Gilbert Baqué

Poète et jazzman

Poète toulousain (1935-2015), Gilbert Baqué a peu publié, mais son écriture est simple et forte, généreuse et solidaire. L’enfance, la mer, les femmes, la nature et Toulouse l’habitent, mais la hante aussi la perspective de la mort.



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Gilbert Baqué dessiné par Jacques Basse

Gilbert Baqué, poète et jazzman toulousain, est décédé brutalement le 9 avril. Je le côtoyais depuis des décennies, auprès de la tribu des amis communs, René Gouzenne, Serge Pey, Henri Heurtebise, Philippe Berthaut, Bruno Ruiz et bien d’autres. A la Cave Poésie de Toulouse également, dont il était un des administrateurs. Lors de lectures ici ou là, enfin, ou de concerts quand il se saisissait de son trombone.

Il a peu publié, mais sa poésie était forte, simple et chaleureuse. Elle était à la fois sombre et sensuelle, hantée par la nature et par la mort, empreinte de cette fraternité du militant politique qui se battait pour un monde plus juste et savait être à l’écoute des autres. Les « remembrances » s’y mêlent au sentiment de solidarité avec ses contemporains, comme les célébrations rustiques aux notations urbaines (ah, la rue Saint-Rome !).
J’ai retrouvé un article que j’avais écrit pour La Dépêche sur « Soleils » . Le voici :

Poète, tromboniste, le Toulousain Gilbert Baqué ne nous parle jamais de très loin, qu’il évoque ses lieux (« O Garonnette absente, l’asphalte dur a barré d’un trait noir le bleu de tes lavandes »), ses souvenirs (« hier est une lampe allumée en plein jour »), la mer (« les jeunes filles s’en enveloppent comme d’un drap, jusqu’au frisson de leurs épaules ») ou même l’exil (« toi orphelin à jamais de la lointaine / trop lointaine beauté du monde »).
Sa proximité est celle de la parole, d’une parole amie qui, dans l’universelle déréliction, dit des choses humbles comme l’amour, la chaleur de la vie parfois (ses soleils), la « connivence des villageoises devant leurs portes », des sentiers dans le travers sensible des jours. Des images qui nous lestent, des instants qui nous font prendre le bonheur à la lettre quand « le dernier mimosa se défait de son miel », des passages vers les autres quand on s’interroge : « nos chemins sont-ils encore praticables ? ».

Je ne sais pas si on trouve encore ce recueil (préfacé par Philippe Berthaut, avec des encres de Bernard Courtois) publié par les éditions de la Renaissance. Mais on trouve très probablement « Ressacs » paru chez N&B en 2002 et dont j’extrais ce poème, L’anti-requiem  :

Vous qui lirez un jour dans la Dépêche de Toulouse
En page nécrologique l’annonce de ma mort
N’essayez pas de deviner quel visage se cache
Sous le masque banal d’un nom d’un prénom
parmi d’autres
Descendez dans la rue Rue Saint-Rome de préférence
Mêlez vous à la foule interrogez tous les regards
Accueillez d’un sourire l’indifférence des filles
La morgue des garçons la solitude des vieillards
Vous me verrez présent dans leurs gestes
leurs cris leurs rires
Leurs larmes leurs appels secrets
leurs silencieux naufrages
Car je reste vivant en eux comme une part d’eux mêmes
Car on ne meurt jamais tout à fait d’avoir ardemment
Vécu fraternellement vécu simple passager
De ce voyage où chacun attend le prochain arrêt.


Peut-être trouve-t-on encore également « L’instant suprême » (ed. Le Pâtre,1990) où en une centaine de pages (illustrées par les peintres de l’Artispa), Gilbert Baqué, en musicien de jazz, joue des thèmes qui lui sont chers – enfance, animaux, campagne, villes (de Toulouse à Barcelone), corps féminin, poètes qui l’ont marqué (Desnos, Eluard) – sur des registres très divers où le plus touchant est souvent une blue note insidieuse, quand il voit son « ombre comme un puits » ou s’écrie : «  Vrai, aujourd’hui, ce que le monde s’amenuise ! ».

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Gilbert Baqué (à gauche) avec l’orchestre Calamity jazz

Mais le mieux est encore de se procurer « Fin provisoire » , une belle anthologie publiée en janvier 2008 chez Délit Éditions (6/8 place du Pont-Neuf 31000 Toulouse, www.deliteditions.com , 128 pages, 16 euros.) On y retrouve ses meilleurs poèmes, ainsi que des inédits ; une somme précédée d’une étude fouillée de Benoît Legemble, qui affirme notamment : « Face à l’agitation factice des professeurs de désespoir, contre la tentation nihiliste, Baqué oppose une langue chaleureuse et fraternelle, à mille lieux des certitudes et des lumières de pacotilles. »

Certes, l’angoisse existentielle travaille la pâte de ces poèmes, mais le sentiment de fraternité avec « les gens » dit aussi une solidarité qui tient debout. Si Gilbert Baqué célèbre les corps dans un érotisme subtil, il dit aussi en filigrane l’amour et l’attachement aux lieux. A la campagne de son enfance, bien sûr, mais également à la ville de Toulouse qui vit dans ses « remenbrances », comme dans cette « Aquarelle » évoquant l’ancienne Garonnette.

Ici naguère s’épanchait le miroir vert d’une des filles de la Garonne.
Ici naquît une île avec ses ponts, ses barques, ses drapeaux aux fenêtres comme des voiles ramenées.
Blanchisseuses bavardes, les écoliers venaient pourfendre leurs fantômes devant vos frêles palissades,
et leurs rêves flottaient avec vos rires dans les poussières du vent d’autan.

Je ne connais des Bains de la Samaritaine que cet étrange nom d’eaux vives et d’ailleurs.
Le vieux Pont de Tounis n’enjambe plus que des silences,
et mes mots d’aujourd’hui sont paroles d’hier.
O Garonnette absente, l’asphalte dur a barré d’un trait noir le bleu de tes lavandes


N’oublions pas enfin que Gilbert était un musicien de jazz et que le poème s’inscrit aussi dans un moment de fête où un partage et une harmonie tiennent tête à la nuit.

Michel Baglin



samedi 6 juin 2015, par Michel Baglin

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Gilbert Baqué


Né en 1935 à Toulouse, décédé le 9 avril 2015, Gilbert Baqué a passé son enfance dans le Lauragais. Entre 1951 et 1955, il intègre l’École Normale d’Instituteur de Toulouse, avant d’embrasser la carrière d’enseignant qu’il abandonne en 1990.
Il a été engagé dans la vie littéraire toulousaine, participant à de multiples rencontres aux côtés de ses amis et fréquentant à l’occasion Rafaël Alberti, Guillevic, Franck Venaille, Henri Deluy…
Il a collaboré régulièrement à Action poétique. Il y donnait des critiques de spectacles quand il ne s’adonnait pas à son autre passion : le jazz avec son trombone dans le groupe Calamity Jazz.

Bibliographie


« Le temps à perdre », éditions P. J. Oswald, 1970
« Désorient », éditions Tribu, 1982
« Instants suprêmes », éditions Le Pâtre, 1990
« Soleils », éditions de la Renaissance, 1996
« Ressacs », éditions N & B, 2002
« Fin Provisoire », éditions Délit, Toulouse, 2008



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