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Georges Simenon

Quand Tillinac creuse « Le Mystère Simenon »

Pour connaître sa biographie, rien ne vaut sans doute le passionnant et volumineux « Simenon » de Pierre Assouline. En revanche, pour comprendre la démarche littéraire de celui que Gide considérait comme « le plus vraiment romancier que nous ayons dans notre littérature d’aujourd’hui », je recommande « Le Mystère Simenon », un essai de Denis Tillinac, paru en 1980 et qu’on ne peut donc aujourd’hui trouver que chez les bouquinistes ou en bibliothèque.



L’achat du « Mystère Simenon », je viens seulement de le réaliser alors que je voulais lire cet essai depuis que nous en avions parlé avec Denis, lors d’un repas, en 1981 ! Mieux vaut tard que jamais et je ne regrette pas d’avoir déniché un exemplaire de ce livre consacré à un « monstre de l’édition » (plus de 200 romans sous son nom, 150 nouvelles, des récits autobiographiques et de voyages, et des « dictées ») doublé d’un « monstre littéraire » dont Tillinac, avec intelligence et dans son style impeccable, tente d’approcher le « mystère ».

Quel est-il, le mystère de cet auteur prolifique qui fait montre d’une véritable économie de moyens en se défiant de tout ce qui s’apparente peu ou prou à un effet littéraire ? Tillinac répond : l’alchimie intérieure qui a permis « de réaliser une œuvre aussi ample avec des matériaux aussi frustres ».

Cette alchimie n’est pas à chercher du côté d’une représentation du monde. Simenon n’en propose pas. Tout au plus peut-on noter que le regard qu’il pose est décapant – celui d’un « implacable balayeur d’illusions », avance Tillinac, qui précise : « si implacable que ses romans sont comme des illustrations littéraires des intuitions de Cioran » !

Il demeura durant toute sa carrière un écrivain sans idéologie. « Les rédempteurs – communistes, anarchistes, nihilistes ou mystiques – Simenon les observe, et il décrit leur obsession comme il décrit n’importe quelle autre obsession, sans la valoriser, sans la dénigrer non plus, précise Tillinac. Son regard n’est porté par aucun système de représentation du monde. Peut-être parce qu’il n’a pas eu le loisir, entre dix-sept et vingt-cinq ans, d’emprisonner la vie dans des concepts ». Et Simenon lui-même, qui se disait seulement à la recherche de l’« homme nu », se méfiait de toute forme d’intellectualisme. « J’aime mieux tourner en tâtonnant autour d’une petite idée jusqu’à ce que je sente une réponse », prétendait-il.

Le mal-être de Simenon, qui date de l’enfance et probablement d’un malentendu jamais résolu avec sa mère, irrigue son œuvre et son écriture, que Tillinac après d’autres qualifie justement d’« impressionniste ». « Les romans des Simenon sont moins des histoires qu’une somme de tableaux ».

On sait qu’il les écrivait vite, en ce coupant du monde, sans vraiment savoir où son stylo et son imaginaire l’entrainaient, de manière compulsive, mettant en scène des personnages très ordinaires – nos semblables - mais qu’on découvre en situation de déséquilibre. Chaque roman (du moins pour ce qui concerne les « romans durs » ou « romans-romans », c’est-à-dire autres que les Maigret) décrit ce moment de crise, le « passage d’un ordre accidentellement perturbé à un ordre reconquis, passage exprimé par une fugue, une mise à distance », etc. A son bureau, Simenon est alors comme habité. Il prétendait devenir ses personnages, entrer dans leur peau. Mais le mot fin inscrit, il les oubliait (il ne relisait jamais ses livres), jusqu’au moment où un autre roman, d’autres personnages le requéraient. Toujours en quête.

