Claude Saguet

Quelques poèmes

Le poète toulousain Claude Saguet qui nous a quittés en septembre 2005, avait 69 ans. Discret, il avait peu publié - une dizaine de recueils - mais son écriture ramassée, d’une violence contenue, l’avait fait remarquer dès son premier recueil, "L’œil déserté".
Voici quelques poèmes extraits de ses recueils et quelques inédits.



D’un trottoir à l’autre on perd un ami. L’aube tendue des grandes villes, la foule brusque, les rues le reconduisent toujours au premier rendez-vous ; lui confèrent une pureté devant quoi ne résistent ni le reflet de nos plaisirs, ni l’ombre de nos jours.
Pour avoir refusé d’aller avec le vent, combattu l’ombre jusqu’à la rage, ses fenêtres ouvrent sur l’exil. Mais lui ne veut se souvenir que de ce grand battement d’ailes ; que de cette bête fabuleuse que nous appelons Poésie et qui l’attend, pieds et cœur nus, sur une route de couteaux.


Poème, j’ai habité le Cri. Me reconnaîtras-tu tout bruissant de tes mots et debout dans leur force ? Amené toujours plus loin de la plus pure image, je me suis souvenu - les soirs de grand froid - des horizons battus en quête d’une luciole.
L’ombre était grise vers les bras, et toujours étrangère à l’alphabet de l’homme impatient d’une clarté à l’autre bout des choses.
Maintenant que la lumière change la couleur du ciel, que les sommets du cœur ne sont plus enneigés, me reconnaîtras-tu si je passe en silence dans la claire épaisseur d’un buisson de paroles ?
Poème, ce cri d’ailleurs et notre veille pour dire qu’il reste au plus large des années de nos longues fuites parallèles.


à Pablo Néruda

Il suffira
qu’une guitare se souvienne,
que l’ombre de nos cœurs
tourne comme un collier
pour qu’un chant sur le ciel
recommence le jour
soutenant tes racines
au nom de la lumière.


Poète,
la terre nous limite.
Et ce qui nous sépare
contribue à la nuit
qui disperse les chemins
pris à l’envers des arbres
et plus doux à connaître
qu’ils inventent l’espace.

(Extraits de Choix de poèmes . Texture, 1980.)





Débris

Je porte en moi un cri d’usine
(et s’altère le sens du jour.)
Des trombes minutieuses,
l’égal d’une déroute.
Je porte aussi
un soleil vide,
les éperons du vent,
l’horizon du voyage.
Un nom, une ombre,
des voix froides,
Toute vie détruite à l’instant
Et qui savoure la mort
sur ma langue.

(Xambo ou les Barbares. Multiples,, 1980)



Il faudrait dire la ville
Limitée par ses murs,
Régie par les barrières
Que les ponts écartèlent
Et que la boue accable
De tout ce poids furieux
De maisons et de rues
Où je passe, feuille errante,
Plus secret qu’une cave.


A ma mère

Mon délire vient
d’un grand orage,
d’un lieu inexploré
à l’Est de l’Angoisse.
Tendresse verte aux carrefours
je le retrouve, couleur d’émeute,
en de lointains faubourgs
noyés de linges tristes.
Le soir peut faire la roue
quand j’écarte les branches,
ou vêtir de neige
la soif des oiseaux,
il assiège mes oreilles
plein de détonations.
En vain la mer efface
le bleu sourd du brouillard,
et griffe de ses sources
les filets de la pluie,
il balise d’injures
la nuit qui me ressemble.
Mon délire vient
de mille chaînes
coulées dans le regard
où tout se contredit.

(Terre de fièvres éditions Tribu juin 1984)



Tu me parles,
je suis loin de toi.
Je te parle
et tu es loin de moi.
Et tu me comprends !
Séparés nous nous entendons.
Nous regardons l’un vers l’autre.
Ainsi
tes yeux qui passent
franchissent obstinément
ces rues interminables.
Ainsi
ton visage qui passe
lui aussi franchit les brumes :
ces denses haies de roseaux gris,
ce grand fleuve imaginable,
cette plane route en pointillés
devenue folle d’étendue.
J’effacerai ces distances inscrites
sur nous comme sur nos villes.
J’effacerai ces villes séparées.
Tu sais
cela demandera des siècles
Mais on aura la patience de l’aube,
la confiance des graines...
on aura tout le temps.

(Distances. Prix de l’Encrier. L’Ancrier. 1992.



