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Patrick Laupin

Rencontres dans les écritures

Patrick Laupin est non seulement essayiste, poète et romancier ; il anime aussi des ateliers d’écriture. La Rumeur libre publie quatre de ses livres consacrés à l’animation de ces ateliers. L’occasion est belle pour Lucien Wasselin de faire le point sur cette activité…



« L’alphabet des oubliés »


Cet ouvrage est sous-titré Livre de rencontres dans les écritures. Il s’ouvre sur ces lignes dues à Anne Brouan : « Ce livre est l’autre livre de toute une vie, vouée à la passion de l’écriture que Patrick Laupin a voulu, par amour, partager avec les enfants égarés dans le labyrinthe de leur silence. » (p 9). Elle ajoute pour préciser : « Vrai livre de rencontres qu’un homme qui a connu comme enfant les mêmes abîmes de douleur et d’abandon ». Ce qui est une manière, dit au lecteur Anne Brouan, de « poursuivre le travail de la psychanalyse, de continuer à faire de la politique… » (p 10). Les choses sont nettement affirmées : Patrick Laupin écrit dans une page qui suit : « Je le dédie [ le présent livre ] à tous ceux qui me donnent du courage et me font confiance ».
Patrick Laupin raconte « sur une période d’une trentaine années [ses] rencontres, dans des lieux d’ateliers d’écriture avec des enfants du primaire, de collège et de lycée » (p 23). Et ceux des établissements spécialisés réservés aux enfants autistes, toutes spécificité gardées. Mais ce livre de plus de 400 pages ne se résume pas : il se lit comme une témoignage et l’émotion est au rendez-vous ; citons seulement cette phrase ; la littérature est tournée « vers la figure axiale des illusions qui se détachent et font traverser le temps » (p 25). Patrick Laupin signale simplement les difficultés rencontrées ; « La poésie doit être faite par tous » affirme-t-il page 28, mais qu’est-ce qui fait que tel ou tel poème me touche davantage que tel ou tel autre ? Patrick Laupin apporte quelques éléments de réponse qui sont loin d’être convaincants : « Ce qui défaille c’est l’origine qui grandit mal dans le cœur natal de son bien » p 28). Ou alors je ne comprends pas ! Question de sincérité sur laquelle revient Patrick Laupin quand il affirme qu’il retrouve l’écriture « dans le pays des mines, dans l’amour que je portais à ma mère, à mon oncle, à ma grand-mère. Dans mon paysage et dans ma mémoire » (p 32). Il est vrai que j’ai lu « Les Visages et les Voix » lors sa sortie aux éditions Comp’Act. Car parlant des enfants, Laupin parle aussi de sa naissance à l’écriture. Ce qu’il met en cause et qu’il récuse, c’est « la faconde des experts et des donneurs de leçons » (p 35). Autrement dit, les enfants ont besoin de rencontrer des adultes qui ne singent pas leurs responsabilités ; mais voilà que je résume ! Patrick Laupin mêle à ses réflexions sur les ateliers d’écriture qu’il a animés des citations des enfants qu’il a encadrés ( ? ). Mais la réflexion n’est jamais bien loin.
Supposons un instant, en passant, que cette recherche-action s’applique à ce public de jeunes et d’adultes à propos de play-stations et autres jeux vidéographiques… Il y aurait sans doute lieu de supposer que les conclusions seraient diamétralement opposées, à savoir que les rapports de domination économique ou guerrière resteraient les mêmes, que la production d’expressions écrites resterait la même en dehors de quelques borborygmes…. C’est que le squelette de ces play-stations est la guerre, la lutte pour l’accumulation. (J’ai visionné la play-station « Shadow of Mordor »).
Patrick Laupin multiplie les textes, les citations d’écrivains célèbres, les approches : c’est ce qui fait la difficulté de cet ouvrage. Un livre est un dialogue entre son auteur et le lecteur, une longue place est faite aux paroles qui émergent des ateliers d’écriture : ce livre est d’abord celui d’une rencontre entre Patrick Laupin et les enfants. Il s’agit de dépasser la destruction pour enfin dire… « Quand on n’arrive pas à écrire, on écrit l’état dans lequel on est quand on n’arrive pas à écrire » ; tout le savoir-faire de Patrick Laupin est dans ces mots. Ce que disent les enfants, c’est la violence, le départ du père ou de la mère, le silence, le manque de concentration : « Je pense que se manifestera de plus en plus dans l’art et la culture la nécessité de toucher aux forces archaïques de l’inconscient et d’en écrire la langue fondamentale » (p 189) note Patrick Laupin qui ajoute « C’est un contresens qui est fait avec les enfants qu’on dit dyslexiques, dyspraxiques, dysphasiques… » (p 192). Il insère dans son récit des poèmes produits par les enfants car l’écriture c’est la merveille. Ce récit est le journal de bord des ateliers d’écriture car y sont insérés de nombreux fac-similés des textes dûs aux enfants. C’est un livre à reprendre maintes fois, à méditer… Patrick Laupin reprend sans cesse les mêmes conseils qu’il articule différemment. Le récit des enfants qui refusent l’écriture est bien vu, il est émouvant. L’auteur supporte beaucoup : les rebuffades, les insultes, les abandons, les congédiements, etc. Mais c’est pour mettre en confiance.
Patrick Laupin considère le Livre de Yanis comme « un additif sérieux au Livre de Mallarmé » : parle-t-il, Laupin, du livre tel que Mallarmé l’imagine ou du texte de sa thèse sur Mallarmé ? Sans doute, est-ce la même chose ? La lecture que fait Patrick Laupin de Mallarmé rejoint son commentaire… Car analysant les écrits de Yanis, il ne peut s’empêcher de penser aux textes de Baudelaire ou de Mallarmé, à Derrida ou à Lévi-Strauss… Comme l’ écrit Benveniste (p 355) : « Lire et écrire, c’est le même processus chez l’homme ».
L’Alphabet des oubliés est un livre que tous les animateurs d’ateliers d’écriture devraient lire ! Non pour connaître les procédés ou les recettes des animateurs, car Patrick Laupin s’intéresse au travail de ces ateliers, à ce qui s’y passe : « Je m’intéresse, de fait, à la lecture et à l’écriture, tout autant qu’au travail avec les autres, depuis le jour où j’ai réellement compris et ressenti, que les voix des autres qui parlaient en nous nous donnaient vraiment quelque chose de mobile et de recréateur » (p 376). L’ouvrage se termine par des témoignages d’enseignants ou de personnels des établissements scolaires : un bel enseignement, un merveilleux cadeau…

