Lucien Becker

Quelques poèmes

Lucien Becker a toujours confronté son écriture au néant et à la solitude irrémédiable, mais aussi au corps brûlant des femmes. Car il n’a cherché le salut que dans l’amour charnel, qui lui a inspiré des poèmes d’une grande beauté.
En voici quelques-uns


Il reste la pluie nue sur les pavés,
nue sur les mains, nue sur les larmes.
Il reste les femmes qu’on a aimées d’un seul regard
et qui passent avec un visage sans réponse.

Chaque foulée dont je marque les chemins
ferme une tombe qui n’est pas la mienne.
Mais le temps est proche où, les lèvres sèches de boue,
je perdrai pied sous le pont trop haut du ciel.

Ma vie n’aura même pas eu l’éclat rapide
de la rosée prise un instant dans le soleil
et l’espace se souviendra d’elle comme d’un souffle
qui faisait remuer ma bouche comme une feuille.

De mon corps dispersé il lèvera des plantes
qui auront un peu de mon regard sur leurs pousses.
Personne ne saura que je revis en elle
seul comme la dernière flaque portée par la terre.


La banlieue est à l’autre bout du monde
avec des grappes de rosée à tous les fils de fer.
Un chien hurle dans le sommeil des enfants
et rien n’empêche ce cri de traverser les maisons.

Les arbres sont restés au seuil du village.
Ils ont perdu la route qui les guidait pas à pas
et, complètement dépersonnalisés par la nuit,
ne sont plus que des racines chassées du sol.

La ville n’est plus qu’une épaisseur de murs,
les fenêtres n’ont plus le pouvoir de faire des étoiles,
la ville n’est plus qu’une taupe qui aurait péri
avant d’avoir atteint la terre facile des champs.

Dans la plupart des chambres, un homme
dont le sang veille comme l’eau sous la glace
n’est plus qu’une épave au milieu de sa vie
avec parfois, mal entendu, l’écho d’un rêve.

Il n’y a pas de flaques pour retenir la lumière
qui n’est plus dans le ciel qu’un peu de feu
mal éteint sur un monceau de cendres
où l’homme meurt en cherchant un peu d’air.


Il me faut aller vite dans tous les sens
parce que partout autour de moi
des femmes qui vont mourir se donnent
à des hommes dont la mort est pour demain.

Je dépense sans compter l’or de l’amour,
je goûte à ton corps comme à un verre
dont je n’ai pas le temps d’achever le contenu
parce que j’ai la main de la mort sur la gorge.

Il importe peu que je dise mon nom
à celles que je rencontre sur la route :
ma mort n’aura pour témoin que le visage
dont j’aurai vécu de tout mon regard.


La lumière qui s’écroule sur moi
quand je marche dans la nuit
m’a fait au visage de grandes blessures
que le jour ne peut refermer.

C’est un visage vraiment nu
qui se fixe à ma chair dépaysée
quand le monde cherche le matin
dans les tas d’ordures de la rue.

Les fenêtres sont des trous
d’où je regarde le ciel de bien plus près
que de la tour la plus haute :
adossé contre l’ombre, je peux me tenir debout.

Quand la soleil se lève
je crois qu’il va m’aider à vivre
mais au fond de moi le sang se rouille
échappé d’un cœur qui ne verra jamais le jour.

Quand une femme qui doit être belle apparaît
plus près de moi que toute la clarté de la terre,
je suis sûr que je pourrai l’aimer
mais la foule l’emporte dans ses bras.

Dans une chambre, une femme m’attend
dont le corps à vif va s’ouvrir au mien
dans un instant d’une plénitude telle
que rien ne peut la limiter, pas même la mort.


Le soleil ne cesse de dévaler le long des rails
en avant du train qui ne le rattrape qu’au soir.
Le soleil relie entre elles les petites gares
parmi les bourdons ricochant comme des balles.

Le paysan n’avance plus dans les avoines
tant l’espace semble le serrer de toutes parts
et quand il tourne son visage vers le ciel
il sent qu’il n’est pas seul à regarder la terre.

Lorsqu’il est parvenu au sommet de la colline,
il reconnaît dans le lointain quelques fenêtres
d’où doit sortir comme d’une source un paysage
de vergers trop blancs abandonnés aux abeilles.

Sa tête vogue sans effort sur les moissons
comme un simple bouchon au niveau d’une mer
où le village entrevu n’est plus qu’un îlot
auquel on n’accède qu’à la marée basse du soir.



A lire :
Lucien Becker : Rien que l’amour

dimanche 2 juillet 2006, par Michel Baglin

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La Table ronde. Edition établie et présentée par Guy Goffette. 432 pages 23 euros.

Une vie

Lucien Becker est né le 31 mars 1911 à Béchy où ses parents cultivaient la terre. Au début de la Grande Guerre, son père est tué et le petit Lucien grandit dans un univers exclusivement féminin.
A douze ans il intègre le collège de Dieuze où il commence à se passionner pour la poésie. Puis c’est le lycée à Metz et il publie son premier recueil « Feuillets parfumés de jasmin » qu’il reniera plus tard. Il reste huit années silencieux, échoue au baccalauréat, pratique le métier de vendeur au porte à porte pour placer des aspirateurs.
En 1931 il devance l’appel sous les drapeaux et se retrouve en Syrie. Rapatrié pour cause de malade, il fréquente alors la faculté de droit de Nancy, où il rencontre Léopold Sédar Senghor.
En 1935 il devient commissaire de police, en 1936 il rencontre celle qui deviendra sa femme, Yvonne Chanot. Il recommence à publier et de nombreux articles lui sont consacrés.
Durant la guerre, le couple s’installe à Marseille. Lucien Becker fournit de faux papiers à ceux qui fuient l’occupant et entre en contact avec le maquis du Vercors. La guerre terminée, il est nommé à Paris où sa femme ouvre une librairie.
Puis Lucien Becker s’éloigne du milieu littéraire. En 1961, il publie un dernier recueil, « L’été sans fin » avant de s’enfermer dans le silence.
En 1983, il retourne à Dieuze, il décède un an plus tard (le 25 janvier 1984) à l’hôpital à Nancy.

Principales œuvres

Rien à vivre (Gallimard, 1947) ;
Plein Amour (Gallimard, 1954) ;
L’Été sans fin (Éditions de la Chauméane, Aurillac. 1961)

Gaston Puel lui a consacré une biographie chez Seghers, dans la collection Poètes d’Aujourd’hui.

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