il faut être dans la poésie et elle en nous », affirme le poète belge Philippe Lekeuche dans son dernier recueil, « Une vie mélangée » , paru aux éditions L’herbe qui tremble, avec des peintures d’Alain Dulac. Une soixantaine de poèmes de diverses époques (et dont le plus ancien remonte à l’adolescence) qui évoquent les facettes d’une existence pour mieux en revenir au centre de gravité d’une vie : la poésie, son vertige. (80 pages. 14€)

Alain Breton, poète, peintre et éditeur, consacre un tombeau émouvant à son père, Jean Breton, sous le titre « Les Eperons d’Eden » (Les Hommes sans épaules ed.). Désormais, dit-il, il l’emporte : « je me fais spacieux pour ta survie ». A travers ses poèmes lapidaires, il évoque de manière très retenue et avec des images ramassées, parfois en forme d’épitaphes, l’homme, ses ivresses de poésie, de femmes, de paysages, celui qui git en Provence, « rincé par la lumière ». Lire la note de L. Wasselin.


Alain Jégou est mort le 6 mai 2013. Né en 1948 à Larmor-Plage (Morbihan), il était marin pêcheur mais consacrait aussi sa vie à la poésie et à l’écriture. Il était aussi l’ami de Jacques Josse, un autre poète et écrivain breton qui lui rend hommage avec « J’ai pas mal d’écume dans le cigare » (ed. la Digitale) un texte en prose où il évoque sa rencontre, puis ses échanges et son amitié de trente-cinq ans avec cet auteur proche des poètes de la Beat Generation, ce capitaine du chalutier Ikaria. Évocations fortes de la mer, du port, de leurs traversées des territoires poétiques jalonnent ce court texte dense et généreux.
Du même auteur, je signale en passant le recueil de récits d’apprentissage, du monde, de l’amitié et de la poésie, « Liscorno » (Apogée) du nom de son village des Côtes d’Armor. Un très beau livre pour lequel je renvoie à l’article de jacques Morin, ici.

Georges Simenon a écrit de nombreuses nouvelles. Il y excelle moins, à mon sens, que dans le roman où il trouve la bonne distance pour créer ses atmosphères, poser ses personnages, les conduire inexorablement au bout d’eux-mêmes. Toutes ou presque sont policières, s’articulant autour d’un crime et d’une enquête, mais d’un intérêt inégal. J’en parle ici



« Livres secrets. 18 écrivains racontent »


« Toutes les grandes lectures sont une date dans l’existence », prétendait Lamartine. Fort de ce constat, Guy Rouquet et son Atelier imaginaire ont lancé une série d’ouvrages collectifs ayant pour thème le livre que chacun des participants reconnait avoir été pour lui fondateur. Le livre qui vous accouche, selon Fredérick Tristan. Rappelons que les prix Max-Pol Fouchet (poésie) et Prométhée (nouvelles) ont vécu, mais que l’Atelier imaginaire, leur créateur, n’a pas mis fin à ses animations (la Quinzaine culturelle et artistique) ni à ses publications, assurées par le Castor Astral éditeur.
Le premier des trois ouvrages avait pour titre « Le Livre d’où je viens » et réunissait seize des écrivains membres des deux jurys. L’année suivante, ce fut « Mon royaume pour un livre » , avec seize nouveaux jurés. Et cette année, c’est sous le titre de « Livres secrets » que dix-huit autres écrivains évoquent les œuvres qui les ont marqués durablement. On y relève les noms de Noël Balen, Ariane Bois, Sylvestre Clancier, Annie Cohen, Seyhmus Dagtekin, Cécilia Dutter, marie Etienne, Guy Foissy, Paul Fournel, Hubert Haddad, Christian Moncelet, Jean Orizet, Omivier Philipponnat, Claude Pujade-Renaud, Jean-Yves Reuzeau, Jocelyne Sauvard, Salah Stétié et Frédérick Tristan. L’ouvrage est préfacé par Alain Absire avec un avant-propos de Guy Rouquet.
Le merveilleux Christian Moncelet, dans un texte plein d’humour et de malice, évoquant les « Fables » de La Fontaine, apporte cette précision : « Les Fables auxquelles je n’ai cessé, toute ma vie, de me ressourcer, est le "livre d’où je viens", ou plutôt "le livre d’où je vais". Cet apparent solécisme est, de mon point de vue, plus juste pour exprimer la charge d’avenir contenue dans la gustation réjouissive des mots du matin ». Tous les participants, il me semble, apportent dans leur contribution une sorte de caution à cette formule, car les « livres secrets » ont été pour chacun d’eux un moteur dans l’aventure de l’écriture. Finalement, « un livre cache toujours un autre livre », ainsi que l’affirme Jean-Yves Reuzeau, qui a pu le vérifier en tant qu’auteur mais aussi qu’éditeur. Comme l’avançait Régine Detambel dans le précédent volume, « les textes littéraires sont des mères comme on dit la mère du vinaigre » susceptibles d’enfanter d’autres œuvres. Dans un texte ciselé, Hubert Haddad montre ainsi comment des illustrés aux « Fleurs du mal », via des découvertes faites au petit bonheur parmi les livres de poche, la fermentation des œuvres produit les alcools de la littérature. Claude-Pujade Renaud, elle, raconte comment le livre dicté par son compagnon (Daniel Zimmermann, disparu en 2000), l’a lancée sur les chemins d’encre. Jean Orizet, explorateur de « l’Entretemps », paie naturellement sa dette à Borges, Paul Fournel l’Oulipien à Queneau, quand Guy Foissy parle avec émotion d’une jeune poétesse oubliée, Sabine Sicaud.
Ce sont ainsi, au fil de ces trois volumes, quatre cents ouvrages distincts qui sont évoqués, toute une bibliothèque en somme ! Entre ces pages ferventes, la passion de la lecture et de l’écriture fait surgir une multitude de sources vives où l’on étanche sa soif, pour mieux la faire renaître.

(« Livres secrets ». Le castor Astral. 220 pages. 15 euros)



Marcel Migozzi : « Pommeraie Paradis »


Les éditions Tipaza sont nées en 1992 de l’envie de leurs fondateurs - Yvy Brémond et Gilbert Casula - d’associer poésie et arts plastiques. Attachés au principe des éditions limitées, des beaux papiers, des reliures soignées et bien sûr du dialogue des arts, ils ont produit de nombreux livres d’artistes signés Adonis, Chedid, Biga, Guillevic, Joubert, Butor, Dhainault, Torreilles, Pey, Godel, Lambersy, etc. Une de leurs collections, Métive - qui se distingue par un concept original de pliures et découpes et des ouvrages imprimés en offset quadrichromie, numérotés - est particulièrement réussie.
Un des derniers titres, « Pommeraie Paradis » , associe le poète Marcel Migozzi aux peintures de Catherine Monmarson. Vous avancez dans ces poèmes charnus en dépliant les pages et en croquant les pommes et les rondeurs d’Eve, qui ouvrent le paradis de la sensualité et des goûts fruités comme « syllabe à jus ». Une belle réussite aux saveurs d’enfance et d’automne que célèbrent en écho et ponctuation les rouges et les verts lumineux de Catherine Monmarson.
Autre parution : « Tu dis : rejoindre le fleuve » de Dominique Sorrente, accompagné de peintures d’Alain Boullet.

