Michel Houellebecq

« Poésie »

UNE LECTURE DE FRANÇOISE SIRI

On nous rabâche que la poésie ne se vend pas. Que la nouvelle génération est analphabète, ne lit plus de livres, s’en porte très bien et est heureuse de vivre dans la société hyperlibéraliste de notre début de XXIe siècle. Seulement voilà : certains jours, vous ne pouvez pas passer une heure dans la grande librairie estudiantine parisienne Gibert Joseph, au rayon poésie, sans voir des adolescents et jeunes trentenaires demander le livre de Michel Houellebeck « Poésie » en collection de poche (J’ai lu), et repartir avec sous le bras.



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Michel Houellebecq
Photo Philippe Matsas-Flammarion

L’intéressé lui-même s’étonnait dans les pages de la N.R.F. de la jeunesse de son lectorat (revue N.R.F., janvier 1999). Elle se vérifie en poésie. La jeunesse de notre pays, censée être satisfaite du monde comme il tourne, se précipite sur l’un des regards les plus férocement critiques de notre société. Qui plus est, la poésie de Houellebecq est souvent écrite dans la forme rigoureusement classique de l’alexandrin (avec césure à l’hémistiche, ou ternaire), ce qui ne rebute en rien ses jeunes lecteurs. De quoi réviser bien des idées reçues !
Poète et romancier, dans le pays du roman qu’est la France, Michel Houellebeck est d’abord connu pour ses romans. Mais son œuvre littéraire commence par la poésie. À vingt ans, il se lie d’amitié avec Michel Bulteau qui publie ses premiers poèmes. Les revues ne tardent pas à l’accueillir, comme « Poésie 1  », où il bénéficie du soutien immédiat de Lionel Ray et de Jean Orizet. À partir de 1991, plusieurs recueils sont remarqués par la critique. L’anthologie « Poésie » (réed. 2010) regroupe les volumes « Rester vivant » (1991), « Le sens du combat » (1996), « La poursuite du bonheur » (1997) et « Renaissance » (1999).

Le quatrième de couverture du recueil « Le sens du combat » publie ces mots de Houellebecq (extraits d’une interview donnée à « Art Press » en février 1995) :
« Nous avançons vers le désastre, guidés par une image fausse du monde, c’est un cauchemar dont nous finirons par nous réveiller. (…) Tant que nous demeurerons dans une vision mécaniste et individualiste du monde, nous mourrons. »
Cette conviction est à la source de sa poésie, où l’on peut voir, comme l’écrit Jean Orizet, un « art de survie » (Jean Orizet, « Anthologie de la poésie française » , Larousse, 2007).

Sa manière saisissante de dégager, sous l’apparence de vie, la pantomime des gens (cadres, secrétaires, techniciens…) peut faire penser à Kafka. Son œuvre, c’est son ventre, ses tripes :

« Mon corps est comme un sac traversé de fils rouges
Il fait noir dans la chambre, mon œil luit faiblement
J’ai peur de me lever, au fond de moi je sens
Quelque chose de mou, de méchant et qui bouge. (…)

Je te hais, Jésus-Christ, qui m’as donné un corps
Les amitiés s’effacent, tout s’enfuit, tout va vite,
Les années glissent et passent et rien ne ressuscite,
Je n’ai pas envie de vivre et j’ai peur de la mort. »


L’anthologie révèle une poésie sociale –« Chômage », « Hypermarché-novembre »…–, et une poésie de l’existence où l’on suffoque, qui est saisie dans un regard clinique, sans chasser l’émotion. Ainsi ce portrait des vieux abandonnés à l’hôpital :

« J’aime les hôpitaux, asiles de souffrance
Où les vieux oubliés se transforment en organes
Sous les regards moqueurs et pleins d’indifférence
Des internes qui se grattent en mangeant des bananes. (…)

Ce sont quelques paroles, presque toujours les mêmes ;
Merci je n’ai pas faim mon fils viendra dimanche.
Je sens mes intestins, mon fils viendra quand même.
Et le fils n’est pas là, et leurs mains presque blanches. »


Comme le rappelle Jean Orizet dans son anthologie (op.cit.), « pour
Houellebecq, la poésie reste la forme d’expression la plus haute ».
C’est que Houellebecq est d’abord, et essentiellement, poète.

Françoise Siri



Lire aussi :

« Soumission »

Michel Houellebecq : « Poésie »

« Configuration du dernier rivage »





mercredi 10 octobre 2012, par Françoise Siri

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Michel Houellebecq
Poésie


J’ai Lu
316 pages. 8.1 euros


Michel Houellebecq

Michel Houellebecq naît le 26 février 1958 à La Réunion.

Sa carrière littéraire commence dès l’âge de vingt ans, âge auquel il commence à fréquenter différents cercles poétiques. En 1985, il rencontre Michel Bulteau, directeur de la Nouvelle Revue de Paris, qui, le premier, publie ses poèmes ; c’est le début d’une amitié indéfectible. Ce dernier lui propose également de participer à la collection des Infréquentables qu’il a créée aux éditions du Rocher. C’est ainsi que Michel Houellebecq publie en 1991 la biographie de Howard P. Lovecraft, « Contre le monde, contre la vie ». La même année paraît « Rester vivant » aux éditions de la Différence, puis chez le même éditeur, en 1992, le premier recueil de poèmes : « La Poursuite du bonheur » , qui obtient le prix Tristan Tzara. De nombreuses publications suivront. Parmi les principaux titres, son premier roman « Extension du domaine de la lutte » , puis « Les Particules élémentaires » le feront connaître d’un large public. Avec « La Carte et le Territoire » , Michel Houellebecq reçoit le prix Goncourt en 2010.



Principaux titres

POÉSIE
« Quelque chose en moi », La Nouvelle Revue de Paris, Éditions du Rocher, 1988.
La Poursuite du bonheur, La Différence, lauréat du prix Tristan-Tzara, 1992.
La Peau, poèmes, livre d’artiste avec Sarah Wiame, 1995.
La Ville, poèmes, livre d’artiste avec Sarah Wiame, 1996.
Le Sens du combat, Flammarion, lauréat du Prix de Flore, 1996.
Rester vivant suivi de La Poursuite du bonheur, édition revue par l’auteur, Flammarion, 1997.
Renaissance, Flammarion, 1999.
Poésie (intégrale, poche), J’ai lu, 2000, réed. 2010.

ROMANS
Extension du domaine de la lutte, Éditions Maurice Nadeau, 1994.
Les Particules élémentaires, Flammarion, lauréat du prix Novembre, « meilleur livre de l’année », 1998.
Plateforme, Flammarion, 2001.
La Possibilité d’une île, Fayard, lauréat du prix Interallié, 2005.
La Carte et le Territoire, Flammarion, lauréat du prix Goncourt, 2010.

ESSAIS
H.P. Lovecraft. Contre le monde, contre la vie, éditions du Rocher, 1991.
Rester vivant, méthode, La Différence, 1991.
Interventions, recueil d’articles, Flammarion, 1998.
Interventions 2, recueil d’articles, Flammarion, 2009.



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