Retour à l’accueil > Auteurs > DRANO-STAMBERG Nicole > « … s’il n’y avait pas d’herbe, si la poésie n’existait plus… »

Nicole Drano-Stamberg

« … s’il n’y avait pas d’herbe, si la poésie n’existait plus… »

Une lecture de Lucien Wasselin



C’est un recueil rigoureusement construit que donne à lire Nicole Drano-Stamberg : il est divisé en cinq chapitres semblablement sous-titrés, « Jardins » suivi de trois noms de fleurs ou de plantes. Chaque chapitre est composé de six poèmes en vers libres et de trois proses composées inégalement de plusieurs textes facilement identifiables car imprimés sur une page, toutes consacrées à un jardin désigné par un titre qui en précise la localisation physique ou sentimentale. Sauf le cinquième (et dernier) qui est complété par six poèmes en vers libres qui parlent de l’herbe en général. À noter que la localisation reste très imprécise (près de la mer, en lisière de la lande, pour ne citer que ces deux occurrences). Le lecteur remarquera quelques constances d’un chapitre à l’autre… Si les six premiers poèmes de chaque section sont réservés à l’herbe, voire aux « mauvaises » herbes, les trois suivants (les proses) restent souvent énigmatiques par leurs références à des personnages inconnus.
Le fil rouge de ce livre est le parallèle qu’établit Nicole Drano-Stamberg entre l’herbe et la poésie. Le titre le dit clairement, à l’image de ceux ou celles qui filent la métaphore. Nicole Drano-Stamberg file la comparaison entre le végétal, la fleur… et la poésie. Comme l’herbe sauvage qui est difficile à éradiquer, comme le chiendent qui n’en finit pas de renaître, la poésie apparaît toujours où elle n’est point recherchée ou souhaitée. C’est qu’elle est garante de liberté, Nicole Drano-Stamberg n’écrit-elle pas : « Quelques mots […] / Pour dégager / Un espace de liberté » ? Tout au long du recueil, ce parallèle est répété nettement ou de manière dissimulée par l’existence-même du poème. Les six poèmes de la fin confirment l’explication : l’herbe et la poésie sont nécessaires à l’humain. Mieux, ce recueil est la métaphore de la vie de Nicole Drano-Stamberg : la poésie, l’attention aux enfants défavorisés du Sahel et son amour pour celui qui, poète également, est son compagnon de vie.
L’aspect autobiographique n’est d’ailleurs pas absent de ces poèmes. Georges Drano est présent par ces vers : « Tu conduisais la vieille bagnole, / Nous étions ici ou là sur les pistes du Sahel. // … Tu me regardes. L’herbe te manque au milieu du désert. / Je vois une larme de sel au bord de tes lunettes. » Et le Sahel est omniprésent, nommé ou non : Sékouantou (un village du Sahel) où les dabas (pioches) frappent et arrachent dans un labeur d’enfer, les bébés portés sur le dos des femmes, la Sirba (une rivière de la zone sahelienne du Burkina Faso où Nicole Drano-Stamberg a effectué de nombreuses missions humanitaires et culturelles). Jusqu’à, plus inattendues, cette remarque et cette note sur Henri Alleg dont « La Question » fut lue dans un temps que les jeunes générations n’ont pas connu… Sans doute a-t-elle raison d’écrire ces mots ! Même si certains lecteurs ont toujours dans leur bibliothèque « La Question » et même l’entretien d’Alleg avec Gilles Martin, « Retour sur la Question » (1).
La plante évoque irrésistiblement l’herbier. Apprend-on encore au lycée aujourd’hui à herboriser et à confectionner un herbier, ce qui était la meilleure façon de découvrir la diversité du règne végétal et de connaître sa région ? Nicole Drano-Stamberg a sans doute appris à herboriser. D’où la présence de l’herbier dans ces pages, un herbier qui vient ajouter un peu de richesse à ce que l’herbe peut avoir de vague ! Elle semble d’ailleurs se souvenir de ses travaux d’herborisation ou de ses cours de botanique quand elle écrit : « Pissenlit au nom impossible / Avec une multitude de dents de lion », le pissenlit que les spécialistes nomment taraxacum dens leonis… La figure de l’herborisateur / herboriste qui devient l’herbaliste (un mot bien oublié en ces jours) traverse ces poèmes en retenant l’attention du lecteur. Figure énigmatique sauf à considérer que le poème est un herbier de mots, ce qu’il devient parfois dans ce recueil avec ses descriptions de botaniste ou celles du Sahel… Énigmatique, comme la porcelaine qui revient périodiquement dans les proses : allusion à la blancheur de certaines fleurs ou aux objets funéraires imitant les corolles qui ornent certaines tombes ? Énigmatique comme ces noms de personnes (le comte de Monchoix, le Prince noir…) dont on ne sait s’ils sont réels ou sortis de contes lus dans l’enfance. Et tant pis si je me trompe, c’est ainsi que je suis sensible à la richesse de ces poèmes !
Le récent recueil de Nicole Drano-Stamberg est donc à lire. Il y aurait bien d’autres choses à dire encore : l’Autriche, la langue allemande, Lorca à qui je pense en lisant ce livre, Ghérasim Luca… Car sa biographie n’en dit pas assez : c’est pourquoi il faut lire « … s’il n’y avait pas d’herbe… », si l’on veut que « l’employée de la poésie » persiste…

