Dans son dernier livre, « Une rencontre » - recueil d’essais - Milan Kundera oppose (comme il l’avait fait avec « les Testaments trahis », « l’Art du roman » et la plupart de ses fictions) l’intelligence sensible des œuvres et des démarches artistiques à la dérive si souvent meurtrière des certitudes idéologiques.
Rien d’étonnant donc qu’il y réhabilite Anatole France (inscrit durablement sur la « liste noire » des avant-garde depuis son dénigrement par le terrible pamphlet des surréalistes), pour son roman, « Les Dieux ont soif ».
Dans ce livre, rappelons-le, Anatole France interroge l’énigme existentielle que constitue l’évolution de certains hommes durant la Terreur, comme son héros, le peintre Gamelin qui, fort de sa vertu révolutionnaire et de sa foi, finit par envoyer des dizaines de personnes à la guillotine. Face à lui, Brotteaux, l’homme qui refuse de croire, qui incarne la résistance par le scepticisme. Et Kundera de réveiller les souvenirs de sa Tchécoslovaquie d’avant son exil : « En pensant plus tard à Brotteaux, je me suis rendu compte qu’il y avait à l’époque du communisme deux formes élémentaires de désaccord avec le régime : le désaccord fondé sur une croyance et l’autre sur le scepticisme ; le désaccord moralisateur et l’autre immoraliste ; le désaccord puritain et l’autre libertin ; l’un reprochant au communisme de ne pas croire en Jésus, l’autre l’accusant de se transformer en une nouvelle église (…) »
Se dessinent aussi, sur le plan esthétique et artistique, deux attitudes irréconciliables « entre ceux pour qui la lutte politique est supérieure à la vie concrète, à l’art, à la pensée, et ceux pour qui le sens de la politique est d’être au service de la vie concrète, de l’art, de la pensée. »
L’énigme de toute vie
« La vie concrète », voilà ce qui, dans toute l’œuvre de Kundera, s’oppose aux idéologies et aux pouvoirs, résiste à toute réduction. Après sa jeunesse communiste, puis son désenchantement, son opposition au régime et son exil en France, Kundera est passé dans le camp du relativisme, celui du sceptique (qui analyse avec une prodigieuse acuité les comportements et notamment les tricheries avec soi-même), celui du romancier, qui multiplie les points de vue (il est à cet égard un novateur qui a développé un art du roman polyphonique). Et cette fois encore, à travers quelques grands romans perçus comme « sondes existentielles », il rappelle que l’art seul peut approcher, sinon comprendre, cette énigme que constitue toute vie, pour soi-même et pour autrui.
Énigme qui tient beaucoup à notre identité toujours incertaine ou menacée. Ce n’est évidemment pas un hasard si l’essai s’ouvre sur une étude consacrée au peintre Francis Bacon, dont les portraits « sont l’interrogation sur les limites du ″moi″ » (« comment le portrait peut-il ressembler à son modèle dont il est consciemment une distorsion ? » se demande Kundera).
« L’héritage intégral »
La vitesse des changements de la modernité ajoute au trouble : « Si, jadis, l’Histoire avançait beaucoup plus lentement que la vie humaine, aujourd’hui c’est elle qui va plus vite, qui court, qui échappe à l’homme, si bien que la continuité et l’identité d’une vie risquent de se briser. Ainsi le romancier ressent-il le besoin de garder à côté de notre façon de vivre le souvenir de celle, timide, à demi oubliée, de nos prédécesseurs. »
Il y a donc dans l’art un « rêve de l’héritage intégral » que Kundera reconnaît chez Rabelais, Beethoven, Césaire, etc. et qui est à l’opposé de « la modernité des modes lancées par le marketing de l’art » : la rencontre, l’échange des hommes par le truchement des œuvres se fait par-dessus les siècles. L’art vaut par ce dialogue qui résiste aux « dogmatiques du modernisme qui ont dressé une barrière entre la tradition et l’art moderne, comme si celui-ci représentait, dans l’histoire de l’art, une période isolée avec ses propres valeurs incomparables, avec ses critères tout autonomes. »
L’art vaut par les identités qu’il fonde à travers ces mémoires qu’il fait dialoguer. Celles qu’il faut garder, moins celle des tortionnaires que celle de Malher, de Schönberg. On l’appelle culture et Kundera l’évoque avec le ghetto de Terezin et ces détenus qui, dans l’antichambre de la mort, ont répondu par des créations, expositions, concerts…
Que représentait l’art pour eux ? se demande-t-il. Et de répondre : « La façon de tenir pleinement déployé l’éventail des sentiments et des réflexions afin que la vie ne fût pas réduite à la seule dimension de l’horreur. »
