
- Georges Cathalo et son épouse Marie-Claude dans la campagne autour de "la Citadelle." (Ph MB)
Ce qui reste, une lecture de « Lignes de Charge ».
Qu’il y ait du tragique à être au monde, chacun en convient et les œuvres le répètent. Georges Cathalo n’échappe pas à la règle, lui qui a fait de la figure de la menace une des plus constante de sa poésie.
Sans précautions, il va immédiatement au plus redouté. Son style est la ligne droite : le chemin le plus court, dès lors qu’il évite les trajectoires balisées du poncif, pour atteindre le cœur mortel. Ses salves assènent les vérités premières : « ce que nous sommes / la nuit l’effacera ».
Ses vers sont aussi directs que brefs pour énoncer la certitude inacceptable, la regarder en face et, d’emblée, placer sa poésie devant ce que l’on appelle aujourd’hui « l’incontournable ». Et de citer Jean Malrieu en exergue : « sur les bords du gouffre qui attire, il n’est qu’une seule liberté : assumer la mort. »
Sa manière, qui rappelle celle des stoïciens ou celle des philosophes de l’absurde, pose la mort comme préalable - à toute « vision du monde », à toute construction logique ou sensible, à toute parole. Il faut vivre et écrire sous la lumière noire de la mort pour accéder à une part d’authenticité comme au langage poétique.
La mort chez Georges Cathalo est le plus souvent « mort lente », non celle, brutale, qui advient, mais celle, insidieuse, qui nous enferme dans sa promesse, nous gagne tel le désert sur la terre arable. « Dans chaque seconde / rien n’existe sans la mort », la compagne journalière est présente dans nos gestes et nos mots. « Lovée entre hier et demain » ou « muette derrière la porte », elle est moins perçue comme événement - ce « millionième de seconde / si différent de tout le reste » - que comme vérité quotidienne qui inscrit en chaque être vivant une pesanteur secrète.
Ce qui se dit, ce qui se tait
Ce qui se dit (et plus encore peut-être ce qui s’écrit) procède nécessairement de la conscience que l’on a des « lignes de rupture » qui, partout, dessinent en filigrane la fragilité et la menace. L’angoisse existentielle impose même parfois son urgence à la parole ; il faut alors « dire la mort maintenant / tout de suite / là sous la peau ».
Mais si l’écriture est exorcisme, elle est surtout constat. C’est parce que la mort est partout lisible qu’il est impossible de ne pas la dire. Le moindre événement laisse les traces d’un saccage, tel le passage des pigeons et des rongeurs dans la fine couche d’orge du grenier : « ainsi tout ce qui se lit / se relie aux outrages / du présent et de ses rats ». Ce qui se dit n’est pas si loin de ce qui se tait, l’un et l’autre se rejoignant au fond de cette « pincée de nuit » que la poésie a choisi de prendre en charge.
Cathalo, pourtant, ne s’en tient pas là, ne serait-ce que parce qu’« il n’est pas d’autre terre / ailleurs où se terrer ». La confrontation avec la mort n’est que le passage obligé d’une parole qui s’accomplit. Et parce qu’elle se joue des consolations et des mythes - - la mort impose aussi la nécessité d’un art de saisir les richesses du monde. « elle n’a que faire / des formules magiques / du sperme et du lait »
Des motivations à vivre et à lutter
Comme il advient souvent chez les poètes contemporains, la poésie de Cathalo puise sa force et son énergie dans une vision non pas désabusée, mais désespérée : le renoncement aux mirages d’un au-delà conduit à trouver ici et maintenant, dans la chronique même des jours, des motivations à vivre et à lutter. L’homme se cabre sur son exigence : « comment taillera-t-il sa route / parmi les choses banales / et leurs sables mouvants ? »
Les poèmes de Cathalo ne proposent pas des raisons d’espérer et ne sont pas en quête d’un sens. Mais ils disent la générosité de la terre « de la danse et du fruit » et interrogent ce qu’il y a de plus intime dans notre présence au monde : le tremblement qui saisit tout vivant devant les enchantements et le mystère de sa vie. Il a choisi du même coup pour sa poésie l’exploration du « secret », celui de la lumière, « refuge de l’indicible », et de tous instants précaires et quotidiens qui constituent « le domaine des silencieux ».
C’est sous l’éclairage de la mort - « la clé qui n’ouvre aucune porte » - que le secret prend son sens et sa valeur. Ainsi en va-t-il de cette beauté saisie au vol, comme de toute émotion : « la pointe d’un sein effleurant le sable » devient cet instantané qui confine à l’éternité par sa fragilité même. En somme, c’est parce que l’au-delà est improbable, l’issue certaine et parce que « les échéances ont grignoté la vie éternelle » que toute poésie est à chercher dans l’instant, chemin faisant, et dans chacune des péripéties qui réactivent notre étonnement de vivre. Cathalo cite volontiers Gaston Puel : « Mon cœur bat dans un homme étonné de se savoir en vie. Cela ressemble à un secret. »
La brutalité de la modernité et de ses machines (« Nul ne marche plus / sur les traces du blé / depuis que la récolte voisine / avec des ogres d’acier ») a repoussé encore un peu plus loin les marges du secret. Mais pour l’approcher, peut-être suffit-il de demeurer inquiet et attentif au moindre tremblement du jour : « entre la lampe et la prairie / les mêmes portes par où se glisse / une seconde d’éternité ».
Le miracle de se trouver vivant
Face au secret, la parole demeure tâtonnante et, d’une certaine manière, condamnée au silence : « parler ne résoudra rien ». Mais si « l’obscur guette la parole », subsistent ces bribes à arracher au quotidien et à tout ce qui nous tient en éveil car « le miracle demeure : / se trouver vivant ».
On ne s’étonnera donc pas de constater que ce recueil ouvert sur "Lignes de rupture" s’achève sur les évocations des "Quotidiennes" . Déjà, dans "Ce qui reste" , Cathalo s’attachait au « dérisoire bonheur / de ce qui se tient caché » pour conclure : « à nous sous la menace / d’en dresser l’inventaire / à chaque seconde ». L’inventaire, bien sûr, n’est pas exhaustif et le quotidien qu’explore Cathalo n’est pas magnifié, même lorsqu’il laisse place à ces « menus riens » qui éclairent par en-dedans. Les jours succèdent aux jours sur cette « terre d’exil / qui nous féconde » pour, quelquefois, « moins que rien ». Mais là est notre domaine et celui d’une poésie au « lyrisme ordinaire ».
La poésie s’acharne
« Et si vivre n’était que trouver des parades à la vase du quotidien ? » demandait un poème de Cathalo il y a quelques années. Pour y répondre, il lui fallait probablement devenir ce guetteur qui débusque dans les objets, les gestes et les événements mineurs des jours les traces qui font signe et que l’on reconnaît pour les avoir déjà rencontrées dans ses paysages intérieurs.
La sérénité n’est pas gagnée pour autant : au quotidien aussi, ce que dévoile le poème ressemble à une dépossession. Mais la poésie s’acharne. Et celle de Cathalo est imparable, parce qu’elle s’attache aux « traces », parce qu’elle est ce qui reste.
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