Michel Houellebecq

« Soumission »

Si le pessimisme est réactionnaire, alors pas de doute, Houellebecq n’a rien d’un progressiste ! Mais ce n’est pas vraiment un scoop et la tonalité de son dernier roman, « Soumission », confirme s’il en était besoin, qu’il ne voue pas aux humains une folle admiration …



JPEG - 74.2 ko
Michel Houellebecq
Photo Philippe Matsas-Flammarion

Bien sûr, selon le mot de Gide, « on ne fait pas de bonne littérature avec des bons sentiments », et de ce côté, il n’y a pas grand-chose à craindre ici, ils ne pullulent pas ! Pour autant, si j’ai bien aimé certains des livres de Houellebecq, son dernier opus m’a certes un peu troublé, mais pas vraiment enthousiasmé, ne serait-ce que parce qu’il est sans intérêt sur le plan du style.
Disons cependant pour sa défense que son sujet lui-même est une vraie source de déprime ! Son « héros », François, universitaire spécialiste de Huysmans, est celui à travers le regard duquel nous assistons à une transformation de notre société dans un futur proche : aux présidentielles, Marine Le Pen et Ben Abbes, leader du Parti de la Fraternité Musulmane, se retrouvent face à face. UMP et PS font front commun contre les « identitaires » en soutenant le musulman modéré qui se trouve ainsi porté à la magistrature suprême. Ce qui ne manque pas de susciter quelques inquiétudes dans un premier temps… Mais le président redresse bientôt l’économie, arrive à vaincre le chômage en renvoyant les femmes dans leur foyer, rétablit la paix dans les banlieues, instaure la polygamie et redonne du lustre à la culture, notamment en… augmentant considérablement les salaires des enseignants (choisis en fonction de la souplesse de leur échine).
On l’aura compris, il s’agit d’une fable, mais le propos de Houellebecq n’est pas de critiquer ni même de caricaturer cette « charia » soft. Il n’est ni islamophobe comme le répètent les imbéciles qui ne l’ont pas lu, ni islamophile, à la manière de Rediger, le président de l’université, qui se lance dans une vraie apologétique. Même si le personnage principal finit par envisager de se convertir, ce n’est pas la foi, ni d’hypothétiques valeurs religieuses, qui l’y poussent. Le parcours de ce raté à la sexualité malheureuse, à peu près aussi incapable de s’enthousiasmer que d’aimer, n’est finalement que celui d’un opportuniste qui veut saisir la chance d’une promotion inespérée.
Et c’est là tout le sujet du livre, qui ne cesse de peindre la mollesse, la résignation, l’incapacité à se rebeller de tous ces personnages disposés à vivre à genoux s’il le faut, prêts à collaborer. Nul ne se révolte, les identitaires eux-mêmes se reconnaissent au moins partiellement dans ce rétablissement d’un « ordre moral » qui est leur fonds de commerce, les bobos macèrent dans leur panurgisme, les autres vont à la soupe. Voilà le portrait d’un peuple résigné à sa médiocrité comme se plait à nous le présenter notre auteur.
On sait Houellebecq désabusé, il a poussé cette fois le bouchon si loin qu’on peut se demander si ce n’est pas pure provocation… Bien sûr, ça l’est, pour une part au moins, puisque si dénonciation il y a, c’est bien celle de la « soumission ». Ne fait-il pas résumer son sujet par un de ces personnages, Rediger, évoquant le masochisme féminin à travers le roman de Dominique Aury. « L’idée renversante et simple, jamais exprimée auparavant avec cette force, que le sommet du bonheur humain réside dans la soumission la plus absolue. C’est une idée que j’hésiterais à exposer devant mes coreligionnaires, qu’ils jugeraient peut-être blasphématoire, mais il y a pour moi un rapport entre l’absolue soumission de la femme à l’homme, telle que la décrit Histoire d’O, et la soumission de l’homme à Dieu, telle que l’envisage l’islam. »
Au bout du compte, la société qu’il dépeint est bien la nôtre, sinon à la lettre, du moins dans l’esprit. Mais le hasard a voulu que le livre sorte le jour même des massacres à Charlie Hebdo. Il y a dans l’écart entre la charia soft du roman et la monstrueuse barbarie des islamistes dans la réalité, quelque chose au bout du compte de très dérangeant : ce tragique, le roman ne le prend pas en charge, il l’évacue même. Des questions restent en suspens, qui sont pourtant esquissées, comme celle à l’œuvre dans le livre et dans le monde : « c’est pour des questions métaphysiques que les hommes se battent, certainement pas pour des points de croissance, ni pour le partage des territoires de chasse ».

Michel Baglin



Lire aussi :

« Soumission »

Michel Houellebecq : « Poésie »

« Configuration du dernier rivage »





samedi 28 février 2015, par Michel Baglin

Remonter en haut de la page



Michel Houellebecq :
« Soumission »

JPEG - 32.8 ko

(Flammarion, 21 €)



Michel Houellebecq

Michel Houellebecq naît le 26 février 1958 à La Réunion.

Sa carrière littéraire commence dès l’âge de vingt ans, âge auquel il commence à fréquenter différents cercles poétiques. En 1985, il rencontre Michel Bulteau, directeur de la Nouvelle Revue de Paris, qui, le premier, publie ses poèmes ; c’est le début d’une amitié indéfectible. Ce dernier lui propose également de participer à la collection des Infréquentables qu’il a créée aux éditions du Rocher. C’est ainsi que Michel Houellebecq publie en 1991 la biographie de Howard P. Lovecraft, « Contre le monde, contre la vie ». La même année paraît « Rester vivant » aux éditions de la Différence, puis chez le même éditeur, en 1992, le premier recueil de poèmes : « La Poursuite du bonheur » , qui obtient le prix Tristan Tzara. De nombreuses publications suivront.

Parmi les principaux titres, son premier roman « Extension du domaine de la lutte » , puis « Les Particules élémentaires » le feront connaître d’un large public. Avec « La Carte et le Territoire » , Michel Houellebecq reçoit le prix Goncourt en 2010.



-2017 Revue Texture Contact | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0