« Qui voudrait m’écouter ? »


Cet ouvrage (sous-titré « Livre de rencontres dans les écritures avec Patrick Laupin ») est à considérer comme le tome 2 du livre que consacre Patrick Laupin aux rencontres dans les ateliers… Et ça commence par les treize paroles des petits : poèmes et illustrations mêlés. C’est accompagné par les graphies des auteurs qui utilisent, parfois, différentes couleurs à l’intérieur du même mot. Et ça continue par un long poème anonyme (à moins que ce ne soit une suite de poèmes dont les auteurs ne sont pas nommés) qui court sur une quinzaine de pages, plein de fraîcheur… Puis par une suite, intitulée « Apprends-moi cette confiance », due à quatorze auteurs différents… On devine le travail incessant de Patrick Laupin qui sait se transformer en homme-orchestre. Je laisse aux lecteurs de cette note le soin de repérer ceux qui adhèrent dès le début au projet de Laupin et ceux qui prennent le train en marche… Tout au plus Patrick Laupin rétablit-il un semblant d’orthographe acceptable, mais les enfants éprouvent des sentiments semblables à ceux des gens normaux : l’affection, l’amour, la recherche d’identité, les contradictions… Laupin fait bien de donner à lire les productions des apprentis-écrivains, non que le lecteur puisse imaginer qu’on a affaire à des textes aboutis mais on peut reconnaître qu’ils sont bornés des mêmes émotions, des mêmes sentiments : l’écriture comme thérapie !
Mais l’étonnant ne s’arrête pas là : on reste ébahi devant la maîtrise des techniques d’écriture même si une certaine maladresse apparaît toujours. Personnellement, je suis ahuri par le souffle dont font preuve certains : créer collectivement avec la singularité de chacun. Cela se termine par une préface signée par quatre jeunes des ateliers d’écriture de Feyzin. Patrick Laupin retrouve l’ordre chronologique texte/préface. Qui se souvient un instant que la préface est écrite après le texte du livre ? Préface à quoi donc : du livre de Patrick Laupin ou aux « Éclipses majestueuses » signée par quatre jeunes : Aurélie, Idriss, Nourdine et Pierre ? On sent l’intervention de Patrick Laupin quand il réfléchit : mais les signataires de la préface sont reconnaissables : « Je n’aurais pas su écrire tous ces poèmes si je ne m’étais pas inspiré d’autres » (p 124) ou « Pourtant il est là [le poème] mais il s’obstine à me laisser seule » (p 122).
Voilà le sujet de mes réflexions ! 