(éditions Tipaza. 82 Av du Petit Juas. 06400 Cannes. 04 93 68 00 60. http://www.editions-tipaza.com/home/ )



En quelques mots


Alain Kewes et ses éditions Rhubarbe fêtent leurs dix ans d’existence en publiant chaque mois dans une belle collection de format de poche une nouvelle inédite d’un des auteurs maison. J’ai déjà évoqué « Haillon de mémoire » de René Pons et « A suivre » de Julia Billet. J’ai moi-même donné des « Loupés russes ». Marilyse Leroux, elle, donne « Blanc bleu » . Une gamine, son frère de dix ans et sa mère se rendent au lavoir dans les années 60, un vrai territoire d’aventures où l’imagination des gamins et la narration malicieuse de Marilyse Leroux font merveille… sans perdre le sens des réalités triviales. (40 pages. 5 euros)

Entre les piafs qui vont se fracasser le crâne contre les façades vitrées de l’immeuble proche - et que la mère demande à ses gosses de ramasser pour les vendre au restaurant voisin - et le beau-frère Angélo, apprenti effaroucheur d’oiseaux sur les pistes de Roissy, Léonie n’en peut plus de la plume et de tous les miroirs aux alouettes qu’elle rencontre dans sa triste existence. C’est son portrait et ses révoltes que nous raconte Christiane Rolland-Hasler avec « la Plumarde » , une forte nouvelle, goûteuse, d’une spécialiste. (44 pages. 5 euros)

Poursuivant l’écriture de ses « quotidiennes », poèmes bref pour ausculter nos quotidiens malmenés, Georges Cathalo donne cette fois des « Quotidiennes pour interroger » qui sont autant de questions sur « ce monde qui disjoncte sans cesse » et dont les paradoxes révèlent qu’il est bien malade. A quoi bon des radars surpuissants s’ils ne voient ni n’entendent ceux qui souffrent ? Des milliards de mots rangés et « minutieusement comptabilisés » dans les ordinateurs ? Les fortunes qui dorment dans les banques ou rongent nos assises dans les Bourses de la planète en folie ? Est-ce cela « le progrès » ? Autant de questions et de contradictions que Cathalo répète pour bousculer la « posture suffisante de ceux qui savent ». Avec une petite note d’espoir quand les grillons reviennent et que merle du jardin chante encore. (3.8 euros le livret ou 21 euros pour 6 livrets. La Porte. Yves Perrine. 215 rue Moïse Bodhuin. 02000 Laon)

« La feuillée des mots » , Georges Cathalo la connaît bien. La poésie n’a jamais été pour lui une fuite, un refuge, une douce manie, mais une manière de se coltiner les beautés et les laideurs du monde. Et comme ce monde va mal, les poèmes de cette plaquette publiée par les Éditions Henry se font l’écho de ces meurtres, mensonges, abandons, régressions, mais sur un autre mode, certes, que celui de la « crécelle médiatique ». Lire ici

Si vous ne connaissez pas Franz Bartelt, courrez dans la première librairie vous procurer un de ses livres. Par exemple, « La mort d’Edgar » (Gallimard, 2010), recueil de neuf nouvelles, à l’humour ravageur (l’auteur a obtenu un prix de l’humour noir amplement mérité). Vous y rencontrerez une jeune fille demeurée chaste de sa naissance à sa mort et qui a pourtant trimballé toute sa vie une réputation de débauchée car elle « avait l’air vicieux » (ah, le délit de faciès et la puissance de la suggestion !). Vous y découvrirez aussi cette formidable nouvelle où un romancier qui n’écrit que sur ce qu’il connait et a vécu (un portrait moqueur et pourtant pas dénué d’empathie) décide de s’attaquer à un roman érotique. Il emmène donc sa femme dans un club échangiste pour travailler sur le vif. Mais son épouse aimante, qui se sacrifie pour son art, va mettre un peu trop de zèle à son goût dans sa défense et illustration de la littérature érotique… Dans un style narquois, Franz Bartelt, qui est poète, romancier, nouvelliste et dramaturge, conduit sa narration avec une verve et une drôlerie qui en font un régal.

En cette année 2014, il y a 70 ans que Marianne Cohn a été assassinée par les nazis, à coup de pelles et de bottes. Bruno Doucey raconte le calvaire de cette jeune résistante juive qui a sauvé de nombreux enfants dans un récit, « Si tu parles, Marianne » , qui est aussi une lettre d’amour et un hommage. Lire ici.

Sapho est inclassable : « chanteuse du monde » polyglotte, dessinatrice, actrice, elle a aussi écrit des romans, des essais et des recueils de poèmes dont le dernier a paru aux éditions Bruno Doucey sous le titre « Blanc » . Ce long poème énigmatique interroge et se prête aux interprétations multiples. Car ce « blanc » est polysémique : il fait songer au blanc de la page, au silence, au non-dit, à la pause ou à l’interstice, à la mort même… Et aussi à l’attente : « Il faut pourtant des noms / pour déclarer qu’il n’y en pas encore », dit-elle, laissant peut-être entendre ainsi que tout poème est dans l’approche, la suggestion, le tâtonnement… Chez l’artiste judéo-marocaine qui s’exprime aussi bien en arabe qu’en français, hébreu, anglais ou espagnol, le blanc n’est pas une couleur, mais le symbole de l’ouvert, la teinte obtenue en mélangeant la lumière de toutes les couleurs, la lumière même. (61p. 12€). Lire l’article de Jacques Ibanès ici.

« Près des yeux près du cœur » est un petit recueil de Georges Cathalo, (lire ici) qui s’adresse aux enfants (jeunes ou vieux) que nous sommes ou demeurons. Pourquoi ? Parce qu’il s’amuse des mots, et des choses petites comme cailloux qu’on menace de noyer dans le béton, soupirs, trombone au fond d’une poche, arbres qui mangent les nuages, aiguilles de montre, battements de cœur et autres « pauvres colifichets ».
On l’aura compris, on est assez loin ici des écrans et des « consoles qui ne consolent pas ». On chante le vent, on parle de la nuit et des projets, on regarde passer un vol de canards. On approche le quotidien par le versant émerveillé de la poésie. « Regardez disent les mots / écoutez disent les yeux ». Oui, il faut donner à voir le monde pour apprendre à l’aimer, d’où le titre du recueil que publie la Renarde Rouge avec de belles illustrations d’Evelyne Bouvier. (48 pages. 15 euros).

« Il faisait de bons gros poèmes / ronds comme des pains de ferme / et des poèmes longs / comme des jambes de filles »  : ces quelques vers de Joan Maria Petit – extraits de son dernier recueil « E avèm tot perdonat a l’ivèrn » (« et nous avons tout pardonné à l’hiver » ) paru à Letras d’ὸc en occitan et français – s’appliquent tout-à-fait à cette brassée de poèmes gouteux qui chantent les sortilèges de la nature et du cœur comme lors d’une veillée au coin de l’âtre. C’est simple et fort, comme « la fille dans son gros ventre / (qui) serre l’enfant de son amour ». (78 pages. 12 euros)

Avec son son dernier recueil « Lumière nomade » , Philippe Leuckx vient d’obtenir le prix Robert Goffin. L’auteur belge, qui rêve « d’un livre nomade, qui accueillerait toutes les rencontres », propose un vagabondage dans Rome – qu’il aime de toute évidence – mais aussi dans sa mémoire, puisqu’il semble « tenir au souvenir comme à une souche ». Lire.



