C’était peu après la sortie du numéro de Multiples (le 7) de l’hiver 1971 où, pour la première fois, je découvrais un de mes poèmes imprimé. Je voulais rencontrer le poète-animateur qui m’avait ainsi encouragé et se désignait lui-même par ses initiales « HH » ; j’avais donc fait du stop jusqu’à Muret où il habitait alors, à quelques dizaines de kilomètres de Toulouse, pour frapper à sa porte. Henri Heurtebise (je croyais bien sûr qu’il s’agissait d’un pseudonyme) m’accueillit avec bonhomie dans son appartement, où nous avons discuté un long moment de poésie. D’une « poésie pour vivre » comme disaient alors Jean Breton et Serge Brindeau. Il m’expliqua qu’il avait créé sa revue avec un ami prof, René Cazajous, qui venait de décéder prématurément, et qu’il allait tenter de garder le cap, tout seul à la barre. Il me dit aussi qu’il avait aimé la sensualité de mon texte et qu’il l’avait publié pour cette raison : je me sentis conforté sur ma longueur d’onde, loin des travaux de laboratoire auxquels la fac ramenait alors - un peu trop à mon goût - la poésie.
Je revins ce jour-là de Muret avec quelques numéros de Multiples, des recueils dont « XXe siècle » et « Chantecri » et, se bousculant au milieu de mes neurones en pleine effervescence, les noms des poètes que nous avions évoqués, beaucoup de noms d’auteurs, de Malrieu à Saguet, de Pierre Gabriel à Dhainaut, de Puel ou Da Silva à Guy Chambelland, dont certains deviendraient un jour des amis. Des auteurs divers, car HH aime la poésie ouverte, la poésie plurielle et multiple.
Parmi ces noms, il en était un qui m’avait interpellé, celui de Serge Pey. J’avais connu au lycée Berthelot de Toulouse en 1968, puis dans les manifs, un Serge Pey révolutionnaire dont je ne soupçonnais pas alors qu’il pût écrire de la poésie. HH me confirma que c’était bien lui. D’une pierre deux coups : je renouais avec un ami perdu de vue en même temps que j’en gagnais un nouveau, dont la fidélité ne s’est jamais démentie depuis plus de 35 ans !
Combien de verres avons-nous bus, de repas avons-nous partagés, combien de fois avons-nous refait le monde et la poésie depuis ? Ce découvreur de talents - d’Autin-Grenier à Casimir Prat ou Pierre Le Coz pour ne citer qu’eux - est un fédérateur de paroles et d’énergies. Autour de lui cristallisent des projets et se nouent des liens durables. Il battait alors la campagne avec Claude Saguet et le photographe Louis Viel pour dénicher des lieux où dire les poètes qu’ils aimaient - ici dans des granges, là dans des MJC, ou à la fameuse « Cave poésie » lancée par le comédien René Gouzenne à Toulouse, rue du Taur.
Poète définitivement passé à l’action, j’ai vu au fil des années HH prendre de plus en plus goût à la diction, portant sa poésie sur l’estrade, puis celle de Jacqueline Roques devenue sa compagne, et de nombreux autres poètes Avant de lancer ses saisons de lectures, très suivies, à la librairie Ombres Blanches de Toulouse, où il dit toujours et invite des comédiens et des auteurs à dire les poètes contemporains. Entre temps bien sûr, et avec une belle pugnacité, il aura poursuivi la publication de sa revue puis lancé l’édition de recueils à l’enseigne de « Fondamente ». Mais toujours porté la parole en même temps qu’il ouvrait des chemins d’encre.

- Henri Heurtebise et Jacqueline Roques
Le « libre-senteur »
Oui, ce diable d’homme a la poésie chevillée au corps ! Encore n’ai-je rien dit de son militantisme à travers des associations d’artistes comme « Escalasud », le « Passe-mots » et d’autres qu’il contribua souvent à fonder.
Sans doute cette activité débordante lui aura-t-elle parfois joué des tours. Dans une interview qu’il m’accorda pour Texture en 1984, il déplorait un seul point noir dans l’aventure éditoriale entreprise : « On oublie parfois que je suis poète pour ne considérer que le responsable de Multiples, celui qui a publié ou publiera d’autres poètes. »
Pourtant, le poète « libre-senteur » n’a cessé d’écrire et de publier durant toutes ces années. D’abord une poésie urbaine, quand il signait encore Henri Garonne, et bien des années après, jusqu’à « Villeneuve », son cinquième recueil. Puis, à partir de son installation dans le village de Longages en 1980, une poésie renouant avec la campagne, la terre et cette épaisseur des choses qui a en fait toujours constitué son « moteur » d’écriture - une matière à dire, à traverser en cherchant passage. De recueil en recueil, qu’il évoque Virgile ou Whitman, Heurtebise est resté d’abord fidèle à son panthéisme, par exemple lorsqu’il peint la « courbe de pleine terre » du Lauragais, ou quand il palpe la « pulpe » des jours et bien sûr, plus que jamais, quand il parle des femmes.
Dans le sens de la vie
Ne cessant de naviguer entre les eaux souterraines de l’intime et le grand large du monde, sachant que « nous existons ensemble dans le vide et le chant », il peut revendiquer la grâce d’être dans le « remuement » des choses et des mots. En équilibre sans doute, sinon en accord, et persuadé que la mesure humaine reste de « s’élargir / vivre de phrases lentes / disant au creux / sans cassure / notre totalité. »
Dans les recueil d’Heurtebise, on éprouve presque toujours sa volupté à pétrir la matière des mots et la matière du monde, son énergie amoureuse qui croise ses utopies en rencontrant des hommes, des femmes, des lieux - la célébration au bord des lèvres. Animé de ce double mouvement, du réel vers la poésie, de la poésie vers le réel, il a résolument placé son écriture dans le sens de la marche, je veux dire : celui de « la vie / vers ses chroniques simples ».
Et sa vie, Henri, comme celle de ses amis, il la nourrit de poésie.
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