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Jean-Pierre Georges, portrait

Rire jaune et pensées noires

Par Michel Baglin

Poète, Jean-Pierre Georges est l’auteur de recueil remarqués comme « Où être bien » (1984), « Car né » (1994), « Je m’ennuie sur terre » (1996), ou encore « Aucun rôle dans l’espèce » (2003). Mais il publie aussi des recueils d’aphorismes troués de « lueurs de désespoir » comme « Le moi chronique » (2003) ou celui que viennent de publier les éditions Tarabuste, « L’éphémère dure toujours ». Un point commun : le pessimisme que le rire (jaune) rend jubilatoire.



« L’éphémère dure toujours »

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C’est en juillet 2009, à Bazoche-en-Morvan, que j’ai rencontré pour la première fois un poète que je connaissais bien : Jean-Pierre Georges.

Jean-Pierre Georges publie depuis belle lurette des poèmes, « ces pauvres petites misères linguistiques lues par personnes », mais il ne rechigne pas non plus à écrire pensées (noires), aphorismes, notations, maximes et autres apophtegmes. Dans ce registre, Les éditions des Carnets du Dessert de Lune avaient déjà publié « Le Moi chronique » , cette fois, c’est un autre de ses éditeurs favoris, Tarabuste, qui nous donne à lire « L’éphémère dure toujours » , 130 pages d’un pessimisme sans concession.
Cela va de la petite notation qui en dit long (« De temps à autre on perd un morceau de dents, ça aide à comprendre, ça prépare »), au conseil le plus direct (« renonce à demain de ton vivant »), au constat qui n’appelle pas de commentaire (« Tout est longtemps devant soi. Puis d’un coup derrière. On ne voit pas venir »). On y frise et défrise le pléonasme comme en se jouant (« Mourir de fin »), avec un sens de la formule certain (« le suicide, un simple raccourci »), même quand il lui arrive d’être un peu énigmatique (« Je ne suis plus symétrique »).
Jean-Pierre Georges ne se berce pas d’illusions, il sait qu’écrire, « c’est répondre aux questions que personne ne vous pose ». Lui qui juge que « le progrès pouvait s’arrêter à l’invention de la bicyclette » ne propose guère de perspectives encourageantes car bien sûr, « comme tous les chemins mènent à Rome, tous les instants mènent au tombeau ».
Une note d’espoir quand même : « Ce qu’il y a de bien avec le découragement, c’est qu’il n’est pas plus durable que le reste, il y a toujours un moment où on repart en sifflotant – avec une patte ou une antenne en moins. »

Un pessimisme jubilatoire

Jean-Pierre Georges, à travers ses poèmes en vers ou en prose, à toujours pratiqué un exercice de lucidité, d’impudeur, de mise à nu sans concession. Avec un sens aigu de la déréliction, il traque les faux-semblants, les illusions, les mensonges dont on tisse nos quotidiens pour les rendre acceptables. Ses formules décapantes sont pourtant jubilatoires à force d’humour et de noirceur, d’autant plus que s’il raille, c’est d’abord lui qu’il prend pour cible.
Dans son précédent « voyage de notes », recueil d’aphorismes troué de « lueurs de désespoir » titré « Le Moi chronique » (éditions des Carnets du Dessert de Lune. 30, rue Longue-Vie. B. 1050 Bruxelles), il nous donnait déjà un aperçu de son sens de la concision et, bien sûr, de son humour grinçant, politesse d’une satire qui s’avère hygiénique. « La vie est plus longue que large », écrit-il ; et comme, selon lui, « on a les idées de ses humeurs », on devine les siennes chagrines. A l’endroit de sa vie de tous les jours, surtout, de ses petites lâchetés et de ses prétentions de poète : « Jules Renard et Fernando Pessoa sont morts à l’âge que j’ai aujourd’hui. Vous ne voyez pas le rapport. »
Le style de Jean-Pierre Georges est allusif, son art relève de la pirouette et procède souvent du trait d’esprit plus ou moins dévastateur (« Une seule cigarette fait mieux sentir le présent, plusieurs nuisent gravement au futur »). Il n’en reste pas moins poète dans ces notes qui témoignent aussi, avec de « sacrés passages avides », de l’étonnement d’être là (« Les premières jonquilles, il n’y a pas huit jours ce jaune était dans la terre ») et sont souvent « d’atmosphère » comme on le dit des romans de Simenon : « Un dimanche de si peu de jour, de si peu de lumière que même un chien au bord d’un canal se pose quelque question essentielle. »
En lisière de la soixantaine, alors que « les jours nous raccourcissent », il n’y a décidément plus de place que pour une lucidité vaguement amusée, et qui nous fait du bien : « Quand in fine aucun mot de n’est jeté à ma tête je fais celui qui se couche, qui ferme en bas après avoir écouté le concert des grenouilles, qui éteint les lumières, qui ferme devant le verrou trop dur, je fais celui sui s’endort, et je m’endors. »
(Avec une peinture originale de Jean-Gilles Badaire. 130 p. 16 euros)

« Trois peupliers d’Italie »


Mais Jean-Pierre Georges est d’abord poète. Nombres de ses recueils le prouvent, comme ses « Trois peupliers d’Italie », recueil publié par Tarabuste éd. (Rue du Fort. 36170 Saint-Benoît-de-Sault.) en 1997.
Jean-Pierre Georges ne joue pas à l’adulte. Pas dans ses textes. Poète, il n’a pas essayé de guérir de l’enfance. Elle s’impatiente sous la ligne de flottaison, réclame, renâcle, se désespère de la vie qu’il mène. Et sans doute, d’une certaine façon, tient-elle la plume dans ces poèmes de sourde révolte sous l’apparent consentement au quotidien. « Par facilité et paresse j’ai tout fonctionnarisé, mensualisé : santé, confort, amour, amitié, écriture. J’étais un timide, je suis devenu un tiède. »
Autant de pages, autant d’exercices de lucidité, d’impudeur, de mise à nu, pour chaque jour refaire le point du temps perdu, se tenir à une certaine distance de soi, au moins ne pas s’en laisser conter. Au quotidien, le désespoir ne tient pas la route (« A court d’argument contre l’absurde, j’irai gagner ma vie »). Dans le poème, si. Il donne ce ton faussement détaché, désabusé, que Jean-Pierre Georges peaufine recueil après recueil, se raillant lui même, maniant l’humour grinçant (« Jusqu’à ce que la planète s’écaille en petits morceaux, comme le dit si plaisamment Schopenhauer ») et livrant finalement de brèves séquences de vie d’une force étonnante, d’une vérité qui l’emporte sur tout non-sens. Même lorsqu’il est question de la solitude, du vide, tout y prend corps, y gagne du poids, à petits coups de notations exactes. Et tant de justesse, c’est beaucoup d’heures vaines, d’ennui rachetés.
On se dit alors que Jean-Pierre Georges pratique la fuite en avant, comme s’il s’agissait d’appuyer « sur le champignon noir du désir, du désespoir, du disparaître » pour retrouver, au bout, un peu de lumière – « Je veux que le non-sens, me montant à la gorge, me submerge, déborde et que tout ruisselant d’une absence totale de raison d’exister, je débouche dans la clairière poudrée de soleil où on joue Mozart. »
Retrouver un peu de cette enfance (de cette sensualité) avec laquelle on renoue tant soit peu par l’écriture. Car « les signes en courant au bas de la page ont laissé derrière eux un désordre rassurant, et presque habitable ».

« Je m’ennuie sur terre »


Autre recueil, « Je m’ennuie sur terre » , publié par le Dé Bleu en 1996. Jean-Pierre Georges y reprend la question posée naguère dans « La plainte » - « Comment annihiler ce qui en nous ne cesse de tirer. Au moins le chien tire sur sa laisse, le linge tire sur son fil, mais nous ? » -, mais sous la forme cette fois d’un long poème un peu dégingandé qui ressemble à un journal, pour dire la réalité la plus plate, quand rien n’advient et que « nous rêvons que nous vivons ».
Il y a là du « goutte à goutte funèbre », un sens aigu de la dérision et de l’humour noir qui font parfois penser à Patrice Delbourg. Mais ce désespoir de ne pouvoir « entrer en religion de vivre » est moins désabusé que douloureux (« Une chose avec laquelle / tu ne pourras jamais tricher / ton émotivité »). Il est en forme d’appel, au dépouillement, à plus de vérité. « Traîne ton âme dans la brouette de ton corps », peut-être, mais en sachant que « la toute dernière douceur est pour ce qui est nu ».
Heureusement, il y a l’écriture, la saisie d’une réalité furtive, de l’émotion d’un moment, d’une image ou d’un paysage, l’acharnement à retenir un peu de lumière dans ses filets de mots. Et c’est par eux que s’accomplit l’exorcisme journalier, parce que « ce n’est pas la vie qui est belle / c’est sa représentation ».
Alors, au bout du manque et du mal être, « un poème, c’est la grâce ou rien ».

Michel Baglin



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samedi 31 juillet 2010, par Michel Baglin

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Jean-Pierre Georges
« L’éphémère dure toujours »


éditions Tarabuste





Jean-Pierre Georges

Jean-Pierre Georges est né le 8 avril 1949 à Chinon, où il est revenu aujourd’hui, après avoir été Instituteur à Romorantin, et avoir vécu à à Chabris.
Lecteur de Jules Renard, de Schopenhauer, de Cioran, de Calet, il a publié une dizaine de recueils, des poèmes en vers ou prose, puis des aphorismes et autres notes dont le pessimisme et l’humour mêlés font une musique bien à lui, qui dit des choses graves sans se prendre au sérieux, avec la distance juste de la pudeur. Et peut-être celle du moraliste.

Bibliographie

Rien simple menace, Le dé bleu, 1980
Où être bien, Le dé bleu, 1984
Dizains disette, Le dé bleu, 1987
Oiseaux, La Bartavelle, 1988
La Plainte, Tarabuste, 1988
Car né, La Bartavelle, 1994
Bonheur à suivre, Tarabuste, 1994
Je m’ennuie sur terre, Le dé bleu, 1996, 2001
Trois peupliers d’Italie, Tarabuste, 1997
Passez nuages, Multiples, 1999
Le moi chronique, Les carnets du dessert de lune, 2003
Aucun rôle dans l’espèce, Tarabuste, 2003

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