
- Gil Pressnitzer au salon des éditeurs de Toulouse (Ph Guy Bernot)
Trente ans de musique en région et à Toulouse, c’est un voyage, la belle traversée à laquelle Gil Pressnitzer convie ses lecteurs dans un livre où il retient, de tous ces « passages » d’artistes qu’il a orchestrés, ce qui rend ces moments inoubliables et précieux : le « partage ». Une intimité que nouent les paroles et les musiques qui passent la rampe pour l’échange.
Ingénieur de l’aéronautique, Gil Pessnitzer dirigea durant trente ans la Salle Nougaro de Toulouse (alors gérée par le comité d’entreprise de l’Aérospatiale) et sut en faire un lieu de rencontres chaleureuses et de découvertes ; il en est aujourd’hui aussi un peu la mémoire. Cent « portraits-miroirs » d’artistes, chanteurs, musiciens, écrivains - divers mais toujours un peu poètes -, composent son livre, « Notes de passage, notes de partage » .
Une exigence, des lignes de force
La programmation, que l’on retrouve au fil de ces pages (elles ne manqueront pas d’éveiller maints souvenirs pour les Toulousains), est d’une richesse époustouflante, qu’il s’agisse de jazz, des musiques du monde, de la chanson à texte, de la musique classique.
Et les noms, même jetés dans le désordre ici, suffisent à dessiner une exigence, des lignes de force : Juliette, Petrucciani, Julos Beaucarne, Jacques Bertin, Louis Chédid, Eric Lareine, Sapho, Rufus, Michel Portal, Vasca, Tachan, Chédid, Arthur H, Léotard, Bénin, entre beaucoup d’autres, y ont en effet trouvé une portée pour partager leurs émotions, musicales ou poétiques et souvent mêlées. Ils jalonnent cette belle aventure de notes, de poèmes, de chorus, de textes forts et de cette « saudade intime » chère à Cesaria Evora.
Livre d’heures
Gil Pressnitzer s’en souvient avec un bonheur toujours communicatif. Pourtant, ces « Notes de passage, note de partage » ne livrent guère d’anecdotes, ce n’est pas son propos. Il dit vouloir « faire revivre un livre d’heures, non par des souvenirs englués dans la nostalgie, mais par des tableaux encore vivants qui puissent parler de ces riches soirées ou expositions ». Et c’est en écrivain, avec des phrases qui résonnent longtemps par leur justesse, que cet amoureux de la musique et des mots cerne l’émotion singulière que chaque artiste laisse en nous.
La chanson, « cet art mineur, mineur de fond », tient ici la première place, mais aussi le jazz, et Gil Pressnitzer y ajoute des pages fraternelles en hommages à des écrivains aimés, Bergounioux, Celan, Pirotte, Michon.
Bien plus qu’un recueil de souvenirs, ce livre est en fait une célébration de l’amitié qui se fortifie à travers les ferveurs partagées. Celles de femmes et d’hommes qui ont trouvé dans les musiques et les mots une patrie fraternelle.
Le poète
Gil Pressnitzer ne fait pas que revisiter ses souvenirs. Il est aussi, il est d’abord poète. « Entrer dans le cercle de l’arbre… » de la première écorce à la huitième écorce… dans l’écorce où doigt et âme se laissent prendre, c’est un peu ce qu’il propose avec son recueil, « La huitième écorce » , paru aux éd. Trident neuf de Marie Bauthias (17 rue Saint-Bernard. 31000 Toulouse).
L’arbre, symbole de ce qui unit les profondeurs à l’aérien, et son écorce qui protège et enferme, sont à la fois intercesseurs et écrans, frontières et passages, appel du monde et exclusion, franchissement des cercles comme une initiation : vers la lumière mais aussi vers sa propre part d’obscurité, quand « mort et miroir ont le même espace ». Avec des mots tus « qui suffoquent en moi et ne trouvent pas la sortie ». Avec le double appel du dehors et du dedans, de la mémoire et du jour : « j’entasse dans la huitième écorce / en plein mitan / tous les noms de mes morts / bien rangés /au frais / de l’oubli à venir / l’écorce jette un cri / la haine de la nostalgie. »
Voici un poème du recueil :
entre deux secrets de l’écorce
il faut retrouver le tunnel de l’oiseau
là où il pose son chant et ses clefs
tout arbre a peur de dévoiler son âge
sa faiblesse est dans sa mémoire
on le torturerait en lui crevant les yeux pour savoir
lui il a vu la nuit entièrement nue
son sexe qui bat et attend
on pose la tête sur le ventre de l’arbre
pour le poser sur le ventre de la nuit et ses fentes mais l’arbre ne dira rien
secrets des écorces
au bout est le magma du sens
un seul trou d’oiseau
et nous saurions
l’ombre qui passe hautaine
ne sait rien
entre deux secrets de l’écorce