Dominique Chipot : « En pleine figure, haïkus de la guerre de 14-18 »


Seize auteurs, sans compter les anonymes, sont regroupés dans l’anthologie de haïkus de la guerre de 14-18 établie et présentée par Dominique Chipot et préfacée par Jean Rouaud, aux éditions Bruno Doucey. Son titre, « En pleine figure » , renvoie à un des poèmes les plus tragiques, signé René Maublanc : « En pleine figure, / La balle mortelle. / On a dit : au cœur – à sa mère. » Dès le début du XXe siècle, de jeunes poètes avaient été initiés (notamment par Paul-Louis Couchoud) à cet « art de l’esquisse » dont la brièveté fait ici un saisissant contraste avec les monstrueuses horreurs d’une interminable boucherie. Une sorte d’euphémisation terrible donne parfois toute leur force à ces 277 haïkus : « Ils étaient six dans la cave. / On sait qu’ils y sont encore / Mais où est la cave ? » (René Druart). Le ton y est souvent halluciné : « Dans un trou du sol, la nuit / en face d’une armée immense / deux hommes », voire désabusé : « Le l’ai reçu dans la fesse / toi dans l’œil / Tu es un héro, moi guère » (Julin Vovance) ou sarcastique : « Le moribond criait : Maman ! / De l’arrière le journaliste / A entendu : Vive la France » (Marie-Adolphe Guégan). Le haïku a fait florès depuis et s’est avéré souvent, hélas, d’une désolante indigence ; il fait en tous cas bien pâle figure face à ses éclats d’images et ses fragments de misère humaine ! (174 pages, 16 €)



Jean Joubert : « L’alphabet des ombres »


Oniriques, voire fantastiques, les poèmes du dernier livre de Jean Joubert, « L’alphabet des ombres » , sont hantés par les spectres de la mémoire, les défunts, les passeurs, une fille-nuage, l’amoureuse d’antan, des miroirs complices, des figures énigmatiques ou érotiques, les fantômes de la solitude - autant d’hallucinations qui troublent le cœur et la langue. Un poème magnifique comme « Les trois lampes » où les mots s’embrument et qui fait revivre l’oncle Georges, le sabotier, mais aussi avec lui des temps anciens, donne à « la balbutiante parole » des résonances métaphysiques. On y revisite le pays intérieur, toujours proche du merveilleux et de l’angoisse : « Si tu veux voir, conseille le poète, ferme les yeux. »

(editions bruno Doucey.140 pages. 15 euros)

Lire aussi l’article de Françoise Siri ici



En quelques mots


Poète lui-même, Michel Ferrer nous donne avec « Afin que nul n’oublie les poètes » , quatorze « petites biographies de (s)es amis défunts ». Je suis d’autant plus sensible à la démarche qu’il y a là beaucoup de mes propres amis : Félix Castan, Christian Da Silva, Henri Dufor (qui fut aussi mon collègue à Auch), Pierre Gabriel,, Yves Heurté, Jean-Pierre Metge, Gaston Puel, Claude Saguet. Le livre est simple et sans prétention : pour chacun, Michel Ferrer a rédigé un court portrait, qu’il accompagne d’une bibliographie d’une photo et, surtout, de poèmes bien choisis. C’est un témoignage d’amitié, mais aussi un outil et une sorte de devoir de mémoire réussi. Outre les noms cités, sont également évoqués Paulette Ferlin, Jean-Philippe Flaugère, Pierre Gamarra, Georges Herment, Antoinette Jaume, Jean Malrieu. A commander à l’auteur : michel.ferrer1@sfr.fr

Philippe Jaffeux avec ses « Courants blancs » nous livre de courts segments (qu’il appelle « courants ») où il électrise en effet la langue. « Les yeux des animaux nous apaisent car ils reflètent notre angoisse de savoir parler ». Il y est essentiellement question de l’alphabet, des mots, de la parole, de l’écriture, du langage et de nos rapports à eux. A raison de 26 par pages, ces lignes de haute tension tiennent de l’aphorisme et du faux-proverbe, mais se jouent surtout (avec humour parfois) du paradoxe pour glisser par invention métaphorique, analogies, jeux d’assonances, etc. vers du sens improbable et une forme de polysémie. Ce parti pris qui enroule chaque phrase autour d’un axe fragile tourne parfois un peu à vide, voire au répétitif (en raison même de la structure quasiment fixe et souvent binaire de ces « courants »), mais nous vaut de belles fulgurances. Ainsi « Les lettres sont peut-être des nombres qui refusent de se mesurer à l’infini ». (Atelier de l’Agneau. Collection Aphoris. 80 pages. 16 euros)

Poète et romancier belge de grand talent, Jean-Claude Pirotte (voir le dossier ) nous a quittés en mai dernier. Malade, il côtoyait la mort depuis longtemps et tentait de s’en moquer, comme il le fait encore avec un de ses derniers recueils publié par le Castor Astral, « Gens sérieux s’abstenir » . C’est en effet la fantaisie, l’humour parfois grinçant et une certaine désinvolture qui imprègnent ce recueil qui ressemble à un journal de bord mais où presque tous les poèmes sont des sonnets. La rime ici et le vers qui boîte, confèrent une sorte de légèreté à un propos plutôt grave, qu’il s’agisse de la mort (« je décède à petit feu ») ou de la planète comme elle va – mal à coup sûr. (112 pages. 13 euros)

J’ai déjà signalé ici à plusieurs reprises (et notamment à propos de Jacques Ancet et de Claudine Bohi ) les éditions Eres qui ont lancé une collection de poésie, « Po&psy », de petits livres sous emboitage, réalisés et illustrés avec grand soin. Comme son nom l’indique, elle s’intéresse à la poésie comme exploration de l’inconscient ou du moins de la part obscure et intime de chacun, et comme rapprochement de l’intériorité et de l’extériorité. Une quinzaine de titres a paru, et parmi les derniers, « J’ai jardiné les plus beaux volcans » de Michel Dunand, poète, directeur de la Maison de poésie d’Annecy et animateur depuis 1984 de la revue Coup de Soleil.
Lire ici

Chez le même éditeur vient également de paraître « Dépli » d’Alfredo Costa Monteiro et « Bateau de papier » d’Olav H. Hauge. Sans oublier le gros volume de la collection in extenso consacré à l’intégrale des poèmes du poète, peintre et cinéaste iranien Abbas Kiarostami, « Des milliers d’arbres solitaires » (850 pages. 20 euros).

Romain Fustier (voir portrait) sous le titre « Infini de poche » , publie aux Editions Henry un recueil à l’inspiration jardinière qui explore « le charme du lexique horticole ».
L’infime rejoint l’infini dans la « province maraîchère », où l’auteur célèbre les strates du compost aussi bien que les « baies contenant une pluie d’été ». On y vit le passage des saisons (dans le désordre), du printemps et ses exhalaisons de menthe hachée par la tondeuse à l’été et ses cueillettes, son « débordement de plate-bande », puis à l’automne (septembre livre avec les mûres « une essence de mélancolie » dans la tiédeur du soir) et à l’hiver quand tout part à vau-l’eau, « en eau de vaisselle sale dans le siphon bouché de novembre ». Mais ce sont alors les odeurs de cheminée et de pot-au-feu qui envahissent le poème à l’heure des premières gelées.
Voilà une belle écriture charnue qui a du goût et des parfums !
(110 pages. 6 euros)



Avec « Outre-Mer » , Julien de Cornière qui vit depuis plus de dix ans à La Réunion, nous livre une sorte de chronique poétique des jours qui passent sous le ciel d’outre-mer, mais également de ceux que sa mémoire ramène de son enfance normande, car on a aussi besoin de rétroviseurs. Une chronique d’un hémisphère l’autre, « entre l’ombrelle et le parapluie », en quelque sorte…
On s’y attarde sur de menus faits, la vision fugitive d’une « femme assise portant l’enfant / intemporelle en pleine journée » à l’angle d’une rue, la goutte au robinet qui agace, une coupure de courant et tout ce qu’elle entraine, une crevaison et la méditation qui va avec, le « regard doux et délaissé » des chiens errants.
La couleur locale bien sûr est marquée, de « la case créole du lagon / en front de mer / emplie d’alizés secrets » à l’évocation d’un petit cimetière « tel un poumon parmi les azalées » ou à l’approche d’un cyclone ; mais elle n’est pas essentielle, semble nous dire l’auteur en dépit du titre. Dans un de ses poèmes, il affirme qu’« entre les mots » il laisse « un indicible secret », « quelque chose de doux et déchirant à la fois », qui ne se dévoile pas mais a probablement à voir avec le temps qui nous malmène et condamne tout ce qu’on aime. « L’écriture est un filet / de rattrapage » avoue-t-il encore. Le recueil, certes, est inégal et l’écriture parfois un peu trop prosaïque, mais les filets ne sont pas vides, loin s’en faut !
Au fait, ce nom vous dit probablement quelque chose : Julien est le fils d’un certain François… Il a peut-être bien la poésie dans le sang… (L’Harmattan. 160 pages. 16.5 euros)



