Jean-François Mathé

« Prendre et perdre »

Dans ce recueil comme dans les précédents, avec la même économie de moyens et la même force, Jean-François Mathé se confronte au temps qui reste à vivre. En rappelant à chaque page combien prendre et perdre constituent les deux pôles entre lesquels oscille toute vie humaine.

Une triple lecture par Jacques Morin, Lucien Wasselin et Michel Baglin.



Vieillissant, on ne perd que ce qu’on a pris à la vie, sans doute. C’est un peu la leçon de ce livre, magnifique, où Jean-François Mathé rappelle à chaque page combien prendre et perdre constituent les deux pôles entre lesquels oscille toute vie humaine. Sans élever la voix, avec une mélancolie toute en retenue et des images aussi simples que fortes par leur justesse, l’auteur se demande « où sont chemins, raisons de vivre, / fil du temps ? ».
A la façon du Camus du Mythe de Sisyphe, il ne cherche de consolation dans aucune illusion, ne se paie pas de mots ni d’un sens de l’existence bricolé pour faire face à la mort – la sienne, et plus encore celle des êtres aimés, de la compagne, des amis – mais il rend grâce aux bonheurs pris au fil des jours, en chemin. Ce chemin qui est le seul, sans doute, à faire sens, comme le chantait Machado, et qu’il reformule ainsi : « Pas de but, sinon ce qui le devient au passage… ».
Beaucoup d’évocations d’un temps révolu constellent donc ce recueil poignant - « c’est désormais l’absence de tout / qui respire dans la maison » - d’un homme vieillissant qui mesure ce qu’il reste de temps à vivre, « étroit balcon » face à la nuit et/ou au vide, sans complaisance, ni amertume, ni envolées lyriques, mais avec une sorte d’humilité foncière et beaucoup d’élégance dans la formulation. Bien sûr, « dans vivre il y a toujours / de la douleur pour tous », c’est le lot commun, et la déréliction ne fait que croître : « plus quelqu’un m’appelle, plus je n’y suis pour personne ». Pourtant, avoue-t-il au détour d’un poème, même si c’est le soir, « me brûle encore le désir de vivre ». Et puis il y a les moments heureux qui ne cessent d’accompagner celui qui se remémore ce qu’il a su prendre à la vie avant de le perdre : « Il y a dans toute absence / quelque chose qui nie le vide / qu’auraient laissé les départs, les morts ».

Michel Baglin



Une lecture de Jacques Morin


Jean-François Mathé, à partir des mêmes simples éléments de sa poétique : le soleil, la nuit, les oiseaux, les feuilles, l’eau, la chanson… sait composer de multiples poèmes qui apportent chaque fois beauté et gravité. « Prendre et perdre », avec presque les mêmes lettres, les deux verbes indiquent, dans leur acception absolue, cet équilibre fondamental entre la vie et la mort. Et la page de Jean-François Mathé est l’occasion de frotter ces deux rives du fleuve temps. « D’ici déjà on voit demain / tant cette nuit est transparente ».
Les images sont limpides, servies par une langue épurée. L’adresse est si douce, si généreuse qu’on ne sait pas si elle le concerne lui-même, l’être aimé ou le lecteur, tant on se sent concerné « Le jour ne s’ouvre / qu’à la respiration / que nous glissons en lui ».
La gravité coiffe le poème initial avec une considération sur le dernier regard, vide et fixe, mais où l’espoir demeure. N’écrit-il pas par ailleurs : « Il y a dans toute absence / quelque chose qui nie le vide… »
La beauté est constante et chaque page est écrite comme une œuvre d’art. C’est cette fréquentation, cette étreinte, cette danse avec le temps qui est questionnée inlassablement dans la poésie de l’auteur. Il n’y a pas de parti-pris, ni exaltation superflue d’un côté ni rancune surie de l’autre, Jean-François Mathé sait faire la part des choses, au sens plein, entre l’humilité, l’amour et la lucidité. « Tu étais sans blessures, / comme du vent mordu par les chiens. »

