La revue « Décharge » n’est pas devenue une institution grâce à cette ironie que son animateur, Jacmo (Jacques Morin), et les chroniqueurs de la revue savent conserver pour tenir à distance le sérieux et les pisse-froid. Mais si elle a su garder l’esprit qui l’anime depuis ses origines, en 1981 - et malgré l’abandon de sa fameuse couverture kraft - la revue éditée depuis le numéro 100 avec l’estampille du Dé Bleu, est bel et bien devenue incontournable pour tous ceux qui s’intéressent à la poésie.
Elle est l’occasion de multiples rencontres sur 128 pages, grâce au dossier qui ouvre chaque numéro, aux auteurs connus ou inconnus qui les enrichissent (Le Choix de Décharge), aux rendez-vous de l’actualité poétique proposés à travers de riches notes de lectures et des chroniques de Jacmo, Claude Vercey, Alain Kewes, Georges Cathalo, etc.
Décharge, c’est aussi l’édition de petits recueils, les « polders » (plus de 120 titres). Et un site web constamment actualisé, très riche et percutant grâce à toute l’équipe de la revue. Son adresse http://www.dechargelarevue.com/
Louis Dubost et Philippe-Marie Bernadou dans le N° 144
Le numéro 144 de le revue s’ouvre sur, un hommage à Louis Dubost. L’éditeur du Dé Bleu, puis de L’Idée Bleue, a annoncé depuis lurette qu’il mettait la clef sous la porte fin 2009 après avoir beaucoup donné, pendant plus de trente ans, pour la poésie et les poètes et nourri un catalogues des plus enviables. Nous y sommes donc. Claude Vercey salue l’artiste d’un poème malicieux, mais aussi Luce Guilbaud en évoquant quelques uns de ses titres, et Jean-Claude Touzeil en déclinant toutes les vertus du « louidubo »…
Mais ce numéro accueille surtout un fort dossier consacré à Philippe-Marie Bernadou et établi par Georges Cathalo, avec les participations de Casimir Prat, Christian Saint-Paul, Michel Cosem, Henri Heurtebise, Gilles Lades, Jean-Luis Clarac et Michel Baglin.
Avec une riche interview de l’auteur, des souvenirs partagés, des poèmes. La mer, et surtout les îles, sont au cœur de la poésie de Philippe-Marie Bernadou, qui a également consacré un roman chez l’Arpenteur-Gallimard à un des lieux qu’il affectionne : « Cadaqués, aller simple » . Texture lui a également consacré il y a quelque temps un portrait à lire ici.
A noter encore dans ce numéro un hommage accompagné de poèmes à Loïc Herry (décédé en 1995). Et les « Ruminations » de Claude Vercey, qui revient sur la publication de l’anthologie des « Riverains du feu » de Christophe Dauphin aux éditions de l’Athanor. Les nombreux poètes qui y sont publiés (j’en suis) n’ont en effet souvent pas été prévenus et nombre d’entre eux ont fait connaître leur mécontentement. Il n’empêche que cette anthologie constitue pourtant une somme (516 pages). Controverse, donc. (Abonnement à la revue Décharge : 22 euros. A l’ordre des Palefreniers du rêve.Correspondance : jacques Morin. 20 rue du Pâtis. 89130 Toucy).
Goffette au fronton du numéro 143

Le numéro 143, qui nous arrive avec l’automne, s’ouvre (après une carte postale évidemment drôle de Jean L’Anselme et la chronique de Cathalo se penchant sur les éditions Corps Puce) sur un dossier consacré à Guy Goffette, présenté par Bruno Berchoud. Voilà, évidemment, de quoi me réjouir (lire ici le dossier que revue-Texture a concocté sur ce poète ami).
Dans l’entretien qu’il a accordé à Décharge, il rappelle son attachement à sa Lorraine belge natale et à ses silences, à Rimbaud qui a soutenu sa « révolte d’adolescent enfermé dans une institution religieuse », sa découverte bien plus tardive de Verlaine, son désir de partir « parce que la vraie vie est absente », sa morale du carpe diem et du « vivre est autre chose qu’exister »… Sans oublier Follain, Auden, Bonnard, ses « dilectures » et ses mythes. Onze poèmes complètent ce dossier.
« Passeurs » de poésie
A retenir encore dans ce numéro, Claude Vercey, qui assure des « Ruminations » régulières, et consacre un excellent article au livre « Aux passeurs de poèmes, Approches multiples de la poésie : conférences, témoignages, repères et ressources » (édition Scérém/Printemps des poètes).

- Jacques Morin en compagnie d’Alain Kewes, son ami et complice de "Décharge"
A travers cet ouvrages qui recense les initiatives lancées depuis une dizaine d’années et la création du Printemps des Poètes, Claude Vercey s’interroge sur la manifestation elle-même, l’émergence de « passeurs » de poésie (comédiens, animateurs d’ateliers, etc.), sur sa démarche (dans laquelle il se reconnaît) de « transmettre au plus grand nombre tout en conservant de cet art une haute idée, sa rigueur et ses exigences ». Mais il souligne aussi les dérives de la manifestation qui la débordent . Et note avec force : « La poésie, et plus encore les poètes, ont désormais à œuvrer en tenant compte d’un empressement mondain à se porter à leur rescousse, d’où un environnement à la fois plus accueillant et d’avantage propice à la sclérose, avec la mise en place d’une certaine administration, l’apparition d’agent culturels avec lesquels les artistes risquent d’entrer en concurrence, et de produits culturels poétiques (…) »
Suit un hommage, « Fidélité à Jean Le Mauve », à l’éditeur et au typographe disparu en 2001 (évoqué par Vercey et Robert Nédelec), et au poète dont Cathalo a relu « Terre, Terre ».
Nédelec donne également dans ce numéro une suite de poèmes, ainsi que Jean Joubert, Yves-Jacques Bouin, José Galdo, Céline Commergnat, Jean-Marc Thevenin, Cédric Le Penven, Christian Saint-Paul, Guy Chaty…
