Georges Simenon

Simenon nouvelliste

Le Bateau d’Émile, Les dossiers de l’Agence O, Le Petit Docteur...

Simenon a écrit de nombreuses nouvelles. Il y excelle moins, à mon sens, que dans le roman où il trouve la bonne distance pour créer ses atmosphères, poser ses personnages, les conduire inexorablement au bout d’eux-mêmes. Toutes ou presque sont policières, s’articulant autour d’un crime et d’une enquête, mais d’un intérêt inégal.



On a parfois affaire chez Simenon à de très courts récits de quatre ou cinq pages comme avec « Les 13 coupables », « Les 13 énigmes », « Les 13 mystères », écrits à la fin des années « 20 » et parus dans Détective avant d’être réunis en volumes. Ils mettent en scène l’inspecteur G7 qu’on retrouve également dans « La folle d’Itteville » ou le recueil « Les Sept minutes » . Celui-ci regroupe trois enquêtes de l’inspecteur de la PJ et de son ami, un écrivain qui le suit dans son travail, publiées en 1933 dans la revue Marianne des éditions Gallimard. Il comprend L’énigme de la Marie-Galante (écrite à à bord de l’Ostrogoth, à Morsang-sur-Seine en juin 1931 et publiée pour la première fois, sous le titre La croisière invraisemblable). Le navire la Marie-Galante, immobilisé dans le port de Fécamp depuis trois ans, est retrouvé abandonné en pleine mer avec le cadavre d’une femme à bord, dans un réservoir d’eau… Dans Le Grand Langoustier (écrite à à bord de l’Ostrogoth, en juin 1931), la plus faible à mon sens, des femmes disparaissent dans l’île de Porquerolles… La nuit des sept minutes (écrite en avril 1931) met en scène un crime inexplicable en lieu clos. Un Russe, seul à son domicile, est tué d’une balle en pleine poitrine alors que la police, prévenue par lettre qu’un crime allait être commis sur sa personne, surveille tous les accès du pavillon… Ces trois enquêtes sont plus des énigmes que des nouvelles et ne sont pas représentatives de ce qui fait l’intérêt et le charme de Simenon : sa crédibilité, son « réalisme ». En revanche, on y retrouve ses talents dans la construction de la narration.

Son fameux commissaire Maigret a également trouvé place dans les nouvelles de Simenon. Il pensait l’avoir abandonné avec son « Maigret » paru en 1933. À la demande de Gaston Gallimard, il lui redonne vie dans « Les nouvelles enquêtes de Maigret 1 & 2 », deux séries parues respectivement dans Paris-Soir-Dimanche (en 1936) et Police-Film/Police-Roman (en 1938 et 1939). L’édition originale les réunissant date de mars 1944, chez Gallimard. Ces nouvelles pour la plupart sont sur un format de 25 pages environ. Mais la distance ne convient pas vraiment pour ces enquêtes : Maigret n’y a pas le temps d’y imposer son inébranlable stature ni ses tâtonnements intuitifs et l’on a plus l’impression d’être dans les romans condensés que dans des nouvelles. Mention spéciale néanmoins dans le premier volume, pour La péniche aux deux pendus, une sorte de quintessence de l’atmosphère simenonienne avec canal, café et bateliers…

« Les dossiers de l’Agence O » (1943) met en scène les enquêtes du cabinet de détectives privés, l’Agence O, officiellement dirigée par Joseph Torrence (un ancien adjoint du commissaire Maigret) ; mais en réalité derrière une vitre sans tain de son bureau se cache le véritable patron, Émile le Roux. Ainsi que Barbet et Mlle Berthe. Le recueil contient : Le Prisonnier de Lagny. L’Homme tout nu. Les Trois Bateaux de la calanque. La Cage d’Émile. Le Docteur Tant-pis. Le Club des vieilles dames. L’Étrangleur de Montigny. La Petite Fleuriste de Deauville. Émile à Cannes. L’Arrestation du musicien. Le Vieillard aux porte-mine. La Jeune Fille de la Rochelle. Des nouvelles écrites à la fin des années « 30 » et parues initialement dans Police-Roman. Pas désagréable, mais sans grand intérêt.