« La Blanche Autarcie des douleurs »


Cette plaquette est sous-titrée « Journal de bord. L’indicible et l’exdicible ». Je ne sais pourquoi, les termes autarcie et autisme se mêlent. Est-ce ce mot, douleurs, qui clôt le titre qui est la cause de ce mélange ? Je ne connais pas l’origine étymologique de ces mots ; est-ce parce qu’ils commencent tous deux de la même manière ? J’aime à le croire comme j’aime ce rapprochement inopiné.
Plus sérieusement ( ? ), je relève cette citation : « Qu’on les désigne bipolaires, dysphasiques, dyspraxiques, troubles de l’attention, autistes, je n’en tiens pas compte. Ce que j’essaie de faire immédiatement c’est de repérer là où ils en sont dans la fréquence langage. Et c’est ici que je reprends les choses avec eux pour refaire du dicible et du conscient » (pp 12 et 13). Sans doute faut-il remettre bout à bout tout ce qu’on peut relever ici ou là au fil de la lecture, pour se faire une opinion. Mais ce texte est éclairant sur la démarche de Patrick Laupin.
Mais très rapidement, le texte devient de création : avec ses à coups, ses retours en arrière, ses répétitions. Cependant Patrick Laupin maintient le cap même si on du mal à suivre son raisonnement ; il ne se décourage jamais. Il y a quelque chose d’émouvant qui résiste à la lecture. Le cas de Louis est symptomatique, il finit par sortir de sous la table et se met à écrire : « Remonter le fil en fuite du mal humain de parler trace en lui une limite finie du temps et une véritable épreuve. Une apocalypse de la fin et du commencement. C’est une ordalie où les démons dévorent les mots en bouche. » Il suffit d’écouter, alors l’enfant change. Et ça passe par le corps : « Je cherche seulement à donner un corps de présence à ceux qui se baladent dans l’informe » (p 35). Et Patrick Laupin s’interroge : « Pourquoi je fais ça ? Parce que j’ai longtemps fait ce rêve de sortir un enfant de la chose folle en lui. Et cet enfant c’était moi » (id). La boucle est bouclée…
Matérialisme de la démarche comme l’écrit Laupin : « On éprouve les plus grandes difficultés à envisager le corps enfant perdu dans la langue. La façon dont il délimite son territoire de douleur. Mais je crois justement que cet état oblige à ce qu’on lui réponde par la parole et l’écriture pour déposer dans un creux indemne les innommables secousses de la déréliction » (p 35). Patrick Laupin commente (il essaie de trouver une signification en adéquation avec sa démarche) les propos des pensionnaires de l’hôpital (Hugo, Yanis, Samuel, Louis et Mathias). « C’est par la parole qu’on soigne » (p 37). Patrick Laupin prend au sérieux des poètes comme Nerval, Baudelaire, Mallarmé… Le reste (s’il y en a un !) : « Ce que j’oublie de dire, il faut une patience, une patience d’ange, infinie et gentille avec ça. Une patience de mère bonne. Ne pas forcer le sens, non ça, jamais » ( p 44).
Ce sera le mot de ma fin.