à Jean-Pierre Metge

Il n’aura pas de chant,
encore moins de musique.
Une voix d’homme assourdie
posera des questions,
ouvrira un passage
dans les années d’enfance.
Et ce bruit de paroles
aiguisées de hantises,
cette poussière d’échos
sur le tranchant des lèvres
traversera les bleus
de la maison secrète
triste comme ces lumières
appuyées sur la nuit
et qui ne savent pas,
une fois tuées les ombres,
l’espace à déchiffrer
pour mieux être nous-mêmes.

(L’Espace de la nuit. Le passe-Mots 1996)



Poèmes inédits

à Michel Baglin

Midi campé
Dans sa blancheur compacte,
La ville regarde
Passer son ombre.


Agitée et tendue
Elle pousse au désordre
Et sa ruse consiste
A vider le regard.


Cette ville est une injure
qui s’inscrit dans les yeux,
une chose sauvage,
un combat de toujours.
Longue est sa course
Sans chaleur,
Fulgurante l’atmosphère
au soleil des fièvres.
Et on attend docile
écaillé de naufrages,
que le jour suspendu
au balcon du vertige,
tourmente la lumière
d’ombres inaccoutumées.


La ville se dresse au loin
ou s’étend prodigieuse.
Qu’une colère de couteaux
frange de froid sa lumière
ou dessine ses contours
embrumés de chaleur ;
la ville

- sans cesse éteinte,
sans cesse rallumée -
sait l’ombre de la veille,
l’heure qui nous reflète pour mieux nous envahir.


Nous marchons incertains
de nos regards rapides,
cherchant au fil des rues
un lointain souvenir.
Les trottoirs
soulignent nos pas ;
les vitrines se renvoient
de multiples visages,
et le soir qui ondule
sur cet ordre fragile,
déverse ses lumières
sans jamais s’essouffler.


Qu’ils se perdent dans les sables
aux lumières mouvantes
ou empruntent hésitants
d’imprécises distances,
les pas ajoutent aux pas
qui mènent autre part,
les gestes lents des morts
fleurissant notre exil.


Poètes,
j’aime ce que vous dites
du monde autour de nous,
de l’arbre où prendre appui.
Et parce que le printemps est un peu de cet air
traversé d’hirondelles descendues de la lune ;
parce que la solitude
ou bien un souvenir
se fabrique des mains
qui vibrent et vous reflètent ;
le jour vous laisse franchir
ses miroirs impassibles
et vous suivre brûlant
de vos métamorphoses.


Toute la terre
dans un éclat de siècle,
de racines mises à nu
ou serrées dans l’amour,
à grands pas
s’approche du poète :
ses mots courent en rafale
ou désignent tout bas
le souffle qui le porte.
Et les hommes qui l’accompagnent
après avoir longtemps erré,
vécu du rêve et du réel ;
tous en silence à cause des peines,
cherchant des signes,
des syllabes,
joignent leurs pas de loup
à sa voix d’ombre pure.

(Extraits de Lieux Majeurs. Inédits).


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Claude Saguet, portrait et critiques

samedi 4 avril 2009, par Michel Baglin

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Claude Saguet, de la Tunisie à Toulouse

Né en Tunisie le 13 avril 1936, Claude Saguet y a vécu jusqu’en 1952, puis au Maroc jusqu’en 1964. Il a connu les horreurs de la guerre d’Algérie, et s’est installé à Toulouse en 1966. Il y travailla dans les ateliers de l’Aérospatiale, comme ouvrier jusqu’en 1994 (« Je porte en moi un cri d’usine », écrivait-il).
Passionné de photographie, il pratiquait les collages, et on le rencontrait toujours l’appareil en bandoulière ; mais c’est d’abord la poésie qui le requérait, et ses auteurs favoris, Baudelaire, Neruda, Octavio Paz, Saint-John Perse...
Claude Saguet nous a quittés en septembre 2005

Bibliographie

Bibliographie

L’œil déserté. Centre d’Art National Français, 1971 puis chez Louis Dubost, 1980, édition revue et augmentée.
Choix de poèmes. Multiples, 1973.
Xambo ou les Barbares. Multiples,, 1980.
Choix de poèmes. Texture, 1980.
Terres de fièvre. Tribu, 1984.
Le Sud. suivi de Oiseaux multiples, 1991, Fondamente.
Distances. Prix de l’Encrier. L’Ancrier. 1992.
Les racines du feu, Franche Lippée, 1993.
Profils. A chemise ouverte, 1994.
L’Espace de la nuit. Multiédition (castillan/allemand/français), 1996.
Lieux majeurs, inédits



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Saguet chanté par Martine Caplanne
Martine Caplanne a mis en musique et chanté un poème de Claude Saguet, "Quand je serai mort, entrez dans mes poèmes…"
Pour l’écouter, cliquer ci-dessous.

MP3 - 4 Mo
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