De toute évidence, la révolte est à la source de la poésie de Jean-Luc Wauthier, comme le refus de « ces vies bien rangées et vomissantes, / où des facteurs incertains / n’apportent que des lettres lues / d’avance ». Refus, probablement lointain, de devenir un des ces êtres qui sont toujours là, « plus ou moins vivants / à veiller veulement sur un pays / de cendre ».
La vraie vie aura toujours bien du mal à être quotidienne et l’auteur, quand il se propose de faire de l’écriture, « un partage d’émotions et d’interrogations », n’oublie pas d’ajouter : « dans l’intensité ». Cette intensité dont procède le poème et qu’on croit reconnaître lorsqu’on « envie / ceux qui sont à tu et à toi / avec la vie ».
Mais le quotidien use, « la vie passe et rien n’est dit » et le cœur se glace d’attente. Avec le temps, les pertes irréparables et la solitude intérieure qui grandit, le songe, le repli dans « l’abri obscur » où l’on tutoie la mort deviennent des tentations. Autre figure de la poésie, peut-être, que ces « grands livres de nuit » où se retirer le jour venu… Le poète alors regarde son double « aller son amble, discourir, serres des mains ».
Cette expérience de la distance, du retrait, du dépouillement est pour lui source de parole, même s’il « n’a jamais pu arracher le bâillon enfoncé / par l’enfance / dans la gorge de l’ombre ». Elle est une chance : « Reste la solitude extrême / ce mal têtu qui te sauve / et te fait voir à jamais / l’envers du ciel. »
« Soyez le vent »
La « part d’ombre » nourrit pour une grande part la poésie de Jean-Luc Wauthier et cette tonalité plutôt sombre évoque parfois les recueils de Pierre Gabriel. Mais, comme chez ce dernier, il y a l’autre, la compagne, l’aimée salvatrice (« Pour toi / je maintiens l’arc du poème / au-dessus de la lumière des jours »).
Et c’est encore - toujours - le partage qui sauve un peu de sens, comme avec cette femme à la fenêtre de son HLM entraperçue depuis le train en marche : « Sur l’horizon possible / plane l’échange / du regard / et du don. »
Le recueil se clôt donc sur un « retour à la lumière », alors que « la part d’ombre / tombe / de l’autre côté du ciel. » Alors que la dépossession est acceptée (« Va / te survivra / toute l’abondance du monde ») et que la silhouette douloureuse « d’une enfant qui veille dans le noir » et qui traverse le recueil semble devoir ouvrir la porte de l’avenir, une belle injonction est faite aux proches : « amis, soyez le vent »
Deux poèmes de J-L Wauthier,
Poèmes extraits du recueil
Moi
l’aphasique
l’illettré
celui qui perd ses mots comme des clés
et qui radote un beau
langage mité jusqu’à l’os - omble
chevalier qui miroite pour rien
sous les arches de fer d’un
fleuve apprivoisé
Moi
l’homme déguisé
dont on oublie le nom
l’imposteur prudent
le poète désaffecté
au masque usé par la marche
forcée,
écrasé dans le désert
par un long soleil de cendre
celui qui
tire de son sang la dernière réplique
d’une pièce inachevée sur un rideau de fer
et qui
n’a jamais pu arracher le bâillon enfoncé
par l’enfance
dans la gorge de l’ombre
Tu envies
ceux qui sont à tu et à toi
avec la vie
Parfois, tu les imites
mal et pas très longtemps.
Comme eux, tu veux
allumer de longs flambeaux
pour éclairer une arrière-cour
déserte,
mais très vite, tu éteins
le feu
surgi par hasard
dans la maison des hommes
Et tu restes seul,
dans un salon encombré
seul
dans le noir
et la méfiance légendaire
des étoiles mortes.