La malade qu’elle tutoie - « harnachée de drains et accrochée à ta potence » - n’est autre qu’elle-même, au moment où le cancer lui fait côtoyer la mort, où « le corps trahit ». Dans ce « Cœur troglodyte », Sylvie Brès dit très simplement, très directement, la colère, la peur, la détresse, la fragilité, « l’immense solitude » et ce sentiment de l’exil qui lui viennent quand tout bascule : « Je ne fais plus tout à fait partie de la grande marée humaine », avoue-t-elle. La poésie se fait pourtant défense : « Comme la petite seiche jette son encre, fragile parade, écrire l’extrême de l’expérience pour tromper la mort (…), sauvegarde partielle et dérisoire. » Elle se fait aussi rédemption, « irruption de conscience ». (Préface d’Yves Bonnefoy. Le Castor Astral. 128 pages. 12 euros).

La revue de création littéraire et artistique Florilège est publiée en Côte d’Or par Stephen Blanchard, son directeur-fondateur, et Les poètes de l’amitié depuis près de quarante ans. Réunissant une « forêt d’écrivains solitaires » , elle vient de faire paraître son numéro 155, où l’on trouve poèmes, nouvelles, chroniques et critiques. (Abonnement à 4 numéros : 20 euros. Contacts par mail : redacflorilege@gmail.com ou aeropageblanchard@gmail.com )

« Rien ne sert de mourir »  : comme le titre le laisse deviner, Jean-Claude Martin part de quelques locutions pour s’en amuser à force de petits « arrangements avec les mots » et cabriole de proche en proche, allègrement, vers des métamorphoses drôles et pas très convenues. (Gros Textes éd. 58 pages. 6 euros)

C’est toujours un peu en confidence, « Sub rosa » comme l’indique le titre du recueil de Muriel Verstichel (éditions Henry) que la poésie s’élabore et se transmet. Un peu comme une prière, ou une lettre à l’énigmatique « visiteur », mais avec ici beaucoup de vigueur dans l’écriture. Pour exemple, ces quelques vers : « la mer pénètre dans la chambre / avale la fenêtre / défait le lit / renverse les lampes / et mes cris dans l’écume ». (48 pages. 6 euros)

Soc et Foc, l’éditeur vendéen qui publie de si jolis livres en favorisant la collaboration des poètes et des plasticiens, vient d’éditer un livre-objet, « Tétracordes » , reflet d’un jeu poétique auquel quatre poètes ont participé : Gilles Brulet, Michel Lautru, [Jean-Claude Touzeil ->http://revue-texture.fr/spip.php?rubrique156] et Liska, cette dernière récemment disparue.
Chacun a écrit un des vers des quatrains qui jouent dans les pages de ce recueil plié en accordéon, tandis qu’Agnès Rainjonneau les a orchestrés en couleurs, dessins, mises en page… Quatre voix versent dans la fantaisie, la comptine et parfois une douce mélancolie : « Sous un manteau de ciel tendre / Il aurait fallu se pendre / sans penser à l’automne / au cou d’une branche ». (tirage limité à 400 ex. 6 euros)



Neuf nouvellistes pour un « Noir-express »


Sous ce titre, c’est un train de nouvelles noires qui prend le départ de la gare de Limoges avec neuf auteurs à bord… Sncf Limousin s’est en effet associée aux éditions Le Bruit des autres (et au salon Vins Noirs) pour mettre sur les rails ces histoires noires imprégnées de l’atmosphère souvent envoutante des chemins de fer.
Karima craint que son copain, le gentil pickpocket de sa cité, se fasse prendre. On le craint aussi, mais il a plus d’une chanson dans son sac… (Serge Vacher : « La chanson du voleur de pommes »). Le clodo qui dort dans un wagon surprend un étrangleur en plein travail. Il grimpe dans le premier train pour fuir, mais… (Raphaëlle Thonont : « Jam »). Faut-il monter dans la voiture 00 ? Trois scénarios, trois mystères vous y attendent (Frank Linol : « Les trois mystères de la voiture n° 00 »). Le chef de gare n’est peut-être pas cocu, mais l’amoureux des trains et de l’informatique se croit trompé et ça fait mal… (Pierre Frémont : « Erreur d’aiguillage ? »). Elle a réglé son compte à son beau-père libidineux, il a liquidé le marchand de sommeil. Elle l’attend à la gare pour fuir ensemble la misère des banlieues… (Joël Nivard : « 20h23, quai C, voie 3 »). Quand vouloir s’assoir dans le sens de la marche peut vous jouer de sales tours… (Christian Viguié : « Le sens de la marche »). Près de la voie, dans leurs jardins ouvriers, l’ancien boxeur et l’ancien cheminot vaquent à leurs occupations… (Frank Bouysse : « Sugar »). Sous les apparences de la mamie jardinière et sympathique qui regarde passer les trains, une vieille meurtrière ne parvient plus à sommeiller… (Marie Labat : « Une voisine presque parfaite »). Que vient donc faire ce passager dans l’hôtel du bord du lac ? (Michel Baglin : « Un personnage entre deux tunnels »). Voilà les arguments qui vous feront voyager en bonne compagnie et sans voir le temps passer !

(222 pages. 15 euros. ISBN 978-2-35652-106-4)



Zéno Bianu : « Visions de Bob Dilan »


Après Chet Baker, Jimi Hendrix et John Coltrane, en féru de jazz qu’il n’a jamais cessé d’être, Zéno Bianu consacre son dernier recueil, paru au Castor Astral, avec ses « Visions de Bob Dilan » à une autre de ses icônes. Il tutoie le poète, musicien et chanteur - qui fut le porte-parole de toute une génération et sait « ouvrir les yeux comme on ouvre les bras » - pour parcourir le registre de ses multiples visages en évoquant quelques unes de ses œuvres les plus connues, « Like a Rolling Stone », « Blowin’ In The Wind », « Blonde on Blonde », « Visions of Johanna », etc.
Zéno Bianu avec ses poèmes n’entend pas réduire celui qui ne cesse « de mettre en scène notre propre mystère ». Bien au contraire, il fait miroiter ses diverses facettes et métamorphoses : « Je est un autre / tu as fait ton mode d’existence / du grand axiome rimbaldien / traversant / des centaines de moi versatiles ». Son Dylan est bien celui qui chante « un appel à une autre respiration / à une verticalité plus libre / à la jeunesse éternelle de l’insoumission », mais il est encore celui, plus métaphysique, qui frôle les « gouffres ascensionnels » et cultive une façon « de chanter depuis l’intérieur de l’existence : dans la lignée des outsiders de l’art ». Aussi ne s’étonne-t-on pas d’entendre évoquer ici Arthur Cravan, Jacques Vaché, Jack Kerouac ou Allen Ginsberg. « Tu chantes / plus loin que la pensée / avec une implacable / douceur » lance-t-il dans ce bel hommage à « celui qui se souvient de l’avenir ».

(112 pages. 12 euros)



Amandine Marembert : « Les cerises ne sont pas des lèvres »


Les végétaux et le corps se mêlent ici par métaphores interposées, filées, comme pour faire mentir le titre. Fruits, légumes et fleurs, de glissements en correspondances et jeux de mots, sont érotisés par contagion d’un désir que le moindre geste écorche.

