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Jean Giono

« Solitude de la pitié »

Écrites à l’époque où il rédigeait sa « Trilogie de Pan », ces nouvelles annoncent les grands thèmes de l’œuvre, et reflètent à merveille la première manière et le talent de Giono.



Ce recueil de 20 textes publié en 1932 (après une édition partielle et confidentielle en 1930), réunit 5 nouvelles (Solitude de la pitié , Prélude de Pan, Champs, Ivan Ivanovitch Kossiakoff, Jofroi de la Maussan) et une quinzaine de courts récits, esquisses de portraits ou d’essais : La main, Annette ou une affaire de famille, Au bord de la route, Philémon, Joselet, Sylvie, Babeau, Le mouton, Au pays des coupeurs d’arbres, La grande barrière, Destruction de Paris, Magnétisme, Peur de la terre, Radeaux perdus, Le chant du monde.
Tous, à l’exception d’Ivan Ivanovitch Kossiakoff (qui raconte l’amitié naissante entre Giono et un soldat russe durant la guerre de 14-18), se déroulent en Haute-Provence et ont un narrateur (sauf la première) qui est Giono lui-même le plus souvent.
Rédigés entre 1925 et 1932, ces textes appartiennent à la période où Giono écrivait « Un de Baumugnes », « Colline », « Regain »  : on y retrouve sa manière, un style qui regorge d’images – métaphores, comparaisons – et de sensualité (comme dans La main où un aveugle dit comment sa relation au monde s’est enrichie quand il a perdu la vue). Son réalisme merveilleux, une thématique où la nature est elle-même un personnage envoûtant, à la fois proche et hostile (il « théorise » cela dans Le chant du monde), en tout cas violent et puissant. Au point que l’on flirte souvent avec une sorte de fantastique et qu’on y bascule avec Prélude de Pan où un inconnu de passage (Pan) venge la colombe que torture un bûcheron en déclenchant une orgie panique dans le village.

Pitié impuissante


Le titre renvoie à ce sentiment moins de pitié que de compassion, d’empathie, que l’on peut ressentir pour les humains où les bêtes qui souffrent, voire les arbres. Sentiment qui, dans la première nouvelle, fait défaut au curé et à sa bonne. Ceux-ci envoient en effet l’un des deux pauvres bougres qui se présentent à leur porte en quête d’un peu d’ouvrage (le premier soutenant le second, malade, dans une vraie solidarité) nettoyer un puits profond et délabré pour une malheureuse pièce de dix sous.
Cette empathie, hélas, n’empêche généralement pas l’impuissance : ainsi la bête blessée de La grande barrière (entre les espèces) est-elle terrorisée par l’homme qui la caresse pourtant pour l’aider à mourir. Ainsi la jeune fille de Babeau, trop jeune pour empêcher un vieux bonhomme de se suicider en se noyant devant elle.
Les hommes de « Solitude de la pitié » doivent composer avec la solitude et la sauvagerie, celle de la nature mais encore de leurs congénères. C’est qu’ils sont eux-mêmes tout entier livrés à de grandes forces qui les dépassent et à la tragédie de leur condition, abandonnés en « pleine terre » comme des naufragés en « pleine mer ». Tel est le leitmotiv de Radeaux perdus, peut-être le récit le plus fort du recueil, racontant comment un vieux paysan incite son fils à épouser une jeune héritière, puis à l’étrangler et à l’installer au bout d’une corde pour faire croire qu’elle s’est pendue. Le tout avec un parfait naturel et une absence totale de pitié. C’est là le produit d’une terrible rusticité : « il faut connaître le pays : des bois noirs, des collines rousses et sombres, des vals muets », précise Giono, qui explique aussi à quoi sont parfois destinés les puits qu’on y creuse dans chaque cave : « ça peut servir, soit de hasard, soit qu’on pousse un peu le hasard avec son coude si on a une femme qui fait trop de petits, une fille un peu portée ou un vieux père qui tarde. » Tout le sens de l’ellipse de Giono est là, et la saveur de textes qui prennent pleinement leur force à la seconde lecture !

Michel Baglin



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dimanche 23 août 2015, par Michel Baglin

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Jean Giono

Né à Manosque le 30 mars 1895, Jean Giono est mort le 9 octobre 1970 dans la même ville.
Il est le fils unique de Jean-Antoine Giono (1845-1920), un cordonnier anarchiste d’origine piémontaise et de Pauline Pourcin (1857-1946), d’ascendance picarde par sa mère et provençale par son père.
La famille a de maigres revenus et en 1911, Giono doit interrompre ses études pour travailler dans une banque.
En 1915, il est embarqué dans la grande boucherie du premier conflit mondial. Il voit ses amis tomber à ses côtés et lui est gazé. De cette expérience terrible, il tirera plus tard un roman, « Le Grand Troupeau » et surtout un engagement en tant que pacifiste convaincu.
Il lit beaucoup, s’imprègne des mythologies grecques et romaines qui marqueront son œuvre, à commencer par le premier roman qu’il écrit, « Naissance de l’Odyssée » (qui ne sera publié qu’ultérieurement). « Colline est son premier livre publié, qui ouvre la Trilogie de Pan, et reçoit un bon accueil.
En 1929, il décide de se consacrer entièrement à l’écriture. « Que ma joie demeure » en 1935 lui vaut un grand succès.
A la suite d’une randonnée avec des amis sur la montagne de Lure, il crée les Rencontres du Contadour, qui se poursuivront jusqu’en 1939. Son engagement pacifiste s’y confirme, il écrit « Les Vraies Richesses » .
Face aux menaces d’une nouvelle guerre, il écrit « Refus d’obéissance », « Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix », « Recherche de la pureté » , etc.
L’utilisation de sa pensée par Vichy, notamment le retour à la terre ou à l’artisanat, lui vaut après guerre, d’être accusé d’avoir collaboré (alors qu’il a caché des réfractaires, des juifs, des communistes) et il est emprisonné en septembre 1944. Il est libéré en janvier 1945, sans avoir été inculpé.
Dans les années qui suivent, Giono publie les œuvres de sa "seconde manière", notamment « Le Hussard sur le toit » (1951), il est bientôt considéré comme un des grands écrivains français du XXe siècle. En 1954, il entre à l’Académie Goncourt.
Pour autant, il reste engagé contre les guerres et soutient le comité créé par Louis Lecoin pour un statut des objecteurs de conscience, aux côtés de Camus, Breton, l’abbé Pierre.
Il est emporté par une crise cardiaque le 9 octobre 1970 dans sa maison.



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