
- Marie Larrey vient de recevoir le prix Prométhée de la nouvelle (Photo Jean-Pol Stercq)
Le prix Prométhée de la nouvelle, organisé par l’Atelier Imaginaire, a été attribué cette année à Marie Larrey pour un recueil intitulé « A travers les étés » et préfacé par Régine Detambel. Il lui a été remis le 25 octobre, au terme d’une quinzaine littéraire et artistique qui a rassemblé à Lourdes et Tarbes de nombreux auteurs et lecteurs, autour de rencontres, spectacles, expositions et concerts.
La lauréate originaire de Bordeaux vit aujourd’hui à Montpellier, après avoir séjourné dans divers pays, Allemagne, Maroc, USA, Tahiti… Elle est philosophe de formation, a enseigné un temps (elle a aujourd’hui 64 ans) et n’avait pratiquement pas publié jusqu’à présent.
Ses nouvelles n’en témoignent pas moins d’une belle maîtrise de la narration. Elles sont quinze et ont en commun (outre le fait qu’elles se déroulent l’été) leur thème principal – à la fois objet et cadre de chaque histoire – celui de la famille, ou plutôt des relations inter-familiales, notamment entre parents et enfants.
Dans l’intimité des êtres
Loin des représentations convenues, l’écriture de Marie Larrey nous fait entrer immédiatement dans l’intimité des êtres et l’enchevêtrement des bonnes et mauvaises raisons, des bassesses et de la compassion. Et cela tout en finesse, en non-dit, mais avec une sorte d’ironie latente, voire d’acidité dans la manière de rapporter des gestes et des comportements assez ordinaires.
Ainsi en est-il dans la nouvelle inaugurale, « Canicule », où Odile ne cesse de jouer et de tricher avec elle-même pour se soustraire à ce qu’elle voudrait pourtant faire : aller visiter, en dépit de la chaleur accablante et de la piscine qui la tente, son grand-père moribond à l’hôpital. « L’auteur ne perd jamais de vue le monde tout cru des familles, qui nous embrasse et nous réunit dans une communauté de petites hontes », note Régine Detambel dans sa préface.
Innocence et cruauté se mêlent en ces pages. Nombre des protagonistes sont d’ailleurs des enfants, des fillettes qui découvrent leur corps et l’émoi sensuel, ou la duplicité des adultes. Qui se croient (ou sont réellement) mal aimées d’un père insouciant, d’une mère alcoolique, d’un cousin un peu trop grand... Qui devinent les adultères ou les malentendus. Et sont troublées par les mots, comme « les bras blancs » d’Héra lors de la lecture de « L’Iliade » , l’image donnant accès à une réalité plus pleine et tangible que le réel évanescent lui-même.
Pathétique sans pathos
La confusion des sentiments est de règle : comme dans « Aline » où une femme récupère la fille de sa voisine qui vient encore de tenter de se suicider. Au fil de son monologue, on découvre qu’elle a de la compassion pour elle, mais qu’elle est la maîtresse de son mari, qu’elle nourrit un sentiment de culpabilité mais rêve aussi de récupérer sa fille…
Comme dans « Menthe glacée » où un couple ne parvient pas à revenir sur l’idée de divorce lancée trop hâtivement… Ou dans « Parfum vanille » qui dessine à petites touches le portrait d’un vieil homme usant et abusant cyniquement du dévouement de ses filles. Ici, c’est l’ambiguïté d’une mère face à son fils homosexuel qu’elle n’a pas su aider, malgré son amour ; ailleurs la détresse de deux hommes perdus après le décès de leur maîtresse commune.
Le pathétique n’est pas absent de ce recueil, comme dans cette douloureuse « Petite fille en été » que ses parents en visite estivale chez sa nourrice côtoient avec une cruelle indifférence ; mais l’écriture de Marie Larrey est retenue, sans pathos. Elle procède avec délicatesse, par exemple lorsqu’elle met en scène le lent apprivoisement d’un homme et d’une femme qui attendent chacun leur partenaire dans un bar puis au restaurant où l’auteur décrit « le va-et-vient (des) gestes d’offrande et de repli, (des) bouches humides, (des) langues, qui savourent la même viande, le même légume, le même thé, en même temps, comme un baiser ».
La dernière nouvelle, « La Doublure » met en scène la narratrice, occupée à la fois à confectionner un pot-au-feu, à lire un livre, à prendre des notes pour ses propres écritures… Elle dit l’angoisse, la recherche de défenses et la quête du monde. « Sage, le serai-je jamais ? La peur de la mort m’empêche de profiter de la vie. C’est elle qui m’agite, qui m’entraîne de la cuisine au puzzle, au livre, à mon bureau... C’est elle qui m’oblige à doubler le monde par les mots, comme par sûreté, pour éviter les déchirures, les trous qui le détisseraient. En écrivant, par ce geste qui veut copier celui de la Création, se révèle mon rôle. Je suis la doublure. »
Voilà en tout cas de beaux textes qui, ainsi que le souligne Régine Detambel, « viennent revivifier l’intime »
Un roman : « Le passage chinois »
Marie Larrey a peu publié mais nous donne cette fois un roman, « Le passage chinois » (L’Harmattan), qui nous fait entrer dans la vie et l’imaginaire d’une femme à l’aube de la vieillesse et dans l’espace-temps d’une aventure amoureuse.
Cette rencontre est aussi, à travers « la dérive des civilisations par celle des cœurs et réciproquement », une ouverture sur la Chine et son approche du monde évoquée par ses philosophes, la peinture, le rapport à la nature. La narration proprement dite et les pages de réflexion ou d’introspection alternent chapitre après chapitre.
Le corps malcommode, l’absence à soi, l’envie de tout oublier tissent la toile de fond de cette méditation qui trahit surtout un rêve de fusion, ou d’immersion : « N’être que l’eau des rivières, l’eau qui coule et ne le sait pas, l’eau qui va et ne revient pas, l’eau qui court sans regret se fondre dans la mer ». Une écriture qui sait être sensuelle comme profonde, quand « créer n’est qu’une lutte presque toujours perdue contre l’angoisse. »