« le vent d’orage réduit en pluie les pétales des acacias /
me voilà du blanc collé à la peau /
pointes d’asperges rosacées /
les bouts de seins durcis ».


L’écriture d’Amandine Marembert - née en 1977, auteure d’une vingtaine de recueils et animatrice avec Romain Fustier de la revue Contre-allées - est charnue, imagée et sensuelle.
Les dessins de Diane de Bournazel accompagnent avec simplicité et bonheur ces allers-retours entre le sang et la sève, jusquà ce fruit qui est en lui-même la métaphore qui résume le propos, la petite boule luisante et son abat-jour que l’on nomme joliment « L’amour en cage ».

(Editions Al Manar. 68 pages. 16 euros)


Voir l’article de J. Morin


Stéphane Beau : « l’Arbre à cœur »


Ici, la mort accidentelle d’un mari aimé, qui dissimule peut-être un suicide, fait vaciller la vie et le passé d’une femme qui se met alors en quête de ses fidélités. Là, un ancien SS retourne les accusations et la culpabilité contre ses anciennes victimes. Ailleurs s’est un motard dont on devine les épreuves et les souffrances en le voyant s’installer aux commandes… d’un fauteuil électrique… Mais avec ces dix nouvelles concoctées par Stéphane Beau et réunies sous le titre « l’Arbre à cœur » (éditions Durant-Peyroles), on commence presque toujours par se tromper sur la nature des personnages… « Nature » n’est d’ailleurs par le terme approprié. Ils ont plutôt une histoire, et bien des facettes contradictoires… Les humiliations d’un arbitre de foot, l’expérience de l’altérité radicale ou les hallucinations maladives d’un homme à l’air pourtant très normal sont ainsi racontées en des récits brefs qui brouillent les pistes et les identités.
A quoi ce bouquiniste inerte et mutique, qui ne daigne répondre à aucune question, s’adonne-t-il sur son ordinateur derrière son comptoir le jour durant ? Et ce vieillard qui soigne avec tant d’affection ses lapins, quel monstre cache-t-il ? Un président de la république pris en otage peut-il se remettre en cause ? Autant de questions que Stéphane Beau incarne non sans ironie en des individus qui nous laissent perplexes et récusent le simplisme des apparences.
Ce recueil avait été sélectionné pour le prix Litter’halles de la nouvelle de Decize.



Anthologie du Pen Club : « Liberté de créer, liberté de crier »


« Contre les censures visibles et invisibles », Françoise Coulmin a réalisé, sous l’égide du PEN Club français et avec le concours de la SOFIA, une anthologie poétique publiée aux éditions Henry sous le titre « Liberté de créer, liberté de crier » . Une centaine de poètes contemporains y sont réunis, pour y dénoncer les censures et autocensures, tout ce qui bride l’expression, la pensée, la sensibilité, tels que « les convenances, les clichés, la surinformation anecdotique, les mensonges », ainsi que les énonce Françoise Coulmin. Mais en évitant l’écueil que relève Jean-Luc Despax dans sa préface, et qui consisterait à instrumentaliser le poème. Et s’il rappelle avec regret que « nul poète, aurait-il eu envie de le faire, n’a plus ouvert depuis longtemps la porte d’une seule prison », il souligne l’honnêteté de la démarche commune, contre un conformisme qui, lui, conduit à l’enfermement.
Telle est bien, précise Sylvestre Clancier, délégué général aux Affaires Internationales du PEN Club, la vocation première de cette organisation : « la défense, partout dans le monde, de la liberté d’expression et de création ». Les textes qu’on lira ici ont donc pour ambition de tisser ce « chant sans fin ni mesure » (Max Alhau) de la parole humaine quand elle ose mettre à jour ce qui est bâillonné, déformé, refoulé ou simplement intimidé. Et ce n’est pas rien, à l’ère de la com putassière qui transforme tout propos en anesthésiant, de cherche (et de trouver parfois) la parole qui élargit !

(128 pages. 12 euros. contact@editionshenry.com )

Voir aussi l’article de Marie-Josée Christien, ici.



Michel Mathe : « Vite et bien, des nouvelles de La Dépêche »


« La Dépêche du Midi », un des grands quotidiens régionaux français, a eu 140 ans en 2010. Michel Mathe, auteur de pièces de théâtre et de romans, a publié cette année-là un roman en onze nouvelles, « Vite et bien, des nouvelles de La Dépêche » , aux éditions Privat. Il n’est pas trop tard pour en dire deux mots, en tous cas je n’y résiste pas, moi qui ai passé plus de 30 ans de ma vie professionnelle comme journaliste attaché à ce titre !
La démarche de Michel Mathe est judicieuse, qui a retenu onze épisodes significatifs de cette période et de la zone de diffusion du journal basé à Toulouse, pour en raconter l’histoire ou, du moins, les grands moments. On commence donc avec la guerre de 1870 durant laquelle des ouvriers de l’imprimerie toulousaine Sirven créèrent le journal pour répondre à la demande des familles de soldats qui voulaient des nouvelles du front.
On poursuit avec Jean-Baptiste Chaumeil qui en prix le contrôle, Jaurès (qui fit ses premières armes de journaliste à La Dépêche) créant la coopérative verrière d’Albi, la révolte des viticulteurs du Languedoc, jusqu’aux inondations du Gers en 1977, traversant l’entre-deux guerres qui fut l’âge d’or du journal radical (son influence est nationale sous la Troisième République), l’assassinat de Maurice Sarraut, son propriétaire, l’Occupation durant laquelle le journal devint collaborationniste, puis l’interdiction du titre à la Libération, sa reparution en 1947, son opposition inconditionnelle à De Gaulle, son soutien à Mitterrand, etc.
L’histoire est donc constamment présente dans ces pages avec ses acteurs de premier plan, de Clemenceau à Mitterrand, mais c’est à travers des anecdotes bien ancrées dans le terroir et des personnages du peuple, souvent truculents, que l’auteur la fait vivre. Avec intelligence, invention, en s’appuyant sur des témoignages et non sans humour.

(Ed. Privat. 190 pages 15 euros)



Éric Sarner : « Cœur chronique »


Le Prix Max Jacob 2014 a été attribué à Éric Sarner, poète, écrivain et journaliste, auteur d’une douzaine d’ouvrages, de nombreux articles de revues, mais aussi d’une vingtaine de documentaires dans les domaines de la culture et du voyage.

« Tendre parole à tout cela », dit Éric Sarner. A tout cela qui nous émeut. Et son recueil est comme le recensement de cet « écho émotionnel » qui perdure dans une bulle de jazz, quelques mots d’un poème, des instants, des images collées dans la mémoire. A croire que c’est par l’absence que tout rayonne. Mais non, c’est par les mots ! Ici, ils dessinent autant d’improvisations sur des rencontres. Les écrivains, les poètes, les musiciens, les cinéastes, les lieux, les objets, et même les éléments de langage (des citations, mais aussi une sorte de lexique de « 80 mots de judéo-espagnols rapportés de voyages ») que l’on croise tissent comme un long poème qui sauve la présence au monde, cette présence énigmatique, jamais vraiment donnée, sinon par le cœur. « N’était le cœur, nous serions sourds, affirme Michel Deguy qui préface le livre. N’était le cœur, le cœur chronique qui nous scande, nous serions sans monde ».
Éric Sarner tricote donc un monde. Le sien, le nôtre par toutes les réminiscences, les « petits chants de proximité ». Sautant du coq à l’âne, de Van Gogh à Pasolini, de l’hiver à l’été comme de Montevideo à Paris ou Berlin où il vit également. Et d’un mot à un autre, en s’augmentant de toutes les évocations que suscitent la langue et les étymologies. C’est « presque un chant d’errance », une façon « d’aller dans le monde / dansant le chemin / parce que tu y appartiens ».
Et c’est surtout moyen de lui appartenir, à ce monde fuyant, en se réinventant un chemin de crête, comme un présent perpétuel.