Simenon multipliait ainsi ses vies, nomadisait d’un univers l’autre, comme il le fit dans la réalité en multipliant les déménagements, en France et à l’étranger, et les voyages un peu partout sur la planète. Tillinac note que lorsqu’ il voyage, il ne le fait pas en touriste, il ne visite pas mais s’installe, « procédant à une sorte de sédentarisation provisoire ». Et d’ajouter : « comme sa propre existence, les livres de Simenon sont des histoires d’errances. »

L’errance est une clef. Selon Tillinac, il en est une autre : « l’incommunicabilité (qui) est au cœur de son œuvre, comme elle fut au cœur de sa vie » - l’écrivain belge se disait lui-même « un mal-compris ». Simenon est en fait un « malade de la confession », mais qui ne la réalise vraiment que dans le roman (ses « dictées », de peu d’intérêt mais où il se livre totalement, en apporteraient une preuve par l’absurde). Sa manière de travailler, son immersion complète de quelques jours dans un roman, le fait même qu’il ne sache jamais où il va le mener (« L’écriture de Simenon (…) ne transgresse pas le réel, elle le charrie », note Tillinac), révèlent qu’il ouvre en fait les vannes de son inconscient, donnant libre cours à quelques incarnations de ses obsessions majeures. Mais pour ce faire, celui qui est peut-être « le dernier romancier d’Occident » a besoin de leur donner forme, et la consistance de créatures dans lesquelles chacun – et d’abord lui-même – peut trouver un miroir. C’est en somme la leçon de cet essai : « Si l’écriture de Simenon est la transcription d’un discours inconscient, elle ne fonctionne qu’à travers la conscience fictive d’un personnage ». Voilà ce qui fait de Simenon, naturellement et presque exclusivement, un romancier.

Mais quel romancier ! Denis Tillinac pronostiquait en 1980 (sans risque certes, mais contre les pédants de l’intelligentsia) : « il se retrouvera un jour dans le Panthéon du XXe siècle littéraire ». Son entrée dans La Pléïade ces dernières années (trois volumes pour le moment) est déjà un grand pas dans ce sens !

Michel Baglin



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lundi 6 octobre 2014, par Michel Baglin

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Georges Simenon

Ses livres

Auteur d’une fécondité exceptionnelle, il a commencé par écrire et publier sous pseudonymes des contes et romans galants (près de 200) pour se faire la main. En 1929, il écrit « Pietr-le-Letton », le premier Maigret, et le premier roman qu’il signe de son nom. En 1932, il signe son premier « roman-roman », « le Passager du Polarlys ». 193 romans, 158 nouvelles, vont suivre, mais aussi plusieurs œuvres autobiographiques, des reportages et ses « dictées » à la fin de sa vie. Les tirages cumulés de ses livres atteignent 550 millions d’exemplaires.

Ses dates

Né à Liège (Belgique) le 13 février 1903, Georges Simenon est mort à Lausanne (Suisse) le 4 septembre 1989.
A seize ans, en raison de l’état de santé précaire de son père, il quitte le collège et commence à travailler dans une pâtisserie puis chez un libraire, avant d’être engagé comme journaliste localier à la Gazette de Liége.
En 1922 il part pour Paris où il devient secrétaire de Binet-Valmer. L’année suivante, il épouse Tigy et devient secrétaire du marquis de Tracy. Il écrit des romans populaires, voyage (Etretat, Porquerolles, l’île d’Aix), entreprend avec Tigy et Boule un tour de France sur les canaux et les rivières, fréquente Vlaminck, Derain, Picasso...
En 1929, il fait construire l’Ostrogoth et part pour la Belgique et la Hollande. Puis il s’embarque pour la Norvège et écrit son premier Maigret. Il s’installe à "La Richardière ", près de La Rochelle en 1932. Et continue de voyager pour des reportages destinés à divers journaux, en Afrique, en d’Europe, avant un tour du monde (1935). Au retour, il emménage à Paris.
En 1941, il s’installe à Fontenay-le-Comte (Lors de l’invasion allemande, il est responsable des réfugiés belges à la Rochelle). A la Libération, il subit l’épuration aux Sables-d’Olonne et part pour l’Amérique. Il y rencontre Denyse, qui devient sa deuxième femme et s’installe au Canada, puis aux USA
Il rentre définitivement en Europe en 1955, à Paris, puis à Mougins et à Cannes. Avant de s’installer en Suisse en 1957. Il se sépare de Denyse en 1964.
En 1972, il décide qu’il n’écrira plus de romans et débute ses "Dictées" l’année suivante.
Sa fille Marie-Jo se suicide en 1978. Il rédige ses Mémoires intimes en 1980.
Après une opération d’une tumeur au cerveau (1984) il meurt à le 4 septembre 1989.



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