Comme deux précédents romans de l’auteur, (« Lignes de fuite » et « Un sang d’encre ») cette « Balade de l’Escargot » est un polar qui mêle la traque et la quête, l’action et la peinture de personnages en rupture de famille, d’amour, de société… Il se déroule en partie dans une sorte de cour des miracles constituée de paumés, de dealers, de squatters, de skins et de prostituées.
Son personnage central est un architecte rangé, Clément, qui en vient lui aussi à se « déconnecter » et à se marginaliser à la suite de déboires conjugaux et surtout du viol de sa fille, recluse depuis dans son mutisme. Sans compter qu’une vieille affaire de corruption passive le poursuit sans qu’il en ait vraiment conscience.
Livré à une sorte d’errance au volant de son camping-car qui lui sert de coquille d’ « escargot », il s’enfonce de déambulations mélancoliques en balades punitives dans les quartiers interlopes de la ville. A la rencontre de la violence, mais aussi de personnages comme Floréal, Mamadou, Rachid, Sandrine, qui lui révèlent le peu de sens de sa propre histoire et la fragilité de ses défenses…
Remonte alors à la surface le scandale étouffé dans lequel sont impliqués des notables véreux, bien moins fréquentables que la pègre des quartiers.
Renouant un à un les fils de l’écheveau, l’Escargot devra aussi descendre dans cet égout pour connaître la vérité, dans ces zones d’ombre où se cache la sourde misère du désespoir, mais aussi la tendresse et l’amour de ceux qui ont un jour perdu leur carapace et s’en bricolent comme ils peuvent de très précaires…
Les premières lignes
Je réalise que je suis parvenu sur le parking de l’hôpital. Je n’ai pas eu conscience de parcourir un dédale de couloirs depuis que je suis sorti de la chambre. Submergé par des pensées confuses et contradictoires. Aveugle au monde et capable pourtant d’enregistrer des bribes du spectacle, un geste là, des larmes ici. Je cherche des yeux la voiture. Ne la vois pas. Un homme près de moi tue l’attente en faisant les cents pas, tiré par un caniche en laisse. Je me souviens enfin qu’Élisabeth, ma femme, a pris la twingo et que je suis venu avec le camping-car. J’aperçois son imposante silhouette au bout d’une allée.
Quand on l’ouvre, la portière côté conducteur sort parfois de ses gonds, je dois la soulever pour la manœuvrer. Je m’y emploie machinalement avant de m’asseoir sur le siège et de fermer les yeux.
Les toubibs restent prudents. Il lui faudra du temps, ont-ils dit, et ils le répètent encore. Deux ans, ça ne pèse pas lourd pour un psy. Deux ans dans un labyrinthe. Vingt-quatre mois à ressasser un même cauchemar, dont j’ignore l’essentiel. J’ai croisé les deux bras sur le volant et contemple à travers le pare-brise les quelques personnes qui vont et viennent sur le parking. Une femme passe devant moi en s’essuyant les yeux, un mouchoir roulé en boule dans son poing. Je pense furtivement que ce serait bon de pleurer, pleurer un bon coup, mais je n’ai jamais pu trouver le chemin des larmes. Tous ces sanglots ravalés chez toutes ces femmes et tous ces hommes ! Même pour Anna, c’est d’abord la colère – presque avant la peur, presque avant la peine – qui m’a submergé. Quelques images suffisent encore à réveiller dans ma poitrine cette bête furieuse qui pourrait me jeter contre n’importe qui, n’importe quoi, seulement pour frapper, frapper encore. Cogner, désespérément.
J’ai tourné la clef de contact. La vieille carcasse du camping-car tremble de toutes ses tôles et se met en mouvement. Je sors du parking, hésite sur la direction à prendre : je ne sais où aller, on ne m’attend nulle part. En désespoir de cause, je prends vers la ville et me fourvoie dans les embouteillages. Autour de moi, dans les voitures, des gens qui se débrouillent comme ils peuvent avec leurs mauvais rêves. Pianotent du bout des doigts sur leur volant. Allument l’autoradio. Tentent de ne penser qu’à ce qui les tient, les pousse à marcher. Et ils sont là, empêtrés dans l’attente, l’absurdité d’un flot immobile.
Je me sens désenchanté. Le mot n’est peut-être pas le bon pour ce sentiment qui taraude. Je me le répète pourtant, appuie là où ça fait mal. Désenchanté. On le serait à moins, sans doute. Mais ce n’est pas seulement à cause d’Anna ou d’Élisabeth… C’est une innocence perdue. Les formules de ce genre m’ont toujours agacé, mais j’en viens peu à peu à leur accorder du crédit. A retrouver leur sens. Au bout du compte. C’est toujours la même histoire avec les mots, il faut les remplir de sang et d’angoisse pour qu’ils prennent du poids. Je vais devoir m’y faire : j’ai atteint ce moment de la vie où l’on commence à sérieusement les lester. Et Anna, quel poids leur donne-t-elle, avec seulement ses vingt ans pour les nourrir ? Je le sais : ils restent bloqués au fond d’elle. Comme des pierres.
Je sors ma pipe de ma sacoche, mais je renonce presque aussitôt à la bourrer. Je suis trop noué. Fouillant le vide-poches, je découvre une boîte de cigarillos. J’en allume un tandis que la file redémarre. Je suis arrêté deux cents mètres plus loin, sur un pont au-dessus du fleuve, et je regarde passer troncs d’arbres et détritus charriés par les eaux boueuses de la crue. Je ne serai jamais grand-père. Familière pourtant, cette phrase-là s’impose toujours à mon esprit à l’improviste. Je la chasse comme je peux, en essayant de songer à autre chose. Dans ma situation, c’est généralement tomber de Charybde en Scylla.