(Ed. Le Castor astral, 2013 - préface de Michel Deguy. 190 pages 14 euros. Prix Max Jacob).



René Pons : « Haillon de mémoire »


En décembre 2004, les éditions Rhubarbe naissaient à Auxerre. Dix ans plus tard, fortes d’un catalogue d’une centaine d’ouvrages (souvent inclassables mais presque toujours proches des formes brèves), elles se sont installées dans le paysage, affirme leur fondateur Alain Kewes, « sans autre dessein que de continuer à porter des voix aussi diverses que singulières, le plus loin et le plus longtemps possible ».
Cette date anniversaire nous vaudra donc cette année la publication, chaque mois, d’une nouvelle d’un des auteurs maison, sur le thème des « dix ans », dans une petite collection de livrets d’une trentaine de pages, très élégante qu’inaugure René Pons avec « Haillon de mémoire » .
Fidèle à l’autofiction, celui-ci interroge ses dix ans, rapportant des souvenirs en fragments, pour ne pas dire en lambeaux, dans le style simple et émouvant qui a fait sa renommée. Et c’est aussi l’occasion d’une interrogation, pour un auteur octogénaire, sur ce que peut signifier se souvenir : « Au fond, la mémoire est douloureuse, parce que nous savons qu’en prétendant nous rappeler nous mentons, si sincère que nous voulions être, parce que racontant nos souvenirs, nous ne faisons que ravauder un vieux linge déchiré, taché, et que pourtant nous serrons contre nous avec amour, dont nous nous caressons les joues au bord du sommeil… »
Le deuxième livret est une nouvelle, « A suivre », de Julia Billet qui met en scène une femme recueillant l’histoire d’un homme amnésique dont elle tient dès lors entre ses mains, avec le secret, le sort et l’avenir – une sorte de parabole sur le pouvoir démiurgique de l’écrivain.
On peut acquérir chacun de ces livrets au prix de 5 euros. (Rhubarbe. 10 rue des Cassoirs. 89000 Auxerre)



Emmanuelle Urien : « Le bruit de la gifle »


Dix nouvelles d’une spécialiste du genre (qui a néanmoins publié également deux romans), dix nouvelles qui ne reculent ni devant le quotidien et ses faits et gestes, son tissu d’habitudes, ni devant l’introspection (la finesse psychologique donne force à sa narration) et qui slaloment volontiers entre l’humour, la mélancolie, la tendresse et la cruauté.
Le titre est celui d’une d’entre elles, l’une des plus courtes et des plus fortes : un libraire voit tous les jours entrer dans son magasin, pour y lire en s’installant sous une table, une gamine mutique. Il la tolère, la défend même, parce qu’il la devine blessée et comprend qu’elle se ressource dans cette bulle. Mais un jour, elle déchire un bel album et l’amoureux des livres laisse échapper une gifle, qu’il regrette aussitôt. Navré, il espère une réaction. La seule réponse qu’il obtient – un silence hébété – va faire désormais un bruit terrible dans sa vie…
Comme dans celle-là, il y a beaucoup d’attente dans les nouvelles d’Emmanuelle Urien. « Pain, beurre, chocolat » qui ouvre le recueil, met en scène un homme qui semble attendre on ne sait quoi sur une plage du Nord, en dégustant un sandwich au goût d’une enfance amochée. On découvrira qu’il est en pèlerinage… On croise aussi des personnages de femmes qui se sont sacrifiées au quotidien et qui ne savent plus vraiment ce qu’elles attendent, faute de croire encore au bonheur (« Mécanique de l’attente », « The sock issue »). La misogynie n’est pas seule à l’œuvre et le personnage de « Porter le chapeau » se réfugie dans une parenthèse du quotidien pour échapper à une femme démoralisante.
Sans toujours les attendre, d’autres rencontrent des fantômes, comme dans « Têtes morte » où l’auteur dresse le portrait d’un père hallucinant. Les liens familiaux ne sont pas forcément roses et n’excluent nullement les règlements de compte (« Tableau de chasse »). L’attente, c’est encore celle d’un homme qui voudrait attirer à lui celle qu’il aime et ne fait que se perdre en partant à la dérive dans les métaphores maritimes (« Bateau sur l’eau »). Tout cela s’achève avec « L’insulaire », une vraie fuite dans le désespoir que même les livres ne parviennent pas à empêcher…
Quand la nouvelliste toulousaine écrit : « Il n’y avait pas parmi eux de ces clochards avinés et ventripotents, gouailleurs et un brin philosophes, des Archimède à la Gabin qui font la conscience tranquille aux bourgeois », on comprend qu’elle n’entend pas se complaire dans les clichés. Tout le charme de son écriture est là : elle s’appuie sur un certain réalisme, mais conserve suffisamment de légèreté pour que ses textes, pourtant assez noirs, prennent parfois l’allure de fables, ou de contes.

(Emmanuelle Urien : « Le bruit de la gifle ». Quadrature. 104 pages. 15 euros)
Michel Baglin



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Mes lectures 2012

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lundi 25 août 2014, par Michel Baglin

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Bacchanales n° 49 poésie et sciences

« Tous azimuts, poésie et sciences », tel est le titre du n° 49 de la revue Bacchanales (revue de la Maison de poésie Rhône-Alpes) qui a donc décidé de faire fi des cloisonnements simplistes, ou si l’on préfère, de lancer des passerelles entre deux voies parallèles de la connaissance.
Préfacé par Georges Kamarinos, physicien, et par l’astrophysicien et poète Jean-Pierre Luminet, cet ensemble richement illustré d’encres de Rachid Koraïchi, réunit 62 auteurs, sur 230 pages (pour le prix de 20 € + participation frais de port 3 €)
Le temps, l’espace, l’infini, l’expansion, le feu, toutes ces questions sont croisées et recroisées dans des poèmes qui métaphorisent quelques lois scientifiques et, surtout, qui disent le grand vertige des vivants dans et devant l’univers…
La Maison de la poésie Rhône-Alpes édite Bacchanales depuis 1992. Cette revue paraît deux fois par an et se fait l’écho de la poésie actuelle dans notre région, en France et à l’étranger. Elle publie des auteurs (+ de 1500 à ce jour) reconnus ou méconnus.



Yves Rouquette : « le fils du père ».

Publié par Loubatières en 1993, ce petit chef-d’œuvre (traduit de la langue d’Oc par l’auteur lui-même) est difficile à trouver, mais on peut toujours en dégoter sur la Toile, d’occasion – en attendant une réédition. Alors, je ne veux pas me priver d’en dire deux mots ! Le texte – une sorte de roman - a été écrit à la demande de Jérôme Savary pour un spectacle de Noël. Une histoire sainte, donc, mais revue et corrigée dans le style de son commanditaire, avec la verve d’un Yves Rouquette au mieux de sa forme !
Le personnage central n’est ni plus ni moins que Dieu - excusez du peu ! Mais un Dieu sans superbe. On le voit s’ennuyer, déprimer, après avoir créé le monde et tout ce qui l’habite. Le spectacle ne l’enthousiasme pas, ce qu’on dit et fait en son nom guère plus ! Le Tout-Puissant est sans énergie, ce qui nous vaut des monologues et dialogues avec les anges hilarants.
Heureusement, le Bon Dieu a le goût de la beauté et de la sensualité en réserve. Le voilà séduit par une jeune fille modeste, Marie, qui le tourneboule. Il a envie d’un enfant « pour lui porter la soupe le soir au coin du feu » , tout bonnement ! Aussitôt dit, aussitôt mobilisé le Saint-Esprit. Et Dieu devient père, retrouve l’enthousiasme et le bonheur ! Exit le Dieu jaloux de l’ancien testament, voici le Dieu d’amour des Évangiles : Dieu est comme le bon vin, il vieillit bien ! Surtout sous la plume de ce diable de Rouquette !

