Jean-Max Tixier a reçu le Grand Prix littéraire de Provence pour l’ensemble de son œuvre. C’était en 1994, mais il n’a pas démérité depuis de son pays natal puisqu’il lui a encore consacré de nombreux ouvrages et l’a choisi pour décors de plusieurs romans, dont « Le Crime des Hautes-Terres » et « La Fiancée du Santonnier » .
Le mot « décors » n’est d’ailleurs pas approprié ici, car Jean-Max Tixier fait bien plus que jouer de la couleur locale. C’est même, au fond, contre un certain « folklore » qu’il a écrit ce roman dont le vrai héros est la Camargue (qu’il fait ainsi entrer dans la collection Terres de France des Presses de la Cité) : il ne met pas en scène des personnages convenus (gardians pour touristes, feria d’opérette, ferrade de pacotille, etc.) mais l’histoire profonde de ces basses terres où, entre les étangs, les marais et les digues, les taureaux et les chevaux incarnent encore un peu d’une liberté perdue. Sans compter les hommes, ceux des manades, de la « bouvine », des « traditions », qui s’affrontent à ceux de la « modernité » au long d’un roman couvrant tout le XXème siècle.
Affrontement par taureaux interposés
On y suit le destin de deux grandes familles, celles des Fouque et des de Fontan, rivales puisque l’une et l’autre s’enorgueillissent de perpétuer la tradition des manadiers. Les deux clans en viennent pourtant au tournant des années « 50 » à s’opposer sur l’essentiel : l’avenir de la Camargue. Les Fouque étoffent leur troupeau tandis que les descendants des de Fontan deviennent fermiers en pariant sur la riziculture, et tandis que les salins gagnent du terrain sur le monde des sagnes. L’affrontement se jouera par taureaux interposés. Il en va de bien autre chose que d’une simple ambition, de bien plus que d’une affaire d’argent : il en va de la poésie de la vie, de son sens pour des êtres souvent frustres mais enracinés, violents mais libres, brutaux parfois mais indéfectiblement attachés à leur immensité de vent, d’eaux et de roseaux.
Les péripéties sont nombreuses, viol, reniements, accidents, inondations, incendie, suicide... l’essentiel du livre tient pourtant dans les portraits qui charpentent un roman touffu et dense. Ceux des aïeux, celui du bayle du clan des de Fontan, ceux, surtout, de deux femmes : Mamouche qu’une communauté incapable de se dépêtrer de ses préjugés a rejetée parce qu’elle s’est un jour déshonorée en suivant un gitan et qui vit depuis dans une cabane perdue dans les marais ; la Duze, que son père a reniée parce qu’elle est tombée enceinte après avoir été violée par Etienne Fouque, et qui rejoint Mamouche dans sa cabane où elle donne naissance à Joseph, celui qui deviendra « le maître des roseaux » : un simple d’esprit vivant en ermite aux confins de la terre et des eaux. C’est lui, sans doute, qui incarne le mieux la Camargue, sa force et son mystère, dont il est l’obscur gardien. Lui et Isabelle de Fontan, qui renonce à sa carrière de médecin, à son fiancé ingénieur pour se consacrer à la « bouvine » et qui rejoint le monstrueux Joseph, quelque part dans la passion sauvage et la parabole.
Un voyage entre les Saintes et le Petit Rhône,
Autant de personnages, autant de visages d’une même entité vivante et rebelle, la Camargue, personnifiée, et dont un jeune ingénieur finit par comprendre qu’elle ne promet pas la douceur de vivre qu’il espérait : « Au lieu de cela, il découvrait un pays dur, sauvage, âpre, insaisissable et orgueilleux. Une sorte d’organe géant, effrayant, l’absorbait et le digérait de ses sucs. La Camargue rusait avec les apparences. Ce n’était pas un pays, c’était une espèce d’animal mythique, de monstre mi-terrestre mi-marin, pourvu de mille bouches et de mille tentacules invisibles qui captaient les proies naïves comme lui, les ramenaient vers le delta pour les transformer en boue et en sable, en nourrir les sagnes et les saladelles hérissant son épiderme écailleux. »
On l’aura compris, Jean-Max Tixier, qui ne l’oublions pas est aussi poète, nous invite à travers des évocations très imagées à un voyage. Entre les Saintes-Maries et le Petit Rhône, la digue à la terre et la digue à la mer, le Vaccarès et le bois des Rièges. A fouler les salicornes entre les tamaris et les roubines, au milieu des sternes et des chevaux. Pour qui connaît un peu et aime cet espace préservé, le roman de Jean-Max Tixier sera l’occasion d’un réveil d’émotions fortes, d’odeurs d’iode et de vase mêlées, de bruits d’ailes et de vent sifflant dans les roseaux. Pour les autres, une sorte de grande métaphore en laquelle se fondent un « pays » et des personnages, se répondent les destins et les paysages, s’opposent et s’intriquent la nature et la passion des hommes.
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