Beaucoup mieux réussies me semble-t-il, les « Nouvelles exotiques ». Le recueil paru en 1944 renferme : L’escale de Buenaventura, Un crime au Gabon, Le policier d’Istambul, L’enquête de Mlle Doche, La ligne du désert. Ces cinq textes ont été publiés en préoriginales dans la collection Police-Roman en 1938 et 1939. On retrouve ici l’atmosphère Simenon des romans exotiques comme un de ses chefs-d’œuvre, « Le Coup de Lune » . De vraies nouvelles avec des personnages plutôt crédibles et des intrigues plus réalistes que celles des « Dossiers de l’Agence O »

« Maigret et les petits cochons sans queue »  : Curieusement, le titre de ce recueil de nouvelles publié en 1950 est fautif puisque Maigret n’apparaît pas dans la nouvelle Les Petits cochons sans queue. Il semblerait que l’erreur remonte à la première édition de ce recueil qui affichait sur la couverture le titre « Maigret et les petits cochons sans queue » alors que le titre original était correctement indiqué sur la page de titre. Le commissaire Maigret n’intervient que dans deux des huit nouvelles de ce recueil : L’Homme dans la rue et Vente à la bougie.
La nouvelle qui donne son titre au recueil raconte bien une enquête, mais elle est menée par une jeune mariée qui s’inquiète de ne pas voir son mari rentrer et croit comprendre en découvrant dans la poche de son pardessus un cochon de porcelaine sans queue… Elle connaît le code qu’utilise son père recéleur… De déduction en déduction, elle va retrouver son mari blessé et le ramener dans le droit de chemin.
Le Petit Tailleur et le Chapelier reprend en partie l’argument et les personnages du roman « Les fantômes du Chapelier » qui date de la même époque. Le Deuil de Fonsine raconte l’amour-haine que se vouent deux sœurs depuis l’enfance, tandis que Sous peine de mort narre sur un mode presque amusé le chantage que fait subir un inconnu à un ancien colonial.
On trouve également dans ce recueil des sortes de portrait avec Un certain Monsieur Berquin et Madame Quatre et ses enfants.
Avec L’Homme dans la rue, Maigret amène un suspect aux aveux en l’empêchant de rentrer chez lui et en le contraignant à se clochardiser en quelques jours. L’argument de la Vente à la bougie est plus classique (jalousie ou cupidité pouvant expliquer le meurtre commis dans une auberge un jour de foire). Autre nouvelle du recueil : L’Escale de Buenaventura.

« Le Bateau d’Émile » est l’une des neuf histoires d’un recueil au titre éponyme, sorti en 1954. Tiennent le dessus du panier Le baron de l’écluse, ou la croisière du Potam et Valérie s’en va. Le recueil réunit également : Le doigt de Barraquier, L’épingle en fer à cheval, La femme du pilote, Les larmes à l’estragon, Le nègre s’est endormi. Toutes ces nouvelles, sauf Le Bateau d’Émile, plus longue, sont sur un format d’une quinzaine de pages. Elles me semblent beaucoup plus fortes que celles des « Nouvelles enquêtes de Maigret », dont la distance ne correspond pas à ce qui fait l’intérêt des romans « Maigret ». Ici, Simenon apparaît beaucoup plus libre et écrit de vraies nouvelles, dans son « style gris ».

