La dernière publication de Bruno Ruiz est un livre d’entretien passionnant avec François André, « Le Miroir et la vitre » , où le chanteur - et l’homme - détaille ses façons de voir et de vivre le monde, le temps présent, l’amour et la révolte, l’amitié et la fraternité.
Il y explique ses débuts, mais surtout son positionnement poétique alors que régnait la chanson yéyé d’un côté et la poésie de laboratoire de l’autre. Sans oublier d’évoquer les grands ainés, Léo Ferré, Brassens, Bertin, et les proches comme Vasca, Bénin...
Réflexions sur la poésie, le langage, qui touchent aussi à la morale, celle, toute simple, des femmes et des hommes soucieux d’être justes. Le titre est aussi celui d’une chanson. "J’ai écrit cette chanson, Le Miroir et la vitre, explique Bruno, pour montrer que le poème, s’il voulait concerner les autres, devait s’adresser d’abord à celui qui l’écrivait. Sinon, aucune identification ne pouvait s’opérer."
J’y relève ce passage, qui me semble très éclairant :
« Je suis bouleversé au point de pleurer à chaque fois que je vois la dernière scène du film de Mikhail Kalatozov, Quand passent les cigognes. On voit l’héroïne chercher son fiancé qui est mort à la guerre. Nous on le sait, mais elle ne le sait pas encore. Elle est là, heureuse avec son bouquet de fleurs blanches dans les bras sur le quai de la gare. Un soldat la reconnaît et lui annonce soudain la mort de celui qu’elle aime. Alors elle se met à pleurer au milieu de la foule en fête, puis, progressivement, dans un magnifique travelling arrière, on la voit retrouver le sourire en redistribuant une à une les fleurs de son bouquet aux joyeux inconnus qui l’entourent et qui ne se rendent pas compte de sa douleur.
J’ai mis longtemps à comprendre pourquoi cette scène me bouleversait autant. Je crois qu’elle est la métaphore parfaite de ce que je crois être le poème. L’expression d’une douleur impartageable qu’il nous faut pourtant absolument nommer, non seulement pour s’en libérer, mais aussi pour rejoindre les autres, pour la redistribuer au reste du monde.
La douleur n’est pas transmissible, mais son expression poétique nous donne l’illusion d’être moins seuls et d’appartenir à la communauté des hommes. L’art est à ce prix. Tout le reste n’est que divertissement. »
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