Jean-Claude Pirotte

« Portrait craché »

Jean-Claude Pirotte n’est plus qu’un bornage temporel pour dictionnaires : 1939-2014. Heureusement, restent ses livres dont le dernier (?) sera disponible en librairie d’ici trois semaines à l’heure où j’écris ces lignes. Je viens de lire « Portrait craché » qui me renvoie à « Brouillard » que je lisais il y aura bientôt un an… Les deux sont comme le journal de la maladie qui le ronge et l’occasion d’une introspection qu’il mène entouré de ses livres d’élection.



Un vieil homme atteint d’un cancer soliloque, lit et écrit. L’écrivain Pirotte passe du Il au Je dès la première page du deuxième chapitre. Révélant ainsi qu’il s’agit d’un autoportrait qu’il trace : d’ailleurs le lecteur avait-il besoin de cet artifice grammatical ? Les indices sur la maladie suffisaient dès le début. Rien de morbide ni de complaisant dans ce livre qui se donne pour un roman (volonté de l’éditeur ou suprême élégance de l’auteur ?), mais une lucidité de chaque instant et une volonté extrême de comprendre les choses et la vie.
Journal de la maladie, disais-je plus haut. Jean-Claude Pirotte ne cache rien de ses affres au lecteur : ni les rémissions, ni les aggravations, ni les remarques du médecin traitant dès lors que ce dernier interroge le patient. Mais Jean-Claude Pirotte reste très à l’écoute de son corps et de la douleur, ce qui lui fait écrire des passages très philosophiques sur la souffrance et ses effets sur l’individu. Reste alors un homme face à sa souffrance qui ne peut qu’émettre des hypothèses et se rassurer comme il peut. Encore que Pirotte ne cherche pas à se rassurer mais cherche plutôt à démêler le vrai du faux de ce qu’il peut penser à un moment donné, devant les affirmations du corps médical. Rien n’est épargné au lecteur des certitudes et des hésitations de l’auteur.

Mais le progrès de la maladie et les moments que Pirotte vit sont aussi l’occasion d’une introspection qui ne se relâche jamais. À nul instant la moindre complaisance mais toujours la volonté de voir clair dans ce qu’il est devenu : d’où ce retour à l’enfance qui débouche sur une certaine culpabilité que n’abandonne jamais la lucidité. Jean-Claude Pirotte devient le scribe de lui-même, peut-être veut-il éclairer ce qu’il fut (son enfance, sa jeunesse, ses fugues, sa cavale…) en donnant des clés à qui veut bien le lire. On se prend alors à penser qu’un écrivain n’est jamais coupé de son enfance et toute son œuvre explore ce moment privilégié. On comprend alors la haine du « père » et son refus de la mise à mort de ce dernier, on comprend alors qu’il ait aimé sa mère. Que son enfance fut une quête incessante d’amour. La culpabilité traverse ces pages : de celle de n’avoir pas su être proche de sa mère et de se révolter sans cesse contre son autorité à celle de ne s’être pas occupé de ses filles ni de ses petites-filles à cause de ce qu’il avait vécu dans son enfance. Comprenne qui pourra !

Mais « Portrait craché » est une ode à la littérature, la vraie, celle qui ne se soucie pas des retombées financières du livre mais uniquement de ses effets sur le lecteur. Si Pirotte regrette, au début de l’ouvrage, de n’être pas entouré de sa bibliothèque qu’il a dû abandonner dans son précédent séjour pour venir se soigner dans la ville de son enfance, peu à peu ses livres d’élection le rejoignent : soit qu’un ami lui en ramène une caisse, soit qu’ils occupent son esprit tant le souvenir de la lecture est prégnant. Aussi, lorsqu’ « un ami resté fidèle lui a déposé les caisses de livres abandonnés dans son ancien logement, les livres l’entourent à nouveau, formant barrage à la déréliction ». Et alors, Pirotte énumère les livres et leurs auteurs, énumérations qui se poursuivent jusqu’aux ultimes pages de « Portrait craché » . Car « la lecture prend le pas sur la douleur, elle est la seule sauvegarde ». On pourrait multiplier les citations. Sur les livres : « Aujourd’hui que l’ignorance et le mépris le [le livre] menacent, il est redevenu ce qu’il doit être, le refuge des réfractaires, l’illusion bénéfique et agissante des déclassés, l’arme de plus en plus secrète d’une armée de l’ombre. Le livre survivra à l’humanité moribonde. » Plus loin : « La seule présence des livres lui confère un surcroît de vie et tempère avec succès la morosité de l’exil ». Faut-il continuer ? Non, sans doute… On pense alors à ce qu’il écrivait dans « Brouillard »  : « Les livres m’entourent et c’est la compagnie rêvée ». Il ne faut pas s’étonner de la vision acerbe qu’a Pirotte de notre société, de la place qu’y occupe l’informatique, nouveau moyen d’aliénation de l’humain, de la fascination de l’écran et du clavier dont est victime le plus grand nombre qui se laisse gruger par les multinationales et leurs laquais…

Le livre alors se termine quasiment, non sans quelque nostalgie, sur une célébration de la vigne ; ce qui n’étonne pas le lecteur quand il sait que Jean-Claude Pirotte a toujours été un amateur éclairé de bon vin. Et le livre s’achève par ces lignes bouleversantes sur le silence et l’absence car il s’agit alors « d’accueillir la mort et en quelque sorte de lui faire place nette ». Ce mince livre n’est qu’improprement un roman. Dans « Portrait craché » , Pirotte cite Joubert : « Les petits livres sont plus durables que les gros ; ils vont plus loin […] Ce qui est exquis vaut mieux que ce qui est ample. Un livre qui montre un esprit vaut mieux que celui qui ne montre que son sujet. » C’est à cela qu’on reconnaît un écrivain, c’est à cela qu’on reconnaît Pirotte…

Lucien Wasselin



LIRE AUSSI :

Jean-Claude Pirotte : DOSSIER
Jean-Claude Pirotte : Entre réel et légende(s). Portrait. (Lucien Wasselin) Lire
Jean-Claude Pirotte : « Traverses » (Lucien Wasselin) Lire
Jean-Claude Pirotte : « Jours obscurs » (Lucien Wasselin) Lire
Jean-Claude Pirotte : « Portrait craché » (Lucien Wasselin) Lire
Jean-Claude Pirotte : « Brouillard » (Lucien Wasselin) Lire
Jean-Claude Pirotte : « Ajoie » (Lucien Wasselin) Lire
Jean-Claude Pirotte : « Gens sérieux s’abstenir » (Michel Baglin) Lire
Jean-Claude Pirotte : « À Saint-Léger suis réfugié » (Georges Cathalo) Lire
Jean-Claude Pirotte : « Place des Savanes » (Lucien Wasselin) Lire
Jean-Claude Pirotte : « Le Promenoir magique » (Lucien Wasselin) Lire
Jean-Claude Pirotte : « Passages des ombres » (Lucien Wasselin) Lire
Jean-Claude Pirotte : « Cette âme perdue » (Michel Baglin) Lire



samedi 2 août 2014, par Lucien Wasselin

Remonter en haut de la page



Jean-Claude Pirotte
« Portrait craché ».


Le Cherche Midi éditeur
(192 pages, 16,50 €.)
En librairie le 21 août 2014.





Bibliographie

Voir la bibliographie de JC Pirotte ici (colonne de droite)



-2017 Revue Texture Contact | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0