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Jean Giono

« Que ma joie demeure »

Roman ou poème ? Les deux sans doute. « Que ma joie demeure » raconte une quête, s’appuie sur des personnages, multiplie les scènes fortes et les descriptions, peint une utopie par le menu des travaux et des paysages intérieurs. Mais ce roman, fait d’une pâte épaisse, d’une écriture riche et toute de sensualité, est d’un lyrisme tel qu’il amène parfois aux confins du surnaturel, bien que Giono s’appuie sur une connaissance fine de la nature, des bêtes, de la condition paysanne et donc, aussi, sur un certain réalisme.



Tout commence par une métaphore : Orion-fleur-de-carotte. L’image surgit avec le personnage principal, Bobi. Sur le plateau Grémone, vaste contrée (imaginaire) où la vie est dure, Jourdan le fermier qui perd le goût de l’existence, a voulu profiter d’une nuit de pleine lune pour commencer ses labours. Sous le ciel étoilé, il comprend qu’il attend quelque chose, ou quelqu’un, et médite sur cette « lèpre » de la solitude et de l’égoïsme.

L’acrobate itinérant que le hasard a conduit jusqu’au bout de son champs l’aperçoit, s’arrête, lui demande du tabac et se met à lui parler de l’étoile qui lui fait songer à une fleur de carotte. Le verbe et sa magie font leur entrée. Jourdan comprend alors que la poésie est arrivée avec cet homme qui, à sa manière, « guérit les lépreux ». Il l’invite chez lui, où sa femme comprend elle aussi très vite que l’homme répond à leur attente confuse, l’espérance enfouie sous les années de labeur et de servitude.

Et Bobi, au fil des jours, va devenir pour eux et pour tous les fermiers du plateau qu’il incite à se réunir, une sorte de « messie ». Il leur apprend la gratuité en distribuant l’hiver aux oiseaux affamés les sacsde blé surnuméraires plutôt que de les thésauriser, ou en ensemençant de narcisses les champs dont la production n’est pas indispensable à l’autoconsommation. Il leur fait se saouler de la beauté des choses, jouir de la proximité des bêtes en allant acheter un cerf domestiqué qu’ils rendront à la vie sauvage, qui n’appartiendra à personne en propre mais à la communauté. Et ils iront ensemble, en expédition, chercher des biches pour repeupler leur bois. Il leur apprend aussi la convivialité en multipliant les occasions d’agapes et de réunions, l’échange des outils et des savoirs, puis en mettant en commun les bien et en partageant le travail des champs.

Une parabole

Publié en 1935, cette parabole annonce les réflexions sociales, politiques et surtout morales de Giono sur la condition paysanne, et les valeurs qu’elle porte, qui en feront dans l’avant-guerre et dans sa bergerie du Contadour, une sorte de maître à penser débattant ardemment de ces questions avec ses amis et ses disciples.

Mais loin d’être un simple appel au « retour à la terre » - que le pétainisme allait mettre à la mode peu après -, « Que ma joie demeure » est surtout une nouvelle manière pour Giono de renouveler son « chant du monde », son approche panthéiste de l’univers et de la vie humaine. Et cette parabole, qui a bien sûr un sens éthique (les vraies richesses ne se thésaurisent pas mais se partagent), est aussi une quête de la joie, qu’il faut chercher dans l’inutile, et dans une présence au monde jamais donnée, jamais acquise. Ou dans le bonheur de la création, que la scène de la construction d’un métier à tisser, donnant sens et enthousiasme à chacun, illustre superbement.

Cette joie, d’ailleurs, si elle est pour tous les paysans du plateau une révélation, demeure fragile et menacée : elle n’empêche ni l’inquiétude, ni les tourments du corps, ni les suicides. On mesure sa résonance religieuse (le titre est emprunté à Bach et à sa cantate « Jésus, que ma joie demeure »), mais il s’agit bien sûr d’une approche païenne, comme toujours avec l’auteur de la Trilogie de Pan.

Giono n’est pas un donneur de leçon et la conclusion de cette œuvre reste ouverte. Même si Bobi meurt foudroyé, il a aidé des hommes à être plus solidaire et mieux au monde. Il leur a permis de mettre la quête de la joie et du bonheur au cœur de leurs vies, individuellement et collectivement. Et cela en cherchant à instaurant une harmonie retrouvée entre les hommes, les bêtes, les plantes, l’environnement – préoccupation ô combien actuelle !

Michel Baglin



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jeudi 16 juin 2016, par Michel Baglin

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Jean Giono

Né à Manosque le 30 mars 1895, Jean Giono est mort le 9 octobre 1970 dans la même ville.
Il est le fils unique de Jean-Antoine Giono (1845-1920), un cordonnier anarchiste d’origine piémontaise et de Pauline Pourcin (1857-1946), d’ascendance picarde par sa mère et provençale par son père.
La famille a de maigres revenus et en 1911, Giono doit interrompre ses études pour travailler dans une banque.
En 1915, il est embarqué dans la grande boucherie du premier conflit mondial. Il voit ses amis tomber à ses côtés et lui est gazé. De cette expérience terrible, il tirera plus tard un roman, « Le Grand Troupeau » et surtout un engagement en tant que pacifiste convaincu.
Il lit beaucoup, s’imprègne des mythologies grecques et romaines qui marqueront son œuvre, à commencer par le premier roman qu’il écrit, « Naissance de l’Odyssée » (qui ne sera publié qu’ultérieurement). « Colline est son premier livre publié, qui ouvre la Trilogie de Pan, et reçoit un bon accueil.
En 1929, il décide de se consacrer entièrement à l’écriture. « Que ma joie demeure » en 1935 lui vaut un grand succès.
A la suite d’une randonnée avec des amis sur la montagne de Lure, il crée les Rencontres du Contadour, qui se poursuivront jusqu’en 1939. Son engagement pacifiste s’y confirme, il écrit « Les Vraies Richesses » .
Face aux menaces d’une nouvelle guerre, il écrit « Refus d’obéissance », « Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix », « Recherche de la pureté » , etc.
L’utilisation de sa pensée par Vichy, notamment le retour à la terre ou à l’artisanat, lui vaut après guerre, d’être accusé d’avoir collaboré (alors qu’il a caché des réfractaires, des juifs, des communistes) et il est emprisonné en septembre 1944. Il est libéré en janvier 1945, sans avoir été inculpé.
Dans les années qui suivent, Giono publie les œuvres de sa "seconde manière", notamment « Le Hussard sur le toit » (1951), il est bientôt considéré comme un des grands écrivains français du XXe siècle. En 1954, il entre à l’Académie Goncourt.
Pour autant, il reste engagé contre les guerres et soutient le comité créé par Louis Lecoin pour un statut des objecteurs de conscience, aux côtés de Camus, Breton, l’abbé Pierre.
Il est emporté par une crise cardiaque le 9 octobre 1970 dans sa maison.



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