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Jacques Morin

« Sans légende »

La poésie de l’auteur, d’ordinaire déjà dépouillée, l’est plus encore avec ce nouveau recueil, « Sans légende », publié par Rhubarbe éd. et qui évoque la séparation et le « no man’sland » qui l’accompagne…
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Le titre de ce nouveau recueil de Jacques Morin a au moins deux acceptions : il peut s’entendre comme sans la légende qui accompagne généralement une photo. Mais aussi sans légende pour magnifier le propos. Sans explication ni commentaire donc, et sans aura ni recours au merveilleux.
Et il est vrai que la poésie de l’auteur, d’ordinaire déjà dépouillée, l’est cette fois plus encore. On ne s’étonne d’ailleurs pas de rencontrer à plusieurs reprises le qualificatif « aphasique » dans ces textes écorchés jusqu’à l’os. Le silence a sa part dans cette écriture qui interroge un « no man’sland mental » en lisière de l’absence (« tu rêves que tu vis ») et de l’onirisme. Le nuit a ses encres d’insomnie : des vers, un poème « miraculeusement sauvé de la noyade » qui vous vient du plus profond, quelques mots « au bord poreux de la mémoire / rescapés du néant ».

« Le mot fin n’achève rien »

Jacques Morin nous a habitués à des poèmes en prise avec « la violence d’être au monde », comme il l’énonce ailleurs. Cette fois, c’est une rupture, une séparation, qui laisse le cœur et la tête dévastés, sans que l’on sache « qui est le plus indigne des deux ». La question n’est pas là, bien sûr, mais dans le fait qu’on aura vécu et cheminé « en parallèle », dans cette absence dont Jacques Morin écrit fortement qu’elle « nous relie l’un sans l’autre ». Car « le mot fin n’achève rien », on a même envie de dire que tout commence là, quand « rouleau compresseur du manque et du rien / chacun compacte son vide comme il peut. » On a ça sur les bras, « une souffrance éberluée » qui transforme tout poème en « adresse absurde au vent du néant » (« j’écris à vide ») et vous laisse « en bordure du mutisme affectif ».
Après ces « dévastations gigognes », Jacques Morin se détourne de l’intime pour des « circonstancielles » qui closent le recueil et évoquent chacune un fait d’actualité, comme la fermeture d’une usine, les bombes et les cris à Homs, la mort d’un sdf, des immolations au Tibet, un bateau fantôme traversant le Pacifique sans personne à bord après le tsunami, une femme dans le sac de la burqa, les déchets en plastique brassés par les courants marins… Non, certes, le monde n’est pas une consolation, mais il remobilise en soi quelque chose qui est de l’ordre de la compassion et de la révolte, bref : de la vie.

Michel Baglin



Une note de Georges Cathalo


Jacques Morin se dit très sensible au terme de « no man’s land » (cf. Décharge N°160, page 142), cette « frontière impossible entre éléments contraires ». L’on retrouve cette expression quatre à cinq fois au fil des pages de son nouveau livre terriblement émouvant. Il y est question d’une séparation difficilement acceptée et d’une quête volontairement obstinée. La première partie intitulée « Les encres de la nuit » regroupe des poèmes qui sont comme des bouteilles à la mer jetées par un Ulysse « rescapé du néant » mais qui va résister aux cauchemars et aux chants des sirènes. Dans « Sans légende », l’auteur hésite à dresser un bilan d’existences vécues en parallèle comme « deux monologues en bout de piste ». Pourtant, « à ressasser la douleur / on neutralise le temps » mais chacun « compacte son vide comme il peut » et le silence, carburant insidieux, continue d’alimenter une écriture résiliente. Dans le dernier ensemble de poèmes, Jacques Morin témoigne d’une sensibilité à fleur de peau et tient à témoigner sans pathos des désastres d’un monde violent et barbare en essayant « de garder la vérité de l’émotion ». Ces écrits servent de tremplin pour « passer à autre chose »,pour « ne plus regarder en arrière » et pour quitter le no man’s land.

Georges Cathalo


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Les lectures de Jacmo 2016



jeudi 9 janvier 2014, par Michel Baglin

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Jacques Morin
« Sans légende »

128 pages. 12 euros.
(Ed Rhubarbe. 10 rue des Cassoirs – 89000 Auxerre
ou editions.rhubarbe@laposte.net )


Bibliographie de Jacques Morin


POÉSIE

Le hibou assiège la nuit, Le Crayon noir, 1974 Intacts, Le Crayon noir, 1976
L’arme blanche, Le Crayon noir, 1977
Le faire-valoir du silence, Le Crayon noir, 1979
Répertoire des mélancolies, Le Désespoir, précisément, 1980
Miroir des nostalgies, le Dé bleu, 1980
J’ai dans la tête une banlieue de parole qui me rend l’âme grise, Polder, 1980
Sépias & fusains, Polder, 1981
Les pathétiques de Jacques Morin, Le Crayon noir, 1981
Le clown noir, Ressacs, 1983
Petit processionnal pour un millénaire décati, Décharge, 1985
Carnet de campagne, le Pavé, 1985
Du principe d’irréalité, Les éditions de Garenne, 1991
Les caldeiras de la morgue, Wigwam, 1995
Lettre à l’embryon, Jacques Brémond, 1998
Poèmes sportifs en Puisaye-Forterre, Les Carnets du dessert de lune, 2003
Une fleur noire à la boutonnière, L’idée bleue, 2007
Jusqu’à l’âme, Gros textes, 2008
Contrefeuilles, Gros textes, 2010
Sans légende, Rhubarbe, 2013

CHRONIQUES
Le revuiste impénitent, la Bartavelle, 1990
Le regard du cyclope, Rétro-Viseur, 1993
Les causeries, élucubrations et autres billevesées du cousin Jacmo, Rétro-Viseur, 1994
Il était une fois la poésie, Décharge, 1997
Sans légende, Rhubarbe, 2013

FICTIONS ET FEUILLETONS
Après tout
, Plis, 1988
La poésie de A à Z, selon Jacmo Rhubarbe, 2010

ANTHOLOGIES
Génération Polder
, La Table rase, 1992
Polder, deuxième génération, Gros textes, 2005



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