Lucien Wasselin

Yanis Benhissen : « Le Livre de Yanis »


Les éditions La Rumeur libre ont choisi de terminer le cycle Patrick Laupin en publiant « Le livre de Yanis » qui se définit comme un livre des rencontres dans les écritures avec Patrick Laupin qui rapporte que « Yanis créa toutes ses écritures et tous ses pastels à l’hôpital de jour Jean Dechaume de septembre 2012 à juin 2013 » (préface). Ce livre est comme un point d’orgue à tous ces ateliers d’écriture, il est émouvant non parce qu’il est consacré à un seul auteur (Patrick Laupin illustre de citations ses autres ouvrages, cf supra). Mais l’émotion est là car ces textes et ces pastels méritent notre attention. Ça commence très fort par des poèmes/accumulations de mots où Yanis dit pudiquement son émerveillement de pouvoir écrire : « La raison d’écrire un mot » (p 16) : on sent l’effort considérable qu’il lui a fallu pour écrire le mot raison… Ça continue par un texte descriptif comme si l’important était de capter le réel, ce réel qui si longtemps fuyait, s’échappait, c’est une vraie réussite. On passe aisément sur les difficultés de lecture car Patrick Laupin et l’éditeur ont choisi de reproduire en fac-similé ce texte. Je relève ces mots : « Tout était beau » (p 28) ; là encore, c’est un succès tout comme ces autres mots « Les enfants ont aimé les loisirs, la nature et le monde entier » (p 32). Les échos de la vie quotidienne abondent (l’ascenseur, la ville où l’on habite…), les expressions toutes faites abondent (un froid de canard, une vie de chien…). Mais le jour qui se rêve est une belle expression. L’éditeur mêle graphie de Yanis et orthographe rétablie. Même si cette dernière est plus facile à lire, je préfère la graphie de Yanis pour l’émotion qui y est présente. Mais Patrick Laupin est dans son rôle de pédagogue quand il corrige les erreurs d’orthographe, mais il ne rectifie pas les mots inventés de toutes pièces (comme amouir, p 120), comme il ne corrige pas les mots erronés (comm rotue, p 124) ni les autres incorrections ou incongruités car elles sont signifiantes. Oui, « L’écriture ça me préfère » (p 134). Reste à souhaiter que ce ne soit pas « la fin de l’histoire ». Car, sinon, quel sens auraient ces fenêtres mêlées de routes, de feux tricolores et de chiffres ?

Lucien Wasselin

Je recopie ces mots de la lettre photocopiée de Patrick Laupin jointe à ces quatre livres : « Je suis heureux de savoir ces Livres près de vous puisqu’il s’agit d’un travail de transmission de toute une vie. Où l’initiative de l’inspiration appartient à quiconque écoute et renoue le fil fragmenté de sa vie ». J’espère relire Yanis et les autres… Comme j’ai conscience d’avoir été en dessous de cette transmission, de cette inspiration…

L W



mercredi 6 décembre 2017, par Lucien Wasselin

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(Patrick Laupin : « L’Alphabet des oubliés ». La Rumeur Libre éditeur, 414 pages, 20 euros. En librairie ou sur commande sur le site larumeurlibre.fr )



(Patrick Laupin : « Qui voudrait m’écouter ? » La Rumeur libre éditeur, 160 pages, 19 euros. En librairie ou sur le site larumeurlibre.fr )



(Patrick Laupin : « La Blanche Autarcie des douleurs ». La Rumeur libre éditeur, 48 pages, 10 euros. En librairie ou sur le site larumeurlibre.fr )



(Yanis Benhissen : « Le Livre de Yanis ». La Rumeur libre éditeur, 176 pages, 19 euros. En librairie ou sur le site larumeurlibre.fr )



Patrick Laupin

Patrick Laupin est né en 1950 dans l’Aude, il a passé son enfance dans les Cévennes, dans une famille de mineurs de fond. Il a exercé pendant dix ans le métier d’instituteur et pendant vingt ans celui de formateur de travailleurs sociaux, creusant sans relâche un espace de transmission de la lecture et de l’écriture dans des lieux d’alphabétisation et d’internement, avec des adultes, des enfants et des adolescents en rupture de lien social.
Ses livres réhabilitent la splendeur d’un partage des mots, dont la générosité du geste et l’oubli de soi nous rappellent qu’ils sont le moyen de nous civiliser en commun. Il suffit de se laisser porter par l’appel inimitable qui sourd du déroulement de ses pages pour ressentir aussitôt la force d’un accueil inédit, le déclin immédiat de la solitude, le bonheur simple et rare d’être ensemble.
Dans les émissions de France Culture, animées par Colette Fellous, Francesca Piolot, Alain Veinstein, Mathieu Bénézet…les auditeurs ont à maintes reprises salué la douceur de cette passion pleine et attentive à une vérité expatriée.



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