Nicole Drano-Stamberg, « … s’il n’y avait pas d’herbe, si la poésie n’existait plus… ». La Rumeur libre éditeur, 144 pages, 15 €. Dans les bonnes librairies.

(1). « Retour sur la Question ». Le Temps des Cerises / Aden ; Pantin / Bruxelles. 2001.

Lucien Wasselin



dimanche 3 janvier 2016, par Lucien Wasselin

Remonter en haut de la page



Nicole Drano-Stamberg

Née à Lodève d’un père occitan et d’une mère autrichienne, Nicole Drano-Stamberg est installée dans l’Hérault, à Frontignan, après avoir vécu en Bretagne. Poète, elle a pour éditeur principal Rougerie.
Co-responsable de l’association Humanisme et Culture, elle organise et présente régulièrement les lectures publiques « A la Santé des Poètes », « Poètes qui êtes-vous ? » et « Rencontres des Suds » en invitant des poètes à Frontignan, Montpeyroux, Laurens, etc. Elle a collaboré régulièrement au festival Les Voix de la Méditerranée à Lodève, aux rencontres I poeti extravaganti à Gaeta, Spigno, Formia, Campodimele… et aujourd’hui au festival Voix Vives de Méditerranée en Méditerranée à Sète. Avec son mari, Georges Drano, elle a effectué des missions humanitaires et culturelles au Burkina Faso (huit missions de 1999 à 2007, l’équivalent de deux années de travail à Ouagadougou et dans le Sahel pour la scolarisation des enfants, le maintien et le développement de la vie culturelle sous toutes ses formes).



Bibliographie

Lointaines contrées, éd. Rougerie (poésie).
Séquences, éd. Rougerie (poésie).
Il va neiger nous attendons dans le parc, éd. Rougerie (poésie).
Oimots, éd. Rougerie (poésie).
Encres d’insomnie, éd. Arte Graphica.
Sources : hommage à Gilles Fournel, coauteur Georges Drano, éd. Institut Culturel de Bretagne, 1987 (essai).
Côté gauche de l’écrit, éd. Rougerie (poésie).
L’employée de la poésie, éd. Rougerie, 2000 (poésie).
Ciel ! Ciel ! Des poèmes hirondelles !, éd. Rougerie, 2006 (poésie).
Résurgences du ruisseau Lagamas dans le désert, éd. Jorn, 2007 (poésie) (en français-occitan-mooré).
Chant du barrage de la Sirba, éd. Le temps des cerises, 2008 (poésie).
Délcatesse et gravité, éd Rougerie. 2012



-2017 Revue Texture Contact | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0