Mon métier probablement m’a tenu. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Notre cabinet d’architectes connaît à nouveau une passe difficile, d’importants marchés viennent de nous échapper, l’avenir est plutôt sombre. Je ne m’en soucie plus vraiment. Surtout, penser à mon boulot, c’est penser à Diego, mon associé. Et celui-là me ramène fatalement à Élisabeth. Il vaut mieux pas…
Jacqueline Saint-Jean a lu « La balade de l’Escargot »
Jacqueline Saint-Jean consacre un article au roman. Lire ici.
Gilles Sicard a lu « La balade de l’Escargot »
Poète et critique, Gilles Sicard a aimé le roman de Michel Baglin. Il dit ici pourquoi.
Portrait chinois
Claude Le Nocher a mis en ligne sur son site mon "portrait chinois" a l’occasion de la parution de mon roman. Lire ici.
Ce qu’ils en disent
Edmond Gropl sur Noir Bazar.
Ce livre met en scène la dérive de Clement Faure, un architecte au bout du rouleau, un homme qui se désocialise et qui va, au gré de mésaventures et de rencontres avec des marginaux de touts poils, trouver la vérité. (J’ai pensé aux "Mers du sud" de Montalban, un livre superbe ou un urbaniste (également au bout du rouleau) choisit d’aller vivre dans ses propres réalisations).
Bien que la ville ne soit pas nommée, ça se déroule à Toulouse. Ce qui est tres réussi, c’est, par une suite de petits tableaux où l’atmosphère est vraiment bien rendue (à la Simenon, je trouve), la transformation des rapports entre le personnage central (un bourgeois en perdition) et les autres personnages (des marginaux, squatteurs, prostitués, SDF, égalements en perdition). On passe de l’hostilité à l’apprivoisement, sans qu’il y ait vraiment de concessions, tout cela sous les yeux d’une aubergiste maternelle qui tient un hotel-restaurant à l’ancienne, tels qu’on n’en trouve hélàs plus beaucoup dans les villes en proie aux rénovations urbaines. Ces scènes, dans l’auberge et sur son parking ( où le heros gare son camping car, devenu sa résidence) donnent, à mes yeux, beaucoup de charme à cette histoire, comme si cette auberge au bord du canal (avec ses mariniers Simenoniens) devenait l’oasis évidente de tous les assoiffés d’humanité. (Vu que le livre évoque également des magouilles urbaines immobilières, l’évocation de cette auberge en bord de canal m’a fait penser à ceci : il semblerait que chaque fois que des urbanistes essaient de penser les rapports humains dans leurs pojets, créent des lieux de convivialité ou d’échange, j’ai l’impression qu’ils se trompent, les gens s’échappent !)
Très réussi également, la dérive du personnage central, l’escargot (qui déplace son Camping comme l’ecargot sa coquille) et sa volonté d’aller chercher les ennuis dans les quartiers chauds de la ville comme si c’était chez les marginaux, les exclus et tout ce qui régit ces lieux de prostitution et de traffics divers qu’il pourrait trouver un sens à sa vie. (on comprendra plus tard de quoi il s’agit, il y a une véritable histoire noire la dessous, elle apparaitra à mesure du récit) Un petit bémol sur une ou deux facilités scénaristiques (des coincidences bienveillantes, mais c’est aussi ce qui m’ennuie un peu chez certains Simenon) mais je les ai vite oubliées tant j’ai été happé par la noire atmosphère du récit.
Voir le site ici
Librairie Deloche (Montauban).
Francis Pornon. J’ai beaucoup
C’est écrit par un poète, avec un talent dont on peut être parfois jaloux, du fait de sa force mesurée. « Le monde au fond, comme les tournevis et les clefs à mollette, l’intimidait. Mais il y avait aussi dans son attitude une sorte de commisération pour quelqu’un qui n’avait pas encore compris. Floréal m’avait dit que je perdais mon temps, parce qu’on ne répare jamais rien. » Et c’est mené avec originalité, sans se croire tenu à respecter des règles du polar anglo-saxon. J’y ai pris un plaisir extrême.
Le site de francis Pornon
Max Alhau, revue Diérèse (…)
Des surprises se produisent tout au long de ce récit, des reconnaissances également mais ce que l’on retient, c’est la peinture des bas-fonds d’une société, celle des laissés pour compte dans laquelle règne la violence mais celle aussi de son autre versant, celle des puissants corrompus prêts à tout, employant les mêmes moyens pour sauvegarder leurs droits. Figure pathétique qui lentement s’enfonce dans une misère sociale, Clément Faure demeure partagé entre l’homme qu’il fut naguère et celui qui rencontre une autre forme de vie, mais ses sentiments à l’égard de sa fille disent son amour et sa culpabilité. Aussi, quand s’achève le roman, on comprend que c’est encore l’inconnu qui s’ouvre devant le narrateur et ses deux complices, Floréal et San¬drine ; toutefois demeure une part de mystère que tend à préserver Michel Baglin. Peintre d’hommes et de femmes en proie au déchirement, plus victimes que coupables, le romancier entraîne le lecteur dans l’univers trouble d’une société à la dérive que chacun est à même de connaître un jour quand survient un drame familial ou personnel.
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