Marie-Claire Bancquart

« Qui vient de loin »

Revenant « de loin » et d’une chambre d’hôpital, Marie-Claire Bancquart raconte simplement sa « relevée », sa façon de se réapproprier la vie, cette « énergie brève et chaude », dans ce beau recueil où elle sait « louer hautement ce qui est fragile ».



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Lors de la soirée dédicace à la librairie Tschann le 10 mai, de gauche à droite : le peintre Marc Feld (auteur de la couverture), Jean-Yves Reuzeau l’éditeur, Marie-Claire Bancquart et Olivier Philipponnat

C’est sans doute le privilège de l’âge que de parvenir avec un tel naturel à une poésie aussi simple et évidente que celle de Marie-Claire Bancquart dans son dernier recueil, « Qui vient de loin » , probablement un de ses plus beaux.

Ce « loin » doit s’entendre dans le temps, car l’auteure fait référence aux vibrations et événements de toute une vie – des plus enfouies « sensations qui faisaient mine d’être mortes » aux souvenirs de lieux ressuscités (« il faut être très âgé pour se souvenir des anciens lieux, / désormais plus lointains que la lune », avoue-t-elle).
Mais ce « loin » est aussi cet abîme que cache l’expression « revenir de loin » : autant dire qu’on l’a échappé belle…Et c’est en effet dans une chambre d’hôpital que nous introduit d’emblée le recueil. Les alarmes, la maladie, la mort qui rôde : ici, il est question « du périssable, oui, comme ce monde, et nous-mêmes ». Marie-Claire Bancquart raconte simplement sa « relevée », sa façon de se réapproprier la vie, cette « énergie brève et chaude ». Sans rien occulter de ce qui fait sa précarité, quand tout nous renvoie au temps qui nous broie sous sa meule tandis que « nos livres / vieillissent / autour de nous » et que « la vie nous quitte par morceaux ».

Mais c’est là un constat si j’ose dire de bon sens qui n’implique pas le rejet du monde. Bien au contraire, il avive la curiosité pour les « humbles découvertes / du mystère quotidien », incite aux questions métaphysiques (sur « l’avant-naître », par exemple, ou sur l’univers que l’on peut percevoir comme une « mathématique incarnée ») sachant que beaucoup demeureront sans réponse puisque même « mon être / ne connait pas / le tout de mon être ».

La mort elle-même - « le goût obscur de mort inclus dans notre vie » et qui lui donne son prix - est approchée dans une vision plutôt matérialiste, celle de l’humus, comme en témoigne ce poème :


"Dehors, l’humus est tiède.

Douce nourriture
douce couverture
pour bêtes et graines,
l’humus
plein de germes
préparant
sous la protection du puant, de l’opaque,
un éclat de couleurs et parfums nuancés.

Il bouge doucement sur place
il déborde de vies

l’humus invite
à la caresse

il fourmille

il travaille en secret
pour nos cendres futures
qu’il recevra au nombre
de ses futures fleurs."


Une sorte de rêve d’osmose avec la nature, les bêtes, les pierres même et le cosmos, se dessine dans les gestes prévenants à l’égard des animaux (la chatte, très présente), des fleurs, des insectes, et dans cette envie de « mettre en harmonie / les hypothèses de savant, / les paroles de tous les jours, les êtres de hasard ». Une fois abandonnés les illusions et les « rêves totalitaires », reste la vie la plus nue et la plus vraie, lovée dans les attentions de chaque jour à l’autre (« cette miette d’éternité / cette seconde / où nos mains se rejoignent / chaque soir pour souhaiter bonsoir...) quand enfin « nous avons appris à louer hautement ce qui est fragile ».

C’est là, somme toute, le mérite du poète qui sait donner du poids à « des hommes heureux d’un rai de soleil, / d’une très mince liberté », parce qu’il a appris « ces langages diffus (qui) pénètrent profond ». L’infime et le cosmique se rejoigne dans la poésie de Marie-Claire Bancquart qui nous le rappelle : « oui, un poète a le monde entier sur les bras ».

Michel Baglin



Lire aussi :

« Qui vient de loin »

« Violente vie »

« Explorer l’incertain »

« Terre énergumène » & « Entre marge et présence »

« Rituel d’emportement »



vendredi 20 mai 2016, par Michel Baglin

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Marie-Claire Bancquart
« Qui vient de loin »


éditions Le Castor Astral, 2016,
(116 pages. 13 euros).



Romancière et poète

Pour ceux qui ne connaîtraient pas Marie-Claire Bancquart, rappelons que cette universitaire spécialiste de Maupassant et d’Anatole France (dont elle a établi des éditions critiques, notamment pour La Pléiade), auteur de nombreux essais, est aussi romancière et, bien sûr, poète. Sur son site (http://mapage.noos.fr/marieclaireba…), elle propose « quelques touches d’état-civil » auxquelles j’emprunte celles-ci :
« Née en 1932. Longue et dure maladie, séparations, et la guerre : mon enfance et ma première jeunesse ne m’ont pas aimée. Je le leur rends bien. Mais elles m’ont servi de révulsif. Études de lettres ; Normale Supérieure ; enseignement dans diverses universités. Professeur émérite à la Sorbonne. Depuis un demi-siècle, la vie ne va pas sans mon mari Alain, compositeur de musique. »
Marie-Claire Bancquart a reçu de nombreuses distinctions : Grand Prix de critique de l’Académie française ; Grand prix de l’essai de la Ville de Paris ; prix Sainte-Beuve de la critique ; Grand prix de l’Association internationale des critiques ; Grand prix 2007 de l’essai de la société des Gens de Lettres.
Sur son travail de romancière et de poète, elle précise : « Écrire, ce n’est pas seulement chercher un art de vivre, mais aussi se livrer à un long travail sur la langue ( justesse, brièveté, silences, intensité), qui à son tour retentit sur la vie. J’aime la poésie, parce qu’elle est spécialement cette " langue dans la langue", dont nous avons grand besoin contre la langue de bois. La mienne se fonde sur le corps, les choses, les espaces, les violences, les énigmes noires ou belles qui nous entourent. »
M.B.



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