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Patrice Delbourg

« Solitudes en terrasse »

Une lecture de Lucien Wasselin



La quatrième de couverture semble fâchée avec l’arithmétique : il y aurait 227 portraits littéraires (« À chaque croquis, une boisson spécifique, un estaminet de prédilection, un calicot, une ambiance élue, un comptoir d’étain… et le décor est dressé »), mais je ne compte que 225 poèmes pour 207 boissons, 164 bistrots et 232 auteurs invités. Tout un poème, mais fantaisiste comme il se doit !
On retrouve dans ce recueil de poèmes de Patrice Delbourg, l’amoureux de Paris qui apparaissait dans ses derniers romans (de « L’Homme aux lacets défaits » au « Cow-boy du bazar de l’Hôtel de ville »). Mais cette fois-ci, ce ne sont plus des originaux ou des inventeurs (comme Lucien Gaulard dans « L’Homme aux lacets défaits ») qui sont croqués, mais des écrivains, des poètes surtout : Patrice Delbourg revient à ses premières amours qu’il n’a jamais quittées puisque, depuis 1976, sa bibliographie mêle vers et prose. Mais ce retour à la poésie mérite d’être signalé car c’est avec « Toboggans » (L’Athanor, 1976) et avec « Cadastres » (Le Castor Astral, 1978) que Patrice Delbourg commença son itinéraire de poète. On est loin avec « Solitudes en terrasse » de la plaquette étique puisque ce recueil fait 276 pages.
Delbourg parle d’un temps outrageusement oublié, « rescapé de la semaine sanglante », où l’on jouait à la manille dans de petits caboulots. Ces portraits n’échappent pas toujours au cliché qui, pour le meilleur et pour le pire, se confond parfois avec le réel. Ainsi ce portrait de Pierre Mac Orlan « … scrogneugneu en velours / perroquet sur l’épaule / pantalon de golf et béret écossais / [qui] entonne un chant d’équipage ». C’est bien vu. Ailleurs, le lecteur a l’impression que Patrice Delbourg s’empare de détails biographiques des écrivains visés pour mieux dériver ensuite, ce qui se traduit par une grande habileté pour intégrer ces détails au reste du poème qui forme alors un tout homogène. Comme avec Pétrus Borel ou André Frédérique : on a ainsi des portraits convaincants de ces écrivains. Quelque chose qui ressemblerait au mentir-vrai… À moins que Delbourg ne maîtrise parfaitement la vie des écrivains dont il trace le portrait... Mais ce qui frappera surtout, c’est l’évocation nostalgique d’un monde révolu où « une sirène d’usine meugle au loin / comme un bestiau rudoyé ». Et le goût (non exclusif) de Patrice Delbourg pour les petits maîtres qui n’ont jamais accédé à la célébrité, qui ne sont jamais devenus des classiques : l’occasion est belle de les voir sortir de l’oubli…

Affaire de style

Ces 225 poèmes sont regroupés en 9 chapitres dont les titres font comme un poème incorrect, du Plan Quinquina (qui se souvient encore de cet apéritif ?) à la Bière tombale (beau jeu de mots). Mais ce poème dissimule mal la disparition d’Armand Robin qui meurt en 1961 « dans des conditions mal élucidées, à l’infirmerie spéciale du dépôt de la préfecture de police », selon les termes d’une célèbre encyclopédie qui entend ne pas prendre de risques alors que Patrice Delbourg dit clairement les choses.
Car tout est affaire de style dans les poèmes de « Solitudes en terrasse ». C’est écrit dans un style charriant des mots populaires comme muflée, s’arsouiller ou pissotière. Patrice Delbourg n’éprouve pas le besoin de faire joli ; rien n’est trop humble pour ce qu’il veut dire, quitte à dégoûter le lecteur. Pas de mots assez durs pour dire la mort d’un Brasillach ; pas de mots sans mauvaise odeur pour faire le portrait du romancier Jean Reverzy comme s’il fallait absolument emprunter au vocabulaire du médecin… Tout n’est que prétexte (la boisson, les estaminets…) pour exprimer la quintessence de ces littérateurs qui ne se confond pas avec la suavité. C’est peut-être ce côté « poète maudit » qui est le plus agaçant mais en même temps d’un charme ténébreux : car tout finit mal ! Et il y a de belles appréciations comme ces amateurs « suspendus au zinc tels des madrépores »…