(110 pages)



Henning Mankell : « L’Homme qui souriait »

« L’Homme qui souriait » de Henning Mankell a paru en 1994 en Suède, et a été traduit en français en 2005.

Tout commence dans le brouillard et l’angoisse, tandis que l’avocat Gustav Torstensson rentre à Ystad après une réunion avec son unique client, le riche homme d’affaires et notable Alfred Harderberg. Il n’arrivera jamais chez lui, arrêté en chemin par un mannequin posé sur une chaise au milieu de la route.
Pendant ce temps, l’inspecteur Kurt Wallander, déprimé et en arrêt maladie depuis un an, se prépare à démissionner. Il reçoit dans sa retraite la visite de son ami Sten Torstensson, le fils de Gustav, persuadé que son père n’est pas mort dans un accident de la route mais é été tué. Quelques jours plus tard, toujours décidé à quitter la police, Wallander apprend que Sten a été tué à son tour, par balle. Il change alors d’avis et se lance dans une nouvelle enquête, contre un Goliath, Harderberg, richissime propriétaire de multinationales. Le roman dès lors est la longue relation d’une enquête où les preuves font défaut et pour laquelle il s’agit de ne pas éveiller la méfiance du principal suspect retiré dans son château comme au cœur d’une forteresse. Une fois encore, Wallander va prendre tous les risques, épaulée par une nouvelle venue au commissariat d’Ystad, Ann-Britt Höglund.



En quelques mots

« Le guerrier solitaire » , le quatrième roman de la série des Wallander d’Henning Mankell, se déroule durant la coupe du monde de football de 1994, qui constitue une sorte de toile de fond. Il commence par l’éprouvante vision d’une jeune fille réfugiée dans un champ de colza, qui semble épouvantée et qui, à l’approche du commissaire, choisit de s’immoler par le feu en s’aspergeant d’essence. Les crimes qui vont suivre ne seront mis en rapport avec cet épisode que bien plus tard.... Lire ici.


Parce qu’il a cherché « ce que le blanc des pages disait de plus que les mots » Jean-François Mathé est poète. Cette ouverture entre les lignes d’une écriture simple et puissante est façon d’y faire entrer le monde, l’amour, l’humilité, « la vie presque chantée » et… (presque) « atteinte » comme l’affirme le titre de ce recueil, « La vie atteinte » , que publie Rougerie. Vie étreinte en tous cas, mais pas par un lyrisme échevelé, non, par la douceur et la justesse des mots, la quête sereine, avec le doute, car « c’est à lui qu’on doit / de n’être jamais celui que l’on croit, / mais celui qu’on cherche et parfois qu’on aime / quand on le rejoint au bout du poème ». Une quête continuelle (aussi longtemps que « chaque horizon en promet un autre ») de ces instants de grâce, quand, à travers « Cheval cabré / femme cambrée, / un instant le sol / est plus loin de vous que le ciel. »
Lire la critique de Georges Cathalo.
et celle de Lucien Wasselin

« Le deuil est un long retour de l’âme dans le corps de celui qui reste, marquée au fer par la nostalgie du départ. Dans les premiers chagrins, on ne pleure pas quelqu’un. On pleure d’être resté. » Dominique Sampiero (portrait ici) donne avec « La vie est chaude » (Bruno Doucey éditeur) des poèmes en proses et une longue suite de poèmes très brefs sur le deuil, la mort, ce qu’elle enterre en nous mais surtout ce qu’elle éveille et dont elle donne la mesure. Et comment on cohabite avec la mémoire, qui « est un oiseau qui se débat contre les vitres dans la maison. » (64 pages. 6.5 euros)

J’apprends avec tristesse la mort de Pierre Colin, le lundi 5 mai au matin. Il m’avait envoyé il y a quelque temps déjà son dernier ouvrage, « le Nord intime » publié chez D’autres univers éd. (34 pages. 8 euros. 108 rue Terre de Vannes. 29300 Quimperlé), où je retiens ce vers magnifique : « Le cœur nous vient toujours d’un peu d’abîme ». Mais aussi : « Le proche nous dissout. L’incertain nous sublime. » Se sentant « coupable d’infini », il avançait encore : « Nous n’aurons pas le temps, ni la foi, ni l’innocence. Seulement le désir, seulement l’écriture. » La revue Spered Gouez lui rend hommage. Ici. Et Jacqueline Saint-Jean nous en parle ici.

La nouvelle est un art difficile, la nouvelle très concise (une page ou à peine plus) relève souvent de la gageure. Marie-Ange Sebasti a relevé le défi avec « Heures de pointe » publié aux éditions Le Pont du change. Lire

Le recueil de Bernadette Throo, « Le cristal des heures » , qui vient de paraître aux éditions sac à mots, m’a particulièrement séduit par la limpidité de son écriture.
Voir ici

« J’ai de la vie à revendre » lance Brigitte Maillard dans un des poèmes de « Soleil, vivant soleil » , publié par la Librairie-galerie Racine. Comédienne, poète et chanteuse qui vit entre Paris et la Bretagne, elle avait déjà rendu hommage à « La simple évidence de la beauté » ( Ed Atlantica 2011 ) et c’est un même élan d’amour – « tu ouvres mon visage mon cœur et mes larmes » - et de vie qui porte ses vers cette fois-ci encore. « On est si peu soit-il un coin de ciel » dit-elle avec probablement, parfois, des accents mystiques. Une poésie ouverte, donc respectueuse du silence et du mystère.

« Rendez grâces à la réalité, aussi " rugueuse " soit-elle, qui vous a ouvert la voie ; plutôt que d’attiser la vieille querelle entre elle et le rêve, conciliez-les à votre profit. » Ce précieux conseil, c’est André Hardellet qui le donne dans « Donnez-moi le temps » suivi de « La promenade imaginaire » que réédite Gallimard (coll. L’imaginaire). Le poète des envoûtements du temps (lire ici ) le met bien sûr en pratique avec un rare bonheur dans ces deux textes écrit au fil de la plume, de la marche, du vagabondage à travers les rues, les champs et les bois, la mémoire vivante et la frontière poreuse entre la veille et l’onirisme. Philippe Leucks en parle ici. (180 pages. 9.5 euros).

Yves Perrine a créé à l’enseigne de « La Porte » une édition de petits livrets élégants de 16 pages chacun (cousus main et numérotés à 200 exemplaires) où j’ai déjà relevé de belles réussites comme les « Quotidiennes pour résister » de Georges Cathalo. Dernièrement, Marie Rouanet (dossier) y a fait paraître « Les dits du paon » une suite sur la beauté d’un animal – cette « beauté absolue (qui) trouble plus qu’elle n’émerveille, défie le langage, mène aux larmes » – sans occulter le tragique attaché à tout vivant, fût-il gallinacé : « je n’ai d’autre puissance que d’engendrer ces poussins gris promis au même sort que moi. »

C’est à une marche que nous convie quant à lui Gilles Lades avec « Une source au bout des pas » , plus précisément à une entrée dans le paysage à travers clairières, rochers, sentes, dans l’approche d’un « champ profond » et « pour un but unissant le gouffre et la lumière ». Car toute marche est quête de « chercheur d’infini » et la source au bout du chemin n’est pas pour Narcisse mais pour celui qui devine qu’ « entre l’œil et la pierre un passage invisible se donne et nous garde ».
Enfin, je viens de recevoir « Corollaires au point du jour » de Michel Passelergue (portrait) dix-huit variations oniriques sur six peintres, une déambulation poétique à travers un musée imaginaire
(Yves Perrines. 215 rue Moïse Bodhuin. 02000 Laon. 6 numéros 21 euros ou 3.80 le livret)

Du même de Michel Passelergue je voulais depuis longtemps signaler le « Journal de traverse » paru l’an dernier chez Rafael de Surtis. Il y coupe à travers chants pour tenter d’approcher ce qui se joue dans sa poésie et celle des autres. Se succèdent sur 130 pages des réflexions, des études, des notes, des citations et des extraits de carnets dont l’intelligence, la finesse et l’authenticité de la démarche font tout le prix. Lire ici.

