Patrick Laupin

« Ravins »

« Ravins » se donne pour un récit. Le pluriel devrait s’imposer même si une unité de ton traverse l’ensemble. Patrick Laupin y raconte sa longue quête du langage.



Je lis régulièrement Patrick Laupin depuis 1985. J’ai toujours « Ces moments qui n’en deviennent qu’un » dans ma bibliothèque. Comment ai-je découvert cet auteur et ce livre ? Je ne sais plus ; sans doute par le biais d’une revue dans laquelle j’avais lu un de ses textes… Aussi est-ce avec intérêt que j’ai ouvert « Ravins » , qui se donne pour un récit. Le pluriel devrait s’imposer même si une unité de ton traverse l’ensemble. « Ravins », qui donne son titre à l’ouvrage, est un long récit d’une centaine de pages où Patrick Laupin raconte sa longue quête du langage ; Le Malheur conscient, les talus de neige regroupe onze proses assez brèves, récits de moments ou d’événements dans lesquels Patrick Laupin fait la preuve de sa maîtrise du langage ; Tous les récits (l’ensemble le plus court) donne à lire cinq portraits d’êtres vivants (humains ou animaux) et, enfin, Ce Livre-là qui s’interroge à nouveau sur l’écriture pour boucler la boucle de « Ravins »

Quelle place tient le langage dans la construction de l’individu ? Quel rôle joue-t-il quand on veut comprendre cette construction ? C’est à ces questions que tente de répondre Patrick Laupin à partir de sa propre expérience. D’où ces récits : « On se tait. On a tort. On souffre de ce qu’on ne dit pas et la folie s’empare des mots morts. » Récits qui ont parfois l’apparence d’une autobiographie. Il explore son enfance, part à la recherche de ce qui l’a marqué durant cette période : la petite fille, l’arrière-grand-père assassiné, le père également et c’est là l’origine de ses difficiles rapports avec le langage (ces faits se disaient-ils ou appartenaient-ils au non-dit ?). Comment dès lors dire le réel ? « Seule ma grand-mère m’apaisait avec son art de raconter des histoires. » Patrick Laupin identifie sa difficulté à dire le réel à celle de sa mère à dire le même réel : « Je retrouve la puissance parlée de ce fil perdu du dedans dans la confusion blanche de maman. » Peu à peu, dans ces récits, Laupin va raconter son rapport à sa mère, à la langue de celle-ci ; il part à la recherche de ce qu’il appelle « la scène cruciale ». Chaque paragraphe est comme un petit poème en prose. L’écriture de Patrick Laupin est lente, elle essaie de capter le moindre souvenir, le moindre frémissement de vie, la moindre contradiction dans le désir (« Je voulais être et je ne voulais pas. Je voulais que quelque chose parle et puis se taise. ») Cent pages de cette écriture méticuleuse aux circonvolutions multiples, cent pages qui disent la progression du mutisme natal à la prise de parole, à l’être enfin réconcilié avec la vie, à l’être qui ose enfin dire JE pour capter le monde. « On n’écrit pas pour devenir quelqu’un mais pour sortir d’un piège. » Et c’est l’histoire d’une mère qui se mure dans son silence, dans sa souffrance. Et Patrick Laupin souffre, sombre dans une sorte de folie, dans le mutisme. Et se dit qu’il écrira toute sa vie durant en se disant qu’écrire c’est peut-être écrire l’angoisse de sa mère… Mais cela ne se résume pas, cela doit se lire : Patrick Laupin dit les choses sans détours mais en même temps avec une extrême pudeur et c’est là la qualité principale de cette écriture. Et il y a aussi cette confidence qui me touche au cœur : « Quelqu’un qui vient de la pauvreté de la classe ouvrière éprouvera toujours un sentiment de culpabilité d’avoir trahi les siens »  : Patrick Laupin ne triche pas quand il écrit.