Inadaptés à la société

C’est l’occasion pour Patrice Delbourg de redonner vie à un monde disparu fait de « petits trottins délurés », de « siphons à soda », d’absinthe…, un monde toujours d’actualité (même si les objets et les êtres ont changé) avec « ses bouts de pneus [qui] flottent au fil du canal » et son « dehors, il pleut sans cesse » (sauf que les plus riches vivent sous des latitudes plus ensoleillées). C’est toujours le même portrait que trace Delbourg d’inadaptés à la société, mais le miracle est qu’à chaque fois le portrait est différent grâce au vocabulaire utilisé. La multiplicité des destins (?) saisis en un poème fait diversion et immortalise la description d’un moment de l’Histoire. Tout n’est que prétexte à revisiter une certaine littérature vue sous l’angle de la biographie. Mais tout vaut tout et son inverse car « les jeunes femmes les plus désirables / vont s’accroupir aux chiottes à l’ottomane » quand ce n’est pas le sursis accordé au survivant Joë Bousquet.
Cependant, la lecture de ce recueil ne va pas sans interrogations. Ainsi dans le poème consacré à Paul Éluard, qui est cette « … compagne / fraîchement suicidée au véronal »  ? La chronologie d’Éluard (1) n’apporte aucun renseignement, s’agit-il sous la plume de Delbourg d’une hypothèse quant à la disparition de Nusch dont Éluard apprit la mort subite au téléphone en Suisse où il se soignait ? Hémorragie cérébrale ou quoi d’autre ? Ou qui d’autre ? De même, le poème de la page 53 (à l’incipit obscur « le soir déchu se répand sur le velux ») est traversé par sept hommes de lettres (et non des moindres : Fargue, Jarry, Fourest, Joyce, Moravia, Flaubert et Léautaud), mais Moravia est absent de l’index, deux seulement (Fourest et Léautaud) sont crédités de ce seul poème alors que les quatre autres ont chacun droit à un autre poème… L’arithmétique est vraiment fantaisiste !
Sans faire de Patrice Delbourg un poète politique, le lecteur ne manquera pas de remarquer certaines considérations sociales ou politiques comme « les terrasses pillées par les nervis du maccarthysme », ou comme la délation ou la milice… Ou comme encore le poème mi-figue mi-raisin en hommage à Maïakovski. Chacun trouvera poème à son goût dans ce voyage à travers la littérature. Pour ma part, je terminerai en proclamant le plaisir que j’ai eu à retrouver dans ces pages le bien oublié Georges-Louis Godeau qui m’appelait son cousin dans une lettre où il disait vouloir me rendre visite alors que je me trouvais sur un lit d’hôpital…

Note (1) Paul ÉLUARD, Œuvres complètes. Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1968, tome I, page LXXIII (à la date du 28 novembre 1946).

Lucien Wasselin



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mardi 15 mars 2016, par Lucien Wasselin

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Patrice Delbourg,
"Solitudes en terrasse".



Le Castor Astral,
(276 pages, 18 €.)/]



Patrice Delbourg,

« C’est le 7 octobre 1949, au petit matin, à l’hôpital de la Pitié, Paris treizième, qu’il émigra pour la première fois de lui-même. Péridurale, forceps, double cordon ombilical autour du cou et tout le tintouin. Trois semaines de controverses autour d’une couveuse. On le donna longtemps pour mort. La suite ne fut qu’un long répit » , précise sa biographie autorisée.

Patrice Delbourg, poète, romancier et chroniqueur, animateur d’ateliers d’écriture, membre de l’Académie Alphonse Allais et du Grand Prix de l’Humour Noir, est lauréat des prix Guillaume-Apollinaire et Max-Jacob.
Il a publié plus d’une trentaine d’ouvrages sur des sujets aussi variés que l’humour noir, la poésie contemporaine, le journal intime, le sport ou les jeux télévisés.



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