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Anise Koltz

« Somnambule du jour »

Née au Grand-Duché du Luxembourg en 1928, Anise Koltz est l’auteur d’une œuvre poétique saluée par de nombreux prix. Autre forme consécration, son entrée dans la collection Poésie/Gallimard, qui fête ses 50 ans, avec son anthologie personnelle, « Somnambule du jour ».



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Collection Poésie/Gallimard (n° 506) 256 pages. 7.90 euros

Née au Grand-Duché du Luxembourg en 1928, Anise Koltz est l’auteur d’une œuvre poétique importante en allemand, et dès les années quatre-vingts, uniquement en français (son mari, René, souvent évoqué dans ses textes, est mort prématurément des tortures que lui avaient infligées les nazis et elle s’est refusée dès lors à user de la langue des bourreaux). Une œuvre saluée par de nombreux prix, dont le Prix Jean Arp de littérature francophone pour l’ensemble de son œuvre, décerné en 2008.
A l’occasion de son cinquantième anniversaire, la prestigieuse collection Poésie/Gallimard accueille aujourd’hui un choix de ses poèmes, sous le titre « Somnambule du jour » . On y retrouve la grande sobriété qui est la marque d’une œuvre qui dialogue avec un réel ne cessant de nous échapper - « l’irréalité du monde » - et avec les mille vies qui la hantent. La polysémie intérieure de ces « identités multiples » est comme un leitmotiv : « J’ai vécu plusieurs vies / plusieurs morts  », écrit-elle. Ou encore : « Je porte en moi / des souvenirs d’autres vies  ». Son ego importe peu, - «  aucune légende / n’est la mienne » - et elle se sent relativement étrangère à elle-même au point d’affirmer : « ce n’est pas mon existence / que je vis / je suis différente de moi / fondamentalement ». Elle ne prétend pas non plus véhiculer un message - « Je suis un messager / sans message / comme le vent » - mais est médiatrice de la vie qui la traverse et dont elle ne peut s’empêcher de rendre compte en «  toxicomane de la parole ».
Même si elle prétend « il n’y a pas de réponse / la terre se tait  », elle se confronte moins à la déréliction qu’à l’énigme de vivre et de mourir. Ce n’est pas l’absence de sens de l’existence, mais la surabondance au contraire, qui rend si difficile d’appréhender la réalité, que le langage souvent travestit. Et les mystères du temps et de l’identité individuelle que l’on retrouve dans cette image : « comme le fleuve / nous passons / tout en demeurant ».
Reste le langage qui sans doute « travestit la réalité » mais demeure « notre ultime refuge ». Et la poésie qui pose plus d’énigmes qu’elle n’en résout (« Est-ce moi qui écris le poème ? / est-ce le poème qui m’écrit ?  ») mais qui nous vaut ces beaux poèmes brefs et ces images simples mais fortes, comme celle-ci : « Je serai seule / à mourir / avec sous le lit / mes souliers déroutés »
Lire aussi l’article de Marilyse Leroux

D’autres recueils

« La Terre se tait »

(Article paru Poésie 1 n° 22 en juin 2000)
Anise Koltz se souvient qu’ « Adam et Eve ne sont pas tombés / par la pomme / mais par le verbe » et sait pourtant « qu’il faut parler / pour ne pas mourir  ». Sa poésie, aussi simple que profonde, fréquente les paradoxes quotidiennement approchés. « La vie continue / mais n’a pas lieu » : avec le recul chacun vit cette vérité plus ou moins silencieusement, Anise Koltz la dit, avec les mots qu’il faut. Ses poèmes très concis parlent de la mort et des absents, de l’époux disparu, de la mère que l’on porte, de Dieu qui demeure une question, avec une lucidité qui impose à la parole sa tension. Le regard semble froid, mais sous le refus des consolations illusoires (« Aucune issue / dans / aucune parole ») c’est une douleur qui se dit, avec autant de force que de pudeur. Le silence auquel elle se heurte est quasi métaphysique : « Il n’y a pas de réponse / le terre se tait  ». Les mots sont là pour l’envelopper, ou au contraire, comme ici, le mettre à nu. Tenter de retrouver une identité qui survivrait aux métamorphoses du temps et aux transfigurations par la parole est également vain : « Ce n’est pas mon existence que je vis / je suis différente de moi / fondamentalement  », avoue Anise Koltz, qui sait qu’un étranger se glisse entre nous et nos mots. Reste l’attitude, plutôt stoïcienne, qui consiste à utiliser la parole comme le décapant laissant le monde à nu, et à inventer comme unique permanence celle de qui le regarde, debout, sans concession.

