Je viens d’apprendre avec peine la mort de Jean-Max Tixier, survenue mardi soir, 29 septembre, des suites d’une longue maladie (selon Var-Matin), à 74 ans.

- Jean-Max Tixier. Dessin de Jacques Basse extrait de son livre, "Visages de poésie" (Rafael de Surtis éd.)
S’il se définissait, amusé, comme « polygraphe », il fut surtout poète. Il avait publié avec succès des romans ancrés dans son terroir provençal qui, même s’il m’avouait récemment ne pas les mettre au même plan que le reste de son œuvre, témoignent de son talent protéiforme. Des nouvelles aussi, et surtout des recueils de poèmes.
A l’heure de son départ, c’est pourtant un de ses romans, « l’Homme chargé d’octobres » (2005), qui me vient à l’esprit. Peut-être parce que son personnage principal est un écrivain en fin de vie, qui fait retour sur le sens de son œuvre. Ce livre, je l’ai lu et j’en ai rendu compte à sa sortie, il me semble devoir l’évoquer pour rendre hommage à son auteur.
« L’Homme chargé d’octobres »
Ce roman d’introspection est aussi une traversée du XXe siècle : au soir de sa vie, un écrivain qui se prépare à recevoir des étudiants travaillant sur son œuvre, se demande ce qu’il va leur dire et revisite ses souvenirs. Nous sommes en 1989, au moment de la chute du mur de Berlin ; Alexandre Saulver est né en Russie (en 1900) et a vécu la révolution d’octobre 1917 à Saint-Pétersbourg. Les deux dates, évidemment emblématiques, encadrent une trajectoire d’homme engagé à gauche à ses débuts (même s’il est arrivé en France dans les bagages des Russes blancs) puis désillusionné.
Rameutée, la mémoire du vieil homme nous livre donc une succession, plus thématique que chronologique, de scènes de vie et d’histoire. Car les deux registres sont étroitement intriqués et toute question sur les implications d’un engagement renvoie au sens d’une vie.
Le fruit des circonstances
Alexandre Saulver qui a connu la Guerre d’Espagne comme brigadiste, alors que les « les avions nationalistes lâchent leurs bombes sur le moral des républicains », puis la Résistance, et pris part à bien d’autres événements majeurs du XXe siècle, n’a cependant plus envie de tricher avec lui-même et sa propre image : rétrospectivement, l’engagement pour lequel l’auteur et l’œuvre furent salués lui paraît surtout le fruit de circonstances. Peut-être même ses mobiles sont-ils d’un tout autre ordre que politique : il a connu son premier amour, aussitôt perdu, en même temps que l’insurrection, à Saint-Pétersbourg ; et la figure de Ludmina n’a plus cessé de le hanter, pesant sans doute inconsciemment sur ces choix. « Deux sincérités coïncidaient en moi et s’étayaient l’une l’autre », s’avoue l’homme chargé d’octobres – de révolutions plus ou moins trahies et d’automnes méditatifs.
Pas d’amertume, cependant : Alexandre Saulver n’est plus affecté, même par les errements de son propre parcours. Privilège du grand âge, il relativise ses échecs comme ses succès et s’accommode de la déréliction, sans avoir perdu tout à fait le goût de la vie, de la bonne chère et des choses simples. Il ne renie pas son passé, mais place les destins individuels et collectifs en perspective pour tenter de comprendre tant soit peu leur interaction. Sans tirer de leçon même si, désabusé, revenu de ses illusions, il peut sembler parfois privilégier, au bout du compte, une lecture réductrice – factuelle, psychologique – de son existence.
Profondeur mélancolique
Mais si la dimension politique est bien présente, il s’agit ici, d’abord, de l’histoire d’une vie et d’un roman.
Jean-Max Tixier a trouvé le ton juste, sans jamais forcer le trait, pour peindre les paysages intérieurs d’un homme qui dresse un bilan et se prépare à la mort avec une relative sérénité. D’un homme qui a conservé la lucidité comme credo et ne craint pas d’écorner son image.
Une musique d’automne l’accompagne, la narration étant entrecoupée de réflexions sur la vieillesse qui donnent toute sa profondeur mélancolique au tableau. Jean-Max Tixier a signé là un de ses meilleurs livres, en mêlant l’introspection et les événements collectifs en une suite de scènes d’une grande force d’évocation.
« Les silences du passeur »
Je retrouve de cette tonalité dans son dernier recueil, « Les silences du passeur » (éd. Le Taillis Pré, 2006) où l’âge venu (« me voici parvenu à l’extrémité de la lande »), il avoue : « Parler n’entame pas le silence qui coule son béton autour de ma présence ».
Jean-Max Tixier avait obtenu en 1997 le prix Artaud pour « L’Oiseau de glaise » (Arcantère éditeur.) où il s’interrogeait : « Pour saisir la présence est-il d’autre pouvoir que celui de la dire ? ». Et il y répondait par des suites de poèmes en prose dédiés aux vibrations de la lumière (certains faisant écho à des photographies de Clergue) et de la ferveur, de cette vie toujours difficile à étreindre, et plus encore à dire tandis que « la langue remue des discours pris de gel ».
Bien des années plus tard, avec « Les silences du passeur », il affirme toujours « avoir pour cible l’indicible ». Mais face au vide et au néant, à la « femme dernière », à l’extrémité de la lande, la voix reste ferme, même si désabusée, trouvant sans doute encore « raison de dire » dans cette « semence lancée à travers le temps » qui figure sans doute le poème.
Voici l’ouverture de ce beau recueil :
Chacun invente l’autre rive. Imagine l’espace inconnu qui tiendra ses promesses. On se retrouve à l’embarcadère, transis d’angoisse. Face à l’ombre qui désigne d’un geste où prendre place. L’ombre déjà nous guide. La perche s’enfonce dans les vases. Nul ne parle. De peur de faire basculer l’esquif dans les ténèbres.
*
Le passeur s’est avancé trop loin. Par quel élan poussé ? Il a franchi les limites. Perdu ses repères. Il ne s’est pas aperçu que sa barque était vide. Plus de passagers. Ne reste des rameurs que leur propre rumeur. Une eau noirâtre les remplace. Mais on les reconnaît encore à leurs reflets. A moins qu’on ne le rêve.
*
Tu traverseras le fleuve avec ta charge d’âmes. Sans regarder en arrière. La Loi défie le temps dans son achèvement. Que devient-elle quand la force décline ? Que la nuit emplit la tête. Prend dureté de pierre. Tu traverseras la matière. Tu passeras par l’épreuve du feu. De l’autre côté, le fleuve sera calme et limpide. Tu tremperas les lèvres dans la douceur des eaux.<br/>
*
Qu’importe la mort, son mutisme, si, à l’envers du temps, revient l’image du départ ? Si le chant rebrousse chemin vers le cœur. Si les fantômes prennent consistance sous les paupières closes. Est-ce toujours trop tard, trop tôt, qu’on embarque ? L’ombre attend sur le quai. Le passeur à la même place. Il est l’heure de dénouer la corde autour du dernier mot.
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Un numéro de la revue "A L’index" consacré à Jean-Max Tixier