Jacques Morin



Une lecture de Lucien Wasselin


Trois suites de poèmes composent ce recueil au beau titre qui dit bien les choses : aux cartes, précisément au tarot ou à la belote, ces deux verbes ont une importance certaine, même si parfois ils sont désignés différemment…
Dans Vivre au Bord, page 9, l’espoir n’est pas perdu car l’autre, « celui qui fait quelques pas / à côté des miens / [porte] sur ses seules épaules / la nuit pour deux ». Ailleurs (p 10), c’est la tendresse, la rondeur ou la plénitude. Reste à l’occasion le combattant qui, l’âge venu, mêle des qualités dont la moindre n’est pas « habiter le monde / en le débordant » (p 11). Où est la vérité, où est la vraie vie ? se demande J-F Mathé. C’est que la beauté devrait être au centre du monde (p 23). Il y a comme un goût doux-amer dans ces poèmes : qu’est-ce qui se tient au-dessus de nous ? ( 31).
La deuxième suite, Passage entre chien et loup, regroupe des poèmes d’amour, de la longueur du temps et de la difficulté qu’il y a à vivre. Même, les rêves sont absents de cet ensemble, et ce n’est pas peu dire. Jean-François Mathé a les mots pour exprimer parfaitement cette vanité de l’existence : « Puis je poserai ma tête / à côté du sommeil / en attendant qu’il me recouvre / de l’absence du monde » (p 48). Pour cette neige avalée (p 53), on aimerait croire que c’est dans le but d’étancher la soif ; même si l’amour n’est qu’un écho improbable qui risque de finir dans le silence. C’est ainsi que le poète écrit (p 44) : « nous ne nous sommes pas dit au revoir, / demain est un jardin dont je couperai / toutes les fleurs sous leurs couleurs mortes ».
La troisième (et dernière) suite est la plus triste du recueil. L’inéluctable se dit clairement : « ce qui était invisible… / comme un parfum que tu ne dédiais qu’à l’amour / avant que le temps ne le trouve pour l’emporter / en m’en laissant souvenir et désir » (p 58). Ou encore : « retarder / le moment où le vide de la tasse / s’emplirait du vide de ta vie » (p 61). Et plus loin, que reste-t-il sinon à écrire un sonnet régulier en octosyllabes (p 65) qui proclame « attendre que la mort vienne » ?

Lucien Wasselin



mardi 29 mai 2018, par Michel Baglin

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Jean-François Mathé :
« Prendre et perdre ».


(80 pages, 13 euros)
Rougerie éditeur,
en librairie ou sur commande aux Editions Rougerie, 7 rue de l’Echauguette 87330 Mortemart



Jean-François Mathé


Jean-François Mathé est né le 30 mai 1950, à Fontgombault, dans l’Indre.
Etudes de Lettres modernes à l’Université de Poitiers.
Après avoir enseigné deux ans au collège de Loudun (Vienne), il est nommé professeur agrégé de Lettres modernes au lycée de Thouars (Deux-Sèvres). Il a pris sa retraite en 2010 et vit dans un village du Poitou. Il a partagé son temps entre un métier qui l’a passionné, la poésie, le dessin humoristique et la chanson.
De 1970 à 1980, parallèlement à l’écriture, il s’est en effet consacré au dessin d’humour (des dessins ont paru dans Télérama, La Vie, Tribune Socialiste, Gulliver, Encre Libre, etc. Illustrations pour deux livres : Les Culbuteurs - Albin Michel 1976 et La Fête des Anes - Rougerie 1985).
Il est membre du comité de la revue Friches et du jury du prix Troubadours/Trobadors.
Il a reçu en 2013 le Grand Prix International de Poésie Guillevic-Ville de Saint-Malo pour l’ensemble de son œuvre.



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