La Table ronde a eu il y a quelques temps l’excellente initiative de rééditer l’œuvre complète de Lucien Becker sous le titre "Rien que l’amour". Ce poète né à Béchy, en Moselle le 31 mars 1911 et mort le 25 janvier 1984, ne mérite pas le relatif oubli dans lequel il est tombé, car il fut sans conteste l’un des plus lucides et finalement des plus marquants du milieu du siècle. Paulhan, Joë Bousquet, Camus, Cadou, Gaston Puel ne s’y trompèrent pas, comme en témoignent les multiples lettres rassemblées en fin de volume, dans cette édition établie avec finesse et passion par un autre poète, Guy Goffette.
20 ans de silence
Becker, il est vrai, écrivit et publia peu (250 poèmes environ), se moquant d’une quelconque postérité, persuadé d’appartenir à « la catégorie des poètes qui meurent en mourant ». Il décida d’ailleurs de se taire la cinquantaine sonnée, n’offrant plus un seul texte durant une vingtaine d’années, malgré les demandes des éditeurs et revuistes.
Convaincu très tôt qu’il n’y avait rien à attendre de la vie, sinon son terme, (il disait : « Je suis sur terre, sans être au monde ») Becker a toujours confronté son écriture au néant et à la solitude irrémédiable (« Je suis seul derrière mes paroles » écrivait-il encore) et certains titres de ses recueils sont à cet égard éloquents, tel "le Monde sans joie" ou "Rien à vivre".
Mais y répondent aussi "Plein amour" et "l’Eté sans fin", car à la mort et à la nuit, Becker opposait comme un rempart le corps brûlant des femmes, la seule véritable lumière de sa poésie. Séducteur et désabusé, au moins quant à la littérature, il cherchera toujours le salut dans l’amour charnel :
« Dans une chambre une femme m’attend
dont le corps à vif va s’ouvrir au mien
dans un instant d’une plénitude telle
que rien ne peut la limiter, pas même la mort. »
Poésie noire et lumineuse à la fois, traversée de fortes images empruntées au quotidien mais qui sont éclairées par la sensualité :
« Dans une chambre respirent les dessous
d’une femme dont le corps est une épée pour le jour.
Dans les étables l’œil bleu du lait
monte jusqu’au bord des seaux pour toucher les mains. »
Elle ne bégaye jamais : Becker se réfugia dans le silence quand il crut avoir dit l’essentiel. Sans concession ni tricherie.
L’amour ou "l’immense consolation de vivre"
Alain Borne a décrit Becker comme « un poète totalement désespéré mais bien décidé à vivre cependant » en évoquant son « regard d’enchanteur désenchanté. »
Il note que « c’est sur un ton de confidence neutre que s’exprime Becker. Il ne recherche pas l’harmonie des mots. Et pourtant il naît de son écriture la musique la plus déchirante, la plus prenante. »
Toute son approche du monde et le sens de sa poésie, il les définit en deux phrases : « Il fallait bien pour que ce désespéré demeure au monde que quelque chose l’y retienne et l’y ancre. L’amour était pour lui l’expérience primordiale et la seule, l’immense consolation de vivre. ».
Quant à René-Guy Cadou, il disait de lui : « Becker n’a pas construit son œuvre dans un souci de plaire, mais dans celui de se mériter lui-même. »
Son œuvre en tout cas mérite toujours qu’on s’y penche.
A lire : Quelques poèmes de Lucien Becker
