Le dernier recueil d’Odile Caradec, « En belle terre noire » , est composé de poèmes inédits, mais aussi de poèmes repris de divers recueils antérieurs. Avec pour thème, la vieillesse et l’approche de la mort. Rien de moins lugubre que ce livre cependant : Odile Caradec met une telle énergie dans sa plume, son écriture est d’une si belle et franche vitalité, qu’elle semble pouvoir tout dire sans désespérer son lecteur, pris sous le charme de la justesse du ton et des images.
Toujours très présente au monde, aux bêtes familières « étonnées qu’on les aime », à la pluie « merveilleuse », aux arbres « les amis les plus silencieux de la terre », l’âme bien vivante, elle évoque le corps, celui qui ne suit plus toujours, et ce froid qu’on ne laisse pas gagner.
« Couchée dans mon lit dessous ma grosse couette rouge
Je m’apprête à prendre mon vol
Moi, une mortelle, je ne pèse pas lourd dans l’espace et le temps
Cependant mon organisation interne est une merveille
Mon cœur fait entrer en vibration toutes les fibres de mon corps
Quand je me love dans l’infiniment grand
Mon poème s’élargit… »
Partant du concret, de la chair et quelquefois de la douleur, le poème s’élève pour s’achever sur ce vers : « Je suis un vitrail dans la nuit ». La poésie d’Odile Caradec sait comme dans cet exemple balancer du trivial à l’expression puissante de l’inquiétude et du sentiment cosmique, avec simplicité, élégance et humour souvent. « Du joug de la beauté me voici délivrée / j’ai enfin le droit d’avoir un gros ventre / impossible à domestiquer… »
Elle qui chaque matin « câline (son) violoncelle » (elle est musicienne), sait trouver « la chaîne de joie », dans les « joyeusetés de la vie » mais aussi « dans l’obscur, dans le sombre, dans le terreau, les feuilles, le sang noir », sait « cueillir force et joie » alentour des stèles, et attend sans peur de rejoindre « la grande vie cosmique ». Son recueil est d’un bel appétit, une vraie leçon de vie qui s’achève dans l’apothéose d’une crémation. C’est ainsi : « Les poèmes se font du muscle dans la terre des cimetières / en même temps se sont étoiles / tourbillons de matière ».
Je voudrais terminer cette évocation sur un poème que j’aime depuis bien longtemps et que j’avais recopié jadis, « Epitaphe à poète » :
Tu avais un visage dont le masque
Commençait à bouger sur les pages
Tu te décollais de toi-même
On te voyait marcher dans tes poèmes
Tu te penchais sur la lectrice apprivoisée
La rose sur ton poing serré
Faucon de ta vie cette rose
Lire aussi :
Les mots les plus goûteux (portrait)
« Le sang, cavalier rouge »
« Le ciel, le cœur »