Si « Ravins » est un long texte, « Le Malheur conscient, les Talus de neige » est un recueil de récits ponctuels devenus possibles parce que l’auteur a enfin accès au langage et ce n’est pas un hasard si la biographie intime de l’auteur se précise avec tous ses drames. Mais c’est aussi un règlement de compte total et définitif avec le peuple dans ce qu’il a de pire : ses prétentions, ses petits accommodements, ses coups de gueule vulgaires : « Il n’y a pas de pire violence que celle du milieu ouvrier pour rabaisser, dévaloriser et diminuer ». Est-ce le dépassement du sentiment de culpabilité dénoncé plus haut ? Mais on trouve aussi dans une de ces proses une ode à l’école publique et aux livres, une école qui permet d’échapper à l’échec et, quelque peu, à l’exploitation capitaliste ou au travail à la chaîne. On sent alors la tendresse de Laupin pour les perdants car il sait qu’il n’a gagné que la lucidité et la joie sombre de la connaissance. « Moi, l’école m’a sauvé la vie » dit-il… Mais il ajoute : « Je crois que mon écriture vient des heures de présence vraies avec ma mère et avec ma grand-mère ».
Les cinq textes de « Tous les récits » sont des portraits d’êtres qui ont compté dans la vie de Laupin. Sans doute lui fallait-il résoudre les problèmes qu’il relate dans « Ravins » pour pouvoir écrire ces récits pleins d’humanité où se donnent à voir des hommes qui parlent peu ou prou, des taiseux ou des animaux : tous ont appris quelque chose à Patrick Laupin, lui ont appris ce que parler veut dire.
Ce « Livre-là » est un retour à l’écriture comme sujet : « J’ai voulu descendre dans cette vague la plus profonde où un enfant pressentit comment des blessures de mémoire pouvaient rejeter des êtres au bord du monde. » Écrire donc pour vivre, écrire pour échapper à la folie ; pas d’évocation romantique dans ces mots, rien qu’un constat sec, brutal, clinique… « J’ai besoin du vieil édifice des pilotis réalité », édifice qui s’oppose au « pal funeste des habitudes »… Et puisqu’il est question de livre, on peut supposer que Laupin prend son bien là où il le trouve, chez Stendhal et Bernard Noël, par exemple… Arrivé au bout de son récit, Patrick Laupin s’interroge « Est-ce que j’ai vu maman heureuse une fois ? » avant d’avouer qu’il a « su et deviné dès l’enfance le lieu du meurtre »… Tout est dit.
Et le lecteur comprend alors ce qui pouvait paraître sibyllin dans les propos d’Andrea Iacovella qui signe le texte de présentation en quatrième de couverture : « Ravins est à Patrick Laupin ce que Les Visages et les Voix est aux mineurs des Cévennes, Le Courage des oiseaux aux enfants en échec scolaire, L’Homme imprononçable à ceux-là rencontrés " pourvoyeurs d’abîme " et autres compagnons de silence. »

Lucien Wasselin.



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dimanche 19 janvier 2014, par Lucien Wasselin

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Patrick Laupin
« Ravins »


La Rumeur Libre éditions
(224 pages, 20 €)



Patrick Laupin

Patrick Laupin est né en 1950 dans l’Aude, il a passé son enfance dans les Cévennes, dans une famille de mineurs de fond. Il a exercé pendant dix ans le métier d’instituteur et pendant vingt ans celui de formateur de travailleurs sociaux, creusant sans relâche un espace de transmission de la lecture et de l’écriture dans des lieux d’alphabétisation et d’internement, avec des adultes, des enfants et des adolescents en rupture de lien social.
Ses livres réhabilitent la splendeur d’un partage des mots, dont la générosité du geste et l’oubli de soi nous rappellent qu’ils sont le moyen de nous civiliser en commun. Il suffit de se laisser porter par l’appel inimitable qui sourd du déroulement de ses pages pour ressentir aussitôt la force d’un accueil inédit, le déclin immédiat de la solitude, le bonheur simple et rare d’être ensemble.
Dans les émissions de France Culture, animées par Colette Fellous, Francesca Piolot, Alain Veinstein, Mathieu Bénézet…les auditeurs ont à maintes reprises salué la douceur de cette passion pleine et attentive à une vérité expatriée.

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