Enfin, les treize nouvelles du recueil intitulé « Le Petit Docteur » (1943) - Le flair du petit docteur, La demoiselle en bleu pâle, Une femme a crié, Le fantôme de M. Marbe, Les mariés du 1er décembre, Le mort tombé du ciel, La bonne fortune du hollandais, Le passager et son nègre, La piste de l’homme roux, L’Amiral a disparu, La sonnette d’alarme, Le château de l’arsenic, L’amoureux aux pantoufles – constituent un cas à part. Le personnage du détective, Jean Dollent, un médecin établit à Marsilly en Charente (où Simenon a vécu) et qui se pique de résoudre des énigmes, est en effet un héros plein d’enthousiasme et d’optimisme, plutôt petit et agité, tendre, voire timide - une sorte d’anti-Maigret. Selon Marc Simenon, le fils de l’écrivain, le « petit docteur » a vraiment existé, c’était un ami de son père installé à Nieul-sur-Mer, près de La Rochelle, et il en aurait gardé certains traits de caractère. C’est en tout cas un des détectives les plus vivants de Simenon.
Quant au style, alerte, mariant volontiers l’humour et la légèreté, il détonne dans l’univers sombre de Simenon. Certes, il s’agit, ici encore, plus de récits à énigmes que de nouvelles et Simenon se soucie moins de vraisemblance ou de psychologie (quoi qu’en dise son héros qui prétend « se mettre dans la peau » des gens) que d’intrigues surprenantes et de résolutions astucieuses, avec des mystères ne trouvant solution que dans la dernière page. Telle est la jubilation du petit docteur qui n’entend résoudre ses enquêtes que par la seule force du raisonnement. Ce qui ne nuit certes pas au ton malicieux du récit de ses exploits.

Michel Baglin



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jeudi 30 octobre 2014, par Michel Baglin

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Georges Simenon

Ses livres

Auteur d’une fécondité exceptionnelle, il a commencé par écrire et publier sous pseudonymes des contes et romans galants (près de 200) pour se faire la main. En 1929, il écrit « Pietr-le-Letton », le premier Maigret, et le premier roman qu’il signe de son nom. En 1932, il signe son premier « roman-roman », « le Passager du Polarlys ». 193 romans, 158 nouvelles, vont suivre, mais aussi plusieurs œuvres autobiographiques, des reportages et ses « dictées » à la fin de sa vie. Les tirages cumulés de ses livres atteignent 550 millions d’exemplaires.

Ses dates

Né à Liège (Belgique) le 13 février 1903, Georges Simenon est mort à Lausanne (Suisse) le 4 septembre 1989.
A seize ans, en raison de l’état de santé précaire de son père, il quitte le collège et commence à travailler dans une pâtisserie puis chez un libraire, avant d’être engagé comme journaliste localier à la Gazette de Liége.
En 1922 il part pour Paris où il devient secrétaire de Binet-Valmer. L’année suivante, il épouse Tigy et devient secrétaire du marquis de Tracy. Il écrit des romans populaires, voyage (Etretat, Porquerolles, l’île d’Aix), entreprend avec Tigy et Boule un tour de France sur les canaux et les rivières, fréquente Vlaminck, Derain, Picasso...
En 1929, il fait construire l’Ostrogoth et part pour la Belgique et la Hollande. Puis il s’embarque pour la Norvège et écrit son premier Maigret. Il s’installe à "La Richardière ", près de La Rochelle en 1932. Et continue de voyager pour des reportages destinés à divers journaux, en Afrique, en d’Europe, avant un tour du monde (1935). Au retour, il emménage à Paris.
En 1941, il s’installe à Fontenay-le-Comte (Lors de l’invasion allemande, il est responsable des réfugiés belges à la Rochelle). A la Libération, il subit l’épuration aux Sables-d’Olonne et part pour l’Amérique. Il y rencontre Denyse, qui devient sa deuxième femme et s’installe au Canada, puis aux USA
Il rentre définitivement en Europe en 1955, à Paris, puis à Mougins et à Cannes. Avant de s’installer en Suisse en 1957. Il se sépare de Denyse en 1964.
En 1972, il décide qu’il n’écrira plus de romans et débute ses "Dictées" l’année suivante.
Sa fille Marie-Jo se suicide en 1978. Il rédige ses Mémoires intimes en 1980.
Après une opération d’une tumeur au cerveau (1984) il meurt à le 4 septembre 1989.



Les nouvelles réédités pour les 25 ans de sa mort chez Omnibus

Le 4 septembre 1989, disparaissait Georges Simenon, né à Liège en 1903. A cette occasion des 25 ans de son décès, en 2014, les éditions "Omnibus" ont publié en deux tomes sous le titre "Nouvelles secrètes et policières", l’intégrale des nouvelles "hors Maigret" classées par ordre d’écriture, de 1929 à 1953.
Le volume 1 (1929-1938), et le volume 2 II (1938-1953) comptent respectivement 1.216 et 1.312 pages, au prix de 29 euros.



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