
- Odile Caradec, poète et musicienne, manie la fantaisie et la gravité en filigrane (Photographie de Lise Beaubeau)
Une amie vient de m’offrir « Chats, dames, étincelles » , l’avant-dernier recueil d’Odile Caradec, illustré de dessins en quadrichromie de Claudine Goux. Editions en Forêt est le maître d’œuvre de cette publication bilingue français/allemand (traduction de Rüdiger Fischer) où je retrouve avec grand plaisir et toujours un peu d’étonnement la merveilleuse fantaisie d’une de nos poétesses contemporaines les plus originales.
J’avais lu « Nef lune » en son temps, alors que j’entrais moi-même au catalogue des éditions Traces de Michel-François Lavaur qui publia donc le premier titre d’Odile Caradec. Quelques années plus tard, son « Tricorne d’eau douce » , je crois bien, me désorienta un peu. Mais j’aimais cette écriture inventive, pleine d’élans vers le monde, les bêtes et riche d’une secrète gravité.
Quelque temps plus tard, à propos de « Citron rouge » - qui reprenait au Dé bleu des poèmes de ses premiers recueils auxquels s’ajoutaient de nombreux inédits - j’écrivais : « Si la Terre est bleue comme une orange, pour Odile Caradec le citron est rouge et son poème toujours gorgé d’humour "vous emmène extrêmement loin du premier mot", au gré d’une fantaisie qui se souvient du surréalisme, et d’une écriture libre comme l’eau, puisque "nous sommes de l’eau chapeautée, bottée, peignée" »...
« L’Age phosphorescent »
Mes dernières lectures de la poétesse musicienne (elle pratique le violoncelle depuis son enfance et fait partie d’orchestres de musique de chambre) remonte à « L’Âge phosphorescent » (Editions Multiples/ Fondamente) et au « Chant d’ostéoporose » (Editinter) qui en constitue la suite.
« Une flamme toute nouvelle » en elle, c’était - et c’est toujours - Odile Caradec en son âge « phosphorescent », celui qui tient tête à la nuit, le troisième. Toujours impertinente, libre, corrosive ou tendre et sachant rire des sévices de l’âge, maniant le poème comme elle manie l’humour pour déranger un peu les assoupis et secouer les jougs, elle n’y esquive pourtant ni la solitude ni la douleur, écrivant notamment :
« Cinq heures du soir, c’est l’heure où le jour ferme ses portes /
où plus rien ne peut arriver de tangible /
On s’approche du mur, on tâtonne, les mains pâles /
on trépasse un peu, on s’enroule /
Cinq heures du soir, c’est l’heure où la douleur s’incruste /
le cœur pèse dix tonnes dans le corps translucide /
Les pas sont des chaussons, les poings sont des moufles ».
Mais sa vitalité la ressaisit toujours pour lui faire proclamer :
« Non, nous ne sommes pas cloués dans des lits /
dans des maisons, dans des cercueils /
nous sommes bien trop grands /
notre pointure est infinie ».
« Chats, dames, étincelles »,
Avec « Chats, dames, étincelles » , l’émerveillement est premier, ainsi le recueil s’ouvre t-il sur ce constat en forme de quatrain :
« Je pense que le plus merveilleux ici-bas
c’est un chat qui vous caresse les chevilles
sans aucune contrepartie
un chat et son derrière étincelant. »
Jamais sans doute Odile Caradec n’aura autant montré sa tendresse amusée pour les animaux et tout cela vous prend des allures de fables traversées par la dame et sa « rouge automobile » :
« Cette nuit en conduisant cet étrange volatile
qu’on appelle une automobile
j’ai vu un âne fouiner dans un buisson de lune
et dévorer des fruits d’un rouge faramineux
Sa longue langue était au paradis des ânes
et ses papilles bienheureuses
(Ah ! qui dira la joie d’une langue
dans le noir suc des mûres !) »
On pense à Francis Jammes, sans doute. Mais si les poèmes d’Odile Caradec se veulent souvent des petits tableaux naïfs (et Claudine Goux ne manque pas de le souligner), ils savent aussi ce qu’ils doivent à la nuit. Comme des arbres, « les poèmes prennent leur force dans la terre des cimetières » affirmait naguère Odile Caradec. Aujourd’hui, elle écrit :
« Les poèmes sont des pigeons étouffés
Les poèmes sont des mains tremblantes issues de l’eau
Les gouttelettes des poèmes sont des torches marines
et j’ai plaisir à les faire rouler sur les chemins
incandescents des poèmes dénudés
Ils sont pleins d’air bleu
ils martyrisent ceux qui les utilisent
car ils s’insinuent dans la tourbe des âmes
et y perdurent
Les poèmes raclent un sol rouillé
ils illuminent et soulèvent la plante des pieds
ils ont une parenté profonde avec le gerbier des âmes
les sources les étiers
les belles notes noires
des instruments désaccordés. »
Odile Caradec est douée d’une éternelle jeunesse. Elle ne répond pas à la question concernant sa date de naissance. Parce que la question est ailleurs. Du côté de l’énergie, de l’élan, de l’espoir. « Nous avons tous un grand soleil en nous. A nous de le faire croître ». Alors l’âge, même si elle en a parlé avec beaucoup de force, n’est plus son sujet de prédilection.
« Date de naissance ? A l’instant me voici
Je n’ai rien à voir avec la photo d’une dame
en prison dans un rectangle
Je cultive la naissance ininterrompue. »
Comment mieux dire qu’on est vivant ?