Poète et critique, Marie-Josée Christien est aussi animatrice de la revue Spered Gouez. Ces multiples activités nourrissent les réflexions regroupées dans un recueil de « Petites notes d’amertume » , mais aussi la sensibilité à l’œuvre dans son dernier livre de poésie, « Temps morts » . Lire

J’ai déjà évoqué ici la belle écriture, riche d’humanité, de Philippe Mathy, qui vient de publier à L’herbe qui tremble éd. « Sous la robe des saisons ». « Ce sont les morts qui me secouent », écrit-il dans ce beau recueil où le deuil est bien présent mais où la lumière reste « obstinée », car demeurent avec nous « ceux dont les yeux pourtant peu assurés / nous dévoilaient des proues / pour défier d’autres matins ». Et les poèmes - d’amour souvent, pour ne pas dire toujours - nous aident par leurs images sensuelles et « les mots de la halte » à « savourer les rondeurs du monde » dans des odeurs de foin. Un beau livre d’écoute. Philippe Leuckx a salué cette parution (ici ) ainsi que Jean-Luc Wauthier () (L’herbe qui tremble. 2013, 144p., 16€.)

Opposant à Saddam Hussein, jeté en prison et torturé comme tel, Salah Al-Hamdani a choisi pour s’exiler en 1975 le pays d’Albert Camus, qu’il admirait. C’est dire si ce poète, romancier, nouvelliste et homme de théâtre qui vit en France depuis, est un passeur de culture entre les rives de la Méditerranée, ainsi que le souligne son éditeur Bruno Doucey, chez qui il a publié quatre recueils, dont le dernier, « Rebâtir les jours » . Lire.

Je suis heureux d’ouvrir le premier dossier de l’année sur Texture en le consacrant à l’ami Yves Rouquette et à « La faim, seule » , un choix de poèmes. Né à Sète et vivant aujourd’hui aux limites de l’Aveyron et de l’Hérault, Yves Rouquette (en occitan Ives Roqueta), qui fut un militant du mouvement politique et culturel occitan, et professeur de Lettres à Béziers, est un écrivain d’expression occitane et française. Depuis « l’Écrivain public » paru en 1958, on lui doit de nombreux recueils de poésie, mais aussi des contes, des nouvelles, des pièces, des essais et des chroniques. « Pas que la fam » (« la faim, seule ») parue en 2009 à Letras d’oc, est une anthologie personnelle, bilingue, un choix de poèmes effectué par l’auteur à travers ses 50 années de poésie occitane. Voir ici

La poésie de Jacques Morin, d’ordinaire déjà dépouillée, l’est plus encore avec ce nouveau recueil, « Sans légende » , publié par Rhubarbe éd. et qui évoque la séparation et « no man’sland » qui l’accompagne… . Lire

Disparu en 1974, André Hardellet, le poète des vieux quartiers de Paris, des bords de Marne et de Seine, de la mélancolie douce et des vertiges du temps, le poète qui n’a jamais voulu croire que les paradis sont irrémédiablement perdus, est une des figures les plus attachantes de la poésie contemporaine, aujourd’hui vénéré par nombre d’écrivains. Je reprends pour un portrait deux articles que j’avais publiés dans « La Dépêche du Midi », les 11 octobre 1998, et 19 septembre 1999, concernant « La Cité Mongol » et la biographie de Guy Darol. Lire ici .

Je viens de relire « Une chambre à soi » de Virginia Woolf, que j’avais découvert il y a plus de 10 ans mais dont je ne me souvenais plus très bien. Cet essai tiré de conférences données par l’auteur en 1928 est un jalon dans l’histoire du féminisme. Traitant de la femme et du roman, il élargit le débat pour évoquer avec ironie le dédain dans lequel la société à tenu la production littéraire féminine, comme d’ailleurs la femme elle-même dont l’accession à l’éducation, la culture et l’art a toujours été contrariée par des hommes jaloux de leurs prérogatives. Virginia Woolf insiste sur le fait que la condition féminine jusqu’au XIXe siècle rend quasi impossible la création : il faut en effet disposer dit-elle « de quelque argent et d’une chambre à soi » pour acquérir l’indépendance et la tranquillité nécessaires à l’écriture. Si elles se sont exprimées par le roman au XIXe siècle, c’est qu’on leur interdisait la poésie, le théâtre, l’essai… La révolte est sourde mais bien vivace dans ce texte prenant les allures de pamphlet, et il y a de quoi : les citations rapportées sur la « nature » inférieure de la femme destinée à « être entretenue par l’homme et d’être à son service » sont confondantes de bêtise. On comprend que ce texte vigoureux ait fait bouger les lignes. Mais il date évidemment, il y a eu depuis « le Deuxième Sexe » et bien d’autres écrits libérateurs…

Avec son nouveau recueil, « Je vous écris » , Monique Saint-Julia nous offre des missives ferventes pleines de chuchotements et d’« heures prises au collet des tendresses ». Je reprends sur Texture la préface que j’ai rédigée pour ce beau livre. C’est ici.

« La Porte » est une édition de petits livrets bien imprimés publiés par Yves Perrine (215 rue Moïse Bodhuin. 02000 Laon) et qu’on peut se procurer pour 20 euros les 6 numéros (port compris). Un des derniers parus est « D’où le poème surgit » de Philippe Leuckx, lire ici ) qui interroge cette énigme, pour affirmer surtout « qu’on croit aisément à sa petite lumière » et que le poème nous aide à nous déprendre – de la fatigue, des déconvenues, de la tristesse. Avec le poème « quelque chose sans nom en toi / s’accomplit et résiste » dit-il, rappelant que nous sommes « des cœurs aimants en quête de rivages ».

Si vous la trouvez encore, lisez « Liens » , une belle nouvelle du chanteur, poète et écrivain Eric Fraj. Elle a paru en 2005 en version bilingue français/occitan avec pour éditeur la bibliothèque municipale de Carbonne. Son métier d’enseignant a inspiré ici l’auteur qui invente un personnage d’instituteur effectuant son premier remplaçant dans une école d’un village imaginaire où une jeune élève « attardée », Corinne, est attachée à son pupitre. Il va entreprendre avec elle la reconquête de sa dignité et de sa liberté, la fin donnant encore une autre résonance à ce récit limpide. (104 pages. 15 euros)

« Poésie de langue française. Anthologie thématique » est la 17e anthologie composée par Jean Orizet (lire ici ), qui rappelle dans sa préface que « la poésie est la vie même ». Il en sait quelque chose, car poète et critique, il est aussi grand lecteur et inlassable diffuseur de la poésie des autres : ces anthologies ont connu de gros tirages, des éditions de poche et une notoriété enviable. Cette fois, il a choisi de réunir par thèmes les poèmes qu’il aime, en les distribuant en une vingtaine de chapitres, de la belle entrée « Amour, amitié, bonheur » à « Vin, table et art de vivre », en passant par un « Bestiaire domestique et sauvage », « Aventure, voyage, ailleurs » ou « Parfum de la mémoire, rêve de l’étrange, mythe et histoire ». Soit 600 textes de quelque 320 auteurs francophones, de toutes les époques. Lire

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