(Anise Koltz. La Terre se tait. Coédition L’orange bleue et Editions Phi. 112 pages.)

« Le Porteur d’ombre »

(Article paru Poésie 1 n° 33 en mars 2003)
« Le poème est une écriture verticale », affirme Anise Koltz. Le sien est toujours terriblement abrupt : pas de faux-semblants, pas de musique pour faire passer le constat quasi biologique de notre dérisoire destin : « Tu n’es qu’un homme de plus / qui mange. »
La volonté d’aller directement à l’essentiel est sa marque et fait sa force : « Excusez-moi Mesdames Messieurs / chacun de mes poèmes / enterre vos morts ». Anise Koltz n’hésite pas à terminer un de ses textes par ces deux vers : « Parce que ce poème est un mensonge / il a le droit d’être beau », soulignant du même coup le hiatus presque inévitable entre la recherche esthétique et celle de la vérité.
Elle écrit contre les leurres métaphysiques (« Nous sommes immortels / tant que nous vivons »), elle se pose en s’opposant : « J’existe comme un obstacle / comme une brèche / dans la réserve du temps ». Ses poèmes très concis parlent, comme dans ses précédents recueils, de la mort et des absents, de l’époux disparu, de la mère que l’on porte, de l’hypocrisie sociale, etc. avec une lucidité qui impose à son écriture une tension sans relâche. Elle a alors à voir avec une ascèse du dépouillement et c’est probablement ce qui a valu à l’œuvre sans concession d’Anise Koltz les nombreux prix qui l’ont couronnée.

(Coédition Phi- Ecrits des Forges. 120 pages)
Michel Baglin



Lire aussi :

« Soleils chauves »



vendredi 4 mars 2016, par Michel Baglin

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Anise Koltz

Anise Koltz est née au Grand-Duché du Luxembourg en 1928. À part de très nombreux voyages en Asie, États-Unis, Afrique et Europe, elle a depuis sa naissance toujours vécu dans son pays d’origine auquel elle est très attachée.
Du fait de l’occupation des Allemands pendant la dernière guerre, Anise Koltz sera obligée à s’orienter vers la culture allemande. Ses premiers livres seront donc édités à Luxembourg et en Allemagne. Mais dès les années quatre-vingts, elle n’écrira plus qu’en français, abandonnant complètement l’allemand, sa première langue littéraire. Son mari, le Dr René Koltz étant mort prématurément des suites des tortures que lui avaient infligées les nazis, elle se refuse depuis lors à user de la langue des bourreaux de son époux.
De 1963 à 1974, Anise et René Koltz ont animé les « Biennales de Mondorf » qui se voulaient « un laboratoire, si modeste soit-il, de la construction d’une société multiculturelle ».
Avec cette anthologie publiée en Poésie/Gallimard, Anise Koltz explore et expose tous les thèmes d’une œuvre vouée à l’incertitude, à l’inquiétude de ne pas formuler l’essentiel, c’est-à-dire une réalité qui échappe sans cesse, qu’il s’agisse de sa part visible ou du côté caché des choses. Ne souligne-t-elle pas comme s’il s’agissait d’une évidence : « Autrefois, l’homme avait peur de l’avenir, aujourd’hui l’avenir a peur des hommes ! »



« Mes poèmes sont des pèlerins qui se déchaussent devant toutes les paroles. Prononcées avec trop d’aplomb, celles-ci perdent leur puissance », aime-t-elle à dire. Ceci encore : « Dans notre monde intérieur nous sommes libres. Il n’y a ni contraintes ni obstacles. Notre poème peut donc se situer d’avant notre naissance, comme après notre mort » et « Notre langue est sacrée. Notre devoir est de la protéger, de la veiller comme un feu qui ne doit jamais s’éteindre, car c’est lui, qui doit précisément éclairer la nuit du monde ».

Pour en savoir davantage



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