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Jean-Albert Guénégan

« Poétique de la terre à la mer » & « Wrac’h à la ronde »

Jean-Albert Guénégan publie un recueil, « Poétique de la terre à la mer » et un livre-objet bibliophilique enrichi d’estampes dues à Jean-Pierre Blaise sur l’île Wrac’h. Jacques Ibanès les a lus.



Un jour de mai, malgré un « froid à glacer le visage des jours », Jean-Albert Guénégan entreprend une randonnée tout à la fois pédestre et poétique dans les monts d’Arrée : « Tro Ménez / je marche pour / à distance tenir mes pensées, / oublier ce qui ne répond à rien. » Marcher en ces lieux sous un ciel noir, traverser des villages où « s’absente la vie », c’est pour le poète arpenter les territoires à la fois de l’enfance et de la poésie et s’émerveiller toujours des paysages et des gens qui l’habitent : « Je ne sais si l’humanité est au rendez-vous / pourtant je vis en elle à m’en égarer. »

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Jean-Pierre Blaise & Jean-Albert Guénégan présentent les estampes. En arrière-plan, François Lucas, crabophoniste.

Passé ce prélude campagnard, le voici dans sa ville de Morlaix qu’il connaît de pied en cap, pour une autre balade, à la manière d’un Charles-Albert Cingria ou d’un Georges Perros, c’est-à-dire quelque peu divagante et tendre, avec une once d’humour. Le poète commence par se mouvoir au-dessus de « la mosaïque des toits désordonnés » comme les fameux personnages de Folon, « Puisque parfois / il faut voler / pour goûter au bonheur ».
Aux toits de la ville fait écho celui de son jardin intérieur où « De Brahms à Rimbaud / de Van Gogh à Brancusi / ça compose ça poétise : ça magnifie / Tout est création / élévation / allégresse./ Sous le toit de mon âme apaisée / ça vertige. »
Mais Jean-Albert Guénégan n’est pas homme à se cantonner seulement dans de telles élévations. Et c’est avec les pieds bien sur terre - et toujours la poésie chevillée à l’âme - qu’il nous convie maintenant à une balade en prose poétique dans les rues morlaisiennes. « Depuis des décennies nous sommes des amoureux charnels… Je conjugue le verbe aimer à tous les temps afin que nos cœurs battent tranquillement et au même rythme ».
Avec un « bonheur nomade » contagieux nous voici entraînés dans le lacis des ruelles et des impasses, tandis que défilent sous nos yeux les collines, les églises, l’immanquable viaduc, sans oublier la gare. Le hasard nous fait croiser un garçon « à crête d’iroquois », une jeune fille « à la mèche carminée », des passants « comme des fourmis », sans oublier le chat de gouttière et le chien errant. Tout cela sous un ciel gris qui tourne soudain à l’averse. « C’est ainsi que bat le cœur de ma ville aux cent mille marches et qu’elle se donne au monde. Elle me prend d’une main mélancolique, promène ma solitude sans aller jusqu’à l’aventure. Précieux instant où je suis à elle et la respire en son humanité, où elle est à moi quand je scrute ma destinée. Le temps d’une marche tranquille, homme des pavés, je vais et je viens. ».
Belle occasion pour entonner sur le mode du poème court, une ballade des venelles : venelle Auguste Ropars, venelle aux Prêtres, venelle des Ursulines, des Carmélites des cent marches, de la roche, de la bergerie… pour se retrouver fatalement nez-à-nez avec le grand ancien, l’autre poète de Morlaix que Jean-Albert Guénégan, en héritier respectueux ne manque jamais de saluer bien bas, je veux nommer Tristan Corbière.
Et tenez, vous ne le croirez peut-être pas, mais je vous jure que c’est vrai : Jean-Albert a rencontré Tristan, comme cela, en prenant l’air. Avec pour témoin Sir Bob, le chien du vénéré poète. Ils se sont rapidement tutoyés et ont devisé sur la marche du monde : Woodstock, la pop music, Gainsbourg, les hippies (c’est vrai que Tristan en a la dégaine), Roscoff, Baudelaire, Verlaine, les « Amours jaunes » et tutti quanti. Pour finir, Jean-Albert lui a fait le plus beau des compliments quand il lui a dit : « Qui ose ne pas te connaître est insensible à tout. A chaque fois que, dans le plus grand secret, une main ouvre le livre et commence de te lire, tu renais ! »
Immanquablement, la dernière étape de la Poétique de la terre à la mer honorera le Dourduff, « cordon ombilical » de sa ville qui file vers le large et son cortège d’îles et encourage la confidence : « Que l’on me donne / la carapace de l’horizon / des ailes et des bras / pour tout aimer en même temps. »

« Wrac’h à la ronde ».

Si Jean-Albert Guénégan est un bon marcheur, il sait aussi être sédentaire et c’est d’un séjour passé sur l’île Wrac’h, « ce haricot cette figure de proue, cette langue tirée à la terre » en compagnie de son ami le graveur Jean-Pierre Blaise, qu’est né le texte intitulé « Wrac’h à la ronde ».
Le livre, précieux objet bibliophilique, est présenté dans un coffret en bois enrichi d’estampes dues à l’art de Jean-Pierre Blaise dont on connaît l’exceptionnelle maîtrise de l’eau forte et de l’aquatinte.
Cette île dont le phare sert de résidence d’artistes et de lieu d’expositions en été, Jean-Pierre Blaise en exprime le climat avec justesse et ferveur. En bon voisin qui en a débusqué depuis longtemps toutes les féeries, il s’est attaché à faire vibrer les jeux « de la lumière grise du jour » et ceux de « l’univers noir, neutre et angoissant de la nuit ».
Et quand Jean-Albert Guénégan « abdique devant cette calligraphie du paysage, graveur d’éternité » et se retire dans le phare pour emprunter « les marches de l’escalier colimaçon », le poinçon de Jean-Pierre Blaise donne à cet escalier le statut d’un personnage énigmatique qui saisit.
Avec un texte dense et habité, des images à l’unisson, et un sens aigu de l’ouvrage bien faite (qualité du papier, typographie, mise en page), il n’y a aucun doute : « Wrac’h à la ronde » est un magnifique hommage à la beauté.

Jacques Ibanès



Lire aussi :

« Conversation à voix rompues » avec Jean-Claude Tardif

« Poétique de la terre à la mer » & « Wrac’h à la ronde »


mercredi 15 octobre 2014, par Jacques Ibanès

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Jean-Albert Guénégan
« Poétique de la terre à la mer »


Edinter. 16€.

Jean-Albert Guénégan
« Wrac’h à la ronde »

avec 18 estampes de Jean-Pierre Blaise
(14ex. 700€)


Jean Albert Guénégan

Jean Albert Guénégan est né à Morlaix en 1954. Venu tard à la poésie suite au décès de sa mère, il a publié une vingtaine de recueils de poésie, de livres d’artiste et des récits autobiographiques. Il « essaie de faire la poésie au plus haut de lui-même » et intervient dans les établissements scolaires, médiathèques et maisons de retraite.

Bibliographie

Visage d’un jour (Caractères éd., 1992), préface de Charles Le Quintrec
Poème à demeure (Librarie-Galerie Racine éd., 1996)
Un jeudi bleu de songe (Le Petit Véhicule éd., 1999)
Pontaniou les barreaux… (La Part Commune éd., 2001), préface de Marylise Lebranchu
Le temps des jeudis (La Part Commune éd., 2003)
Si patiente était la neige (Anagrammes éd., 2004)
Mes quatre jeudis (Anagrammes éd., 2006), roman
Dimitri et les livres (La Clé du jardin éd., 2008)
Conversation à voix rompues (Editinter éd., 2009), avec Jean-Claude Tardif

Jean-Albert Guénégan est également l’auteur de 4 livres d’artistes à tirage limité à 12 exemplaires aux éditions Les Aresquiers en 2008.

Il a fait paraître des poèmes dans les revues Friches, Le coin de table, Diérèse, Avel IX, Hors-Jeu, Hopala, Vivre en poésie, A l’index,…
Il a été Président du Comité Tristan Corbière en 1995 à l’occasion du cent cinquantième anniversaire de la naissance du poète



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