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Bruno Doucey :

« S’il existe un pays »

Auteur de romans, de récits, d’essais et d’anthologies, créateur et directeur des éditions qui portent son nom, Bruno Doucey est sans doute d’abord poète. Un poète à l’écoute du monde et des autres, comme en témoigne son dernier recueil, dont les images disent l’engagement et l’amour de la vie



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Bruno Doucey en lecture à Sète

Sans l’insistance persuasive de sa compagne et complice en édition, Murielle Szac, ces poèmes n’auraient pas vu le jour dans sa maison, car Bruno Doucey se refusait à en être l’éditeur. Mais dit encore Murielle, « parce que ces textes surgis au fil des voyages, de ses rencontres et de son engagement sont l’essence même de ce que sa maison d’édition incarne, je l’ai enfin convaincu de les offrir à nos lecteurs ». On la remercie donc d’avoir permis à ces poèmes de nous atteindre. Ils nous parlent de tendresse, d’amour et de sensualité, y compris sous la forme de SMS, ils chantent l’enfance (le mot qui compte sans doute le plus d’occurrences dans ce livre) dans des poèmes aussi beaux que cet « Indian-castor » où il raconte comment l’été venu il édifiait de petits barrages dans le torrent voisin :

« Mais je reste l’Indien des mots de mon enfance
L’eau coule dans ma nuit et je détourne encore
Des ruisseaux de montagne
Pour entendre le temps battre contre mes paumes »


Il se dit « banc de sable dans le courant du fleuve » et sa poésie en a la fluidité. En même temps que les teintes chaudes et la capacité à se redessiner sans cesse, à se réinventer au fil du courant.

Une poésie à l’écoute et de partage

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144 pages. 15 euros. Dif Harmonia Mundi

« Poète, éditeur des poètes » : l’enseigne des éditions qu’il a créées prend aussi toute sa résonance ici, dans ce recueil où Bruno Doucey ne cesse de dialoguer avec une multitude de poètes, vivants ou morts, mais qui tous irriguent sa poésie et sans doute ses horizons d’homme debout.
Il y a d’abord l’évocation de son ami, le poète canadien Bruno Roy, de son « rire fraternel » et de « sa vie volée », à qui il déclare après son décès : « S’il existe un pays / je veux qu’il soit le tien ». Mais aussi celle d’Aimé Césaire, ou encore cette « Lettre au poète haïtien des hôpitaux de Paris », entendez Jean Métellus, « médecin de la parole », après le terrible tremblement de terre de 2010, cette « ruée de malheurs » à laquelle l’auteur est d’autant plus sensible qu’il s’apprêtait à s’y rendre pour retrouver des amis, dont certains ont été victimes du séisme.
Yannis Ritsos (dont il a publié des inédits) est aussi très présent dans ce recueil à travers le Péloponnèse, le livre brûlé, la répression, la prison, l’exil et trois chants pour saluer ce « frère » qui «  offre à l’avenir sa moisson de lumière ».
L’« Oratorio pour Federico Garcia Lorca », à jamais frère en poésie, lui aussi, rend hommage à cette autre victime de la dictature, du quartier de Viznar où il fut assassiné, aux récentes tentatives d’exhumation de son corps. Les martyrs de l’Espagne républicaine lui font cortège, de Miguel Hernández à Machado où Unamuno, mais on en croise d’autres horizons, tel Victor Jara, tant l’ignominie et l’oppression ignorent les frontières. Et tant la poésie de Bruno, par sa logique même, la force qui l’anime - une poésie à l’écoute et une poésie de partage - ne saurait se détourner de ce qui obscurcit le soleil, ici et ailleurs de par le monde.
Le voyageur et l’amoureux de la planète et de ses peuples ne pouvait bien sûr oublier Cendrars, ni Frédéric-Jacques Temple, autre poète globetrotteur (qu’il vient également de publier). Ces bourlingueurs et ces auteurs font songer à cet indien que salue Bruno, parce qu’il est « l’homme pour qui la terre / n’appartient pas à l’homme ». Ils sont tous du même pain, « le bon pain de la vie », que chaque poème ici, qu’il soit traversé de révolte ou habité par l’amour, célèbre à sa façon. Tous s’emploient à chercher et « dessiner une passe » dans le réel pour atteindre grâce aux mots, à « l’attrape-rêves », une sorte de plénitude d’être, et une présence forte – au monde, à soi, aux autres.

Michel Baglin



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Invité de la revue Phoenix 19



mercredi 14 août 2013, par Michel Baglin

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Bruno Doucey

Bruno Doucey est né en mai 1961 dans le Jura.
Longtemps professeur de lettres, il a d’abord publié des ouvrages à caractère pédagogique aux éditions Hatier, Nathan, Retz. Maître d’œuvre du « Livre des déserts » (Robert Laffont, coll. « Bouquins »), il est l’auteur d’une œuvre qui mêle l’analyse critique et la poésie, la révolte et le lyrisme. Ses poèmes, rassemblés sous le titre « Poèmes au secret » (Le Nouvel Athanor) témoignent de son intérêt pour les paysages désertiques et d’une relation âpre et sensuelle avec le monde.

Bibliographie

Poésie

« Poèmes au secret », Le Nouvel Athanor, 2006 (Bourse Ponceton de la SGDL)
« Fulgurances », livret poétique accompagnant le CD du groupe New Tone Jazz Quartet, In the Groove, 1999.
« Choix de poèmes », in Les Cahiers de Saint-Germain des Prés, anthologie n° 5, Le Cherche Midi Éditeur, Paris, 1981.

Récits

« Victor Jara – non à la dictature » (roman), Actes Sud Junior, coll. « Ceux qui ont dit non », 2008.
«  La Cité de sable » (nouvelles), Rhubarbe, Auxerre, 2007.
« Paristanboul » (nouvelle), in Fantômes du jazz, Les Belles Lettres, 2006.
« Le rémanent » (nouvelle), in Mystères, diableries et merveilles en Champagne-Ardennes, Le Coq à l’Ane, 2003.
« Moïse » (roman), Retz, 2001.
« L’Étrange disparition de Felipe Perez Consuello » (nouvelle), in Une Anthologie de l’imaginaire, Rafaël de Surtis, coll. « Pour une Fontaine de feu », 2000.

Anthologies

« La Poésie lyrique », Gallimard, coll. « La Bibliothèque Gallimard », 2002 (en collaboration avec Christine Chollet).
« La Poésie engagée », Gallimard, coll. « La Bibliothèque Gallimard », 2001 (en collaboration avec Christine Chollet).
« Je est un autre », Seghers, 2008 (en collaboration avec Christian Poslaniec).

Essais

« Agadez », Transbordeurs, 2007 (avec des photographies d’Edmond Bernus).
« Le Prof et le poète – A l’école de la poésie », Entrelacs, 2006.
« Le Livre des déserts – Itinéraires scientifiques », littéraires et spirituels, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2006 (direction d’ouvrage).
« Chemin faisant avec Sophie Mossé », A Contrario, 2006 (direction d’